SAINT GRÉGOIRE DE NAZÏANZE, SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE, SAINT BASILE
Nul évéque du rr siècle n'égala le primat d'Egypte pour rélévation d'esprit et la fermeté d'âme ; mais quelques-uns d'entre eux furent plus grands écrirains et plus habiles orateurs. Athanase, malgré son étude savante de l'histoire mythologique et de la philosophie des Grecs, dédaigne presque leur littérature ; il cite rarement Homère et n'aspire point à l'éloquence ; il ne cherche point à plaire par l'imagination; il se défend le pathétique ; son style enfin , autant qu'il nous est permis d'en juger , clair et naturel, a plus de gravite que de précision et d'éclat; il semble qu'il ne veut pas être un orateur, mais le dépositaire impassible de la vérité. Sa puissance et sa gloire sont placées plus haut que les tribunes de la terre.
Grégoire de Nazianze au contraire, Basile et Chrysostomè appellent à leur secours toutes les inspirations et tous les artifices du talent oratoire. Docile à leur génie, la langue grecque exprime toutes les nouveautés de la foi chrétienne, en paraissant encore l'idiome antique des Lysias et des Platon , ou du moins de leurs premiers imitateurs. On reconnaît le génie grec , presque dans sa beauté native, douoenoent animé d'une teinte orientale, plus. abondant et moins attique, mais toujours harmonieux et pur.
Cette fidélité aux anciens types, cette constance de langage, au milieu d'une si grande nouveauté de sentiments et d'idées, s'explique en partie par l'étude, l'imitation, l'enthousiasme de ces modèles, qui, en devenant profanes, ne cessaient pas^l'ôtee sublimes .aux yeux des jeunes chrétiens d'Antiocfae et d'Athènes. Lear imagination ^préoccu-
pée par ces études charmantes les abjurait plus tard, sans les oublier; c'était comme une musique apprise dès l'enfance , et sur laquelle on adaptait les graves paroles de Tàge mûr.
Cette influence littéraire servait puissamment, il n'en faut pas douter, au progrès du christianisme; et ce n'est pas sans motif que Julien , dans le court espace de son règne, se hâta, pour principale persécution, de prohiber l'enseignement des lettres grecques parmi les chrétiens. Dans l'origine, il est vrai, la prédication chrétienne avait été confiée surtout à des hommes sans ,culture, à des gens du peuple, comme pour mieux montrer et la vertu propre qui était eu elle, et la sympathie qu'elle devait porter aux souffrances du grand nombre. C'est le témoignage des faits, c'est la remarque universelle. Les païens en faisaient une dérision, les chrétiens un titre de gloire. « L'Église du Christ, disait un Père du iv* siècle, ne s'est pas formée de l'Académie et du Lycée, mais du pauvre petit peuple^ » Cette règle cependant ne fut pas sans exception, même alors. Saint Luc appartenait à une profession savante , (H Paul, d'un génie si éloquent, n'était pas îUeitré. Si l'enthousiaste simplicité des apôtres avait d'abord conquis des disciples dans la Syrie, il est visible que les dogmes chrétiens s'étendirent chez des peuples plus éclairés, avec le secours des lettrés et de la philosophie grecques.
Les premiers apologistes dans le ir siècle, perdus ou conservés. pour nous, Méliton, Aristide, Athénagor^s, Théophile, Justin, étaient Grecs et savants. Depuis, Tesprit philosophique, et en général l'esprit d'étude, disposition fréquente dans l'empire, se porta souvent vers la nouvelle carrière que lui ouvrait le christianisme. Plus d'un
1. < Eoclesia ChriisU non de Academia et Lycco» sed de vHi plcbecnia « congregata esL » (Hieron., in EpitL ad Galatas^ cap. v*}
sophiste mécontent, ou orgueilleux de son art, monta dans la chaire chrétienne ;< plus d'un philosophe, fatigué du doute ou exalté par la contemplation mystique qui s'y mêlait souvent, passa du côté de TËglise, et apporta dans Israël, comme on 'disait alors , les armes dérobées à TËgypte. Julien était donc conséquent et habile» s'il avait pu réussir, dans son effort tyrannique pour ôter au christianisme les lettres qui secondaient sa victoire.
« A nous, disait-il avec une hautaine ironie, Tëloquence et les arts de la Grèce, ainsi que le culte des dieux ; à vous l'ignorance et la rusticité, et rien au delà de ces mots, je crois : voilà votre sagesse. » Et il s'autorisait de ce so-r phisme pour interdire l'instruction à plus de la moitié de ses sujets. Cette défense injuste , blâmée par quelques païens eux-mémes\ fut ce qui blessa le plus les orateurs chrétiens. Elle ne fit que redoubler leur ardeur pour les sciences profanes qu'on voulait leur arracher comme une arme de défense et de victoire. L'indignation d'un des plus célèbres, de Grégoire de Nazianze, est remarquable par l'amour-propre naïf qui s'y mêle. « Je vous abandonne tout le reste, dit-il en s'adressant aux païens, les richesses, la-naissance , la gloire , l'autorité ,^ et tous les biens d'icibas, dont le charme s'évanouit comme un songe ; mais j^ mets la main sur l'éloquence ; et ja ne regrette pas les travaux, les voyages sur terre et sur mer que j'ai entrepris pour la conquérir*. »
Nous voilà bien loin de la rudesse de saint Paul, et de son mépris pour les persrmsions du langage humain ; ce goût des lettres profanes ne fit d'abord que s'accroître parmi les chrétiens de la Grèce, dans le trioniphe de leur culte qui suivit la mort de Julien.* Leurs orateurs devinrent aussi