DE LA PHILOSOPHIE STOÏQUE
de grands rapports semblaient les rapprocher de la loi nouvelle. Elle était, comme leur philosophie, fondée sur Tenthousiasme et sur la morale. On aperçoit même dans le caractère de ces princes un progrès étranger à la vertu stoïcienne , et qui doit peut-êlre s*expliquer par une influence qu'ils méconnurent eux-mêmes. Les dogmes de la loi chrétienne étaient encore combattus, ignorés ou mal compris par une grande portion ie la société romaine. Un préjugé ide l'orgueil romain, une vanité philosophique, ne permettaient pas à beaucoup d'esprits élevés d'examiner cette religion qui avait eu pour premiers sectateurs d^s vaincus et dés esclaves , dés ignorants et des pauvres. Mais au milieu de cette promulgation imparfaite de la loi chrétienne , les vertus primitives de celte religion, que n'avaient pas encore altérées la richesse et le pouvoir, agissaient dans le monde : renouvelées chaque jour par les sacrifices et lès souffrances , elles se mêlaient comme un levain salutaire à la masse des préjugés inhumains €t des habitudes cruelles qui formaient le fond de la société commune, et qui ne disparaissaient pas toujoar» dans le caractère des plus grands hommes.
Une cause secrète et continue répandait la pttié dans Funivers; le monde ne i^yait pas la source de ce chaa* gement; elle se cachait dans les rete*aites obscures du christianisme naissant; elle était entretenue par les soins, par la charité de ces hommes nouveaux qui recueillaient tes esclaves infirmes rejetés par leurs maîtres, les en* &ot$ exposés par leurs pareni^t les pauvres mourant de faim à la porte (les Trim^alcions de Rome.
Cette sublime nouveauté d'une bienveiUanoe sans bornes pour nos semblables éclatait avec plus de force encore dans les soins que les chrétiens persécutés se midaiefit l'un à l'autre. Leurs ennemie étaient lirappés
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de ces vertus, sans les comprendre. Lucien', qui, parmi les Grecs dégénérés, professait un double athéisme en ne croyant ni à la Providence ni à la vertu , raconte avec un étonnement railleur, injurieux pour lui seul, que le législateur des chrétiens leur a mis dans Tesprit qu'ils étaient tous frères; et il rapporte à cette occasion les prodiges de leur générosité, leurs voyages lointains, leurs sacrifices sans mesure pour secourir celui d'entre eux qui tombe dans l'infortune.
Ne doit-on pas supposer que ces touchants exemples d'union, de fidélité, de dévouement, cette abnégation de la richesse au profit du malheur; enfin , pour parier comme un de nos poètes.
Ces lois qui , de la terre écartant les misères , Des humains attendris font un peuple de frères,
n'étaient pas sans influence sur cette société desséchée par le temps et par Tégoïsme? La bonté, la tendre pitié, la charité pour leâ hommes, au nom du ciel^ c'est sans doute sur la terre la vertu de Dieu dont parle TÉvangile; une fois semée dans les cœurs, elle ne pouvait de* meurer inactive et stérile. Cette pitié que Dieu a mise au fond de l'homme peut être à demi étoufi'ée par de mau* vaises institutions» par de barbares préjugés; mais sitôt qu'elle se réveille dans un cœur , elle trouve mille coMirs qui lui répondent; rien n est contagieux comme la pitié, rien ne sympathise plus puissamment avec tous les hommes que l'exemple d'une bonté courageuse. Ces bienfaits , ces secours que les chrétiens répandaient furtivement sur les idolâtrejs , cet amour immense de leurs frères malheureux, ces spectacles de charité qu'ils donnaient sans cesse au nK)nde, ne pouvaient être
U tucianu^, de Morte Peregrini*
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perdus dans le travail que faisait alors rintelligence humaine.
De là s'élevait un sentiment de compassion mutuelle et d'égalité sociale, qui dissipait les préjugés féroces de la conquête et de Tesclavage, montait par degrés jusqu'à la philosophie la plus altière, et désarmait à la fois l'orgueil du maître et celui du sage. Ainsi la morale de l'Évangile était réfléchie dans le monde païen par les vertus et les souffrances de ses premiers apôtres. Ce qui, dans la loi chrétienne, répond auir sentiments intimes de l'homme, prenait une secrète influence, avant que ses dogmes eussent triomphé des opinions idolâtres; et le monde païen , dur et corrompu, étajt insensiblement converti à l'hurtianité , avant de l'être à la religion.
Il est impossible de ne pas être frappé de cette conjecture , si l'on considère la transformation remarquable que le stoïcisme éprouve dans les écrits d'Épictèle et de Marc Aurèle. Fondée sur le mépris de la douleur , du plaisir et de la pitié, l'ancienne philosophie stoïque voulait détruire la nature plutôt que la régler. Elle avait interdit toutes les émotions de l'âme; elle niait la douleur physique ; elle rougissait de la pitié , Cette douleur de l'âme, ce contre-coup du mal des autres, que Dieu nous a donné pour nous forcer de les secourir. En établissant qu'il n'y avait pas de degré dans les fautes, et que toute faiblesse était un crime, elle faisait violence à la raison comme au cœur de l'homme. De là , sans doute, devaient sortir des âmes invulnérables; et, lorsque le génie républicain fut menacé par le glaive d'un dictateur, lorsque tout cédait à la gloire de César, ou que tout rampait sous Tibère, on conçoit que ces âmes aient donné de grands spectacles au monde ; mais enfin leur vertu n'était que le courage de mourir; Ic^ur philosophie
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autorisait le meurtre, et se réfugiait dans le suicide. Brutus et Caton,. au milieu de leur âpre patriotisme, ne laissent rien voir de cet amour de rtiumanité qui respire dans l'austérité des Ântonins. La source même de leurs maximes est différente, leurs vertus moins désintéressées ; ils ne sont que de grands hommes : ils ont besoin de la gloire. Le stoïcisme des Ântonins, au contraire, est nourri de cette tendre compassion , de cette justice indulgente, de cette affection cosmopolite qui respiraient dans la loi chrétienne.
On peut appliquer la raéiiie observation àËpictète; et je ne m'étonne pas qu'elle ait fait imaginer que ce philosophe avait jpuisé dans la croyance et la pratique même du christianisme des vertus qui ressemblent fort aux maximes de cette religiôri. J'ai lu sans surprise, quoique sans conviction, l'ingénieux et savant paradoxe qu'un érudit étranger a publié sous ce litre : Du Christianisme d'Épictète : il ne paraît nullement probable qu'Êpaphrodite , maître du sublime esclave Ëpictète , soit le même Ëpaphrodite dont parle saint Paul et qu'il désigne parmi les premiers adeptes du christianisme dans Rome. Il serait d'ailleurs trop bizarre de supposer que le christianisme soit arrivé à l'esclave par le maître. Le recueil d'Ëpictète est plein des dieux du paganisme , et semble écrit dans l'idée de leur providence ; Épictète n'était pas chrétien; mais l'empreinte du christianisme était déjà sur le monde.
De là ce principe si nouveau , si étranger à l'ancien stoïcisme, cette humilité de cœur dont Ëpictète parle à chaque page, et à laquelle il demande tous les sacrifices que le Portique avait cherchés dans l'estime démesurée des forces de l'âme et dans l'enthousiasme de l'orgueil. On ne peut assez remarquer ce prodigieux intervalle entre Ëpictète et Zéoon. Une différence de même nature
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caractérisé la nouvelle philosophie de Marc Aurèle* : le stoïcisme i qui n'ataît épuré Tâme que par Tôrguëil, lië savait ràfiferîflir quë pat rinsënsibilitê; Mate Aîirëlé, au cofltralle; élète TâHié pai" là t^itié; là ^eviVL qu'il thërdliè est cdnsacréé tout ëtïtière aii bonheur dès àiitreà. <i Tù les aimeras, dit-il, si tu tiens à pensëi* que tiieslèui* frère; que lé'est par igrioraricé et malgré eui qu'ilà font dés fautes, et que dans peU Vous ihoùi*rez tous. »
L'édlicâtidii dé tdtité sa jeunesse ravaii préparé pour cette grande épreuve du pouvoir absdlti; Là philosophie était devenue pour lui tinè sbi-të de Religion qu'il em- Brassait avec là ferveur d'une âtlie ardente. Expririié-t-îl ses sdrùpùles et ses regrets dé n'avoir pas assez profité dans cette Science Sublliné, ses paroles sdiit prësqiie celles d'urte piété inquiète et d*un cœur fcoblrit. La lecture d'uti livt*e du philosophe Ariston le trouble et Tàgitë. i» Je mè punis, dît-il, je m^irrile conti-e moiitième, je suis IHsté, je râe consume, je me privé d'aliments*. »
Cette âmë Vivo, en è'éclaifant par la philosophie, conserva toujours la tèiute sUfierslitieiise cdmniuné à son siècle. Mat*c Aurèle croyait aui ptésagës, aux Congés prophétiques; il remerciait les dieux dé lUi avoir anhoncé pendaht Son Sommeil des remèdëô pour les tet*ttges et lé cî'àchement dé sang dont il fUt attaqué à Gàëte et à Ghryââ.
Mais, à côté de ces faiblesses, quelle phUosophle sù-
1. « Le bon empereur Antoniii praUqua tout le long de sa vie, bien qu'il fût païen, les deux préceptes de notre décalogue, qui sont d'aimer Wed de tout son cœur et son prochain comme sol-tnêtftfe; fet 11 y al grattée apparence qu'il tenait tettë instrucUon des ciirétienèi » (L'HdpItal, Traité de la r formation de la justice^ liv. iï.)