Sancu Greg. Nyssen. Oper,y t. Hl, p. atS
de Dieu. Quelque part que vous soyez, Dieu viendra vers vous, si votre âme est un asile digne de le recevoir. Si rhomme intérieur, en vous, est plein de pensées coupables, quand même vous seriez sur le Golgotba, sur le mont des Oliviers , devant le sépulcre de la résurrection , vous êtes aussi loin de Jésus^Christ que ceux qui n'ont jamais professé sa loi. Conseillez donc à vos frères de s'élever vers Dieu, et non de voyager de Cappadoce en Palestine. »
Grégoire de Nazianze, bien supérieur à l'évêque de Nysse, n'égale pas le génie de saint Basile; mais il a dans l'imagination quelque chose de plus brillant et de plus gracieux. Son père, attaché longtemps à une secte de théistes illuminés, embrassa le christianisme, et devint évéque de Nazianze. Le jeune Grégoire, envoyé d'abord aux écoles de Césarée , puis dans Alexandrie , puis dans Athènes, parcourut, comme saint Basile, tout le champ de la philosophie grecque pour arriver à l'Évangile. Il parait même que Grégoire de Nazianze resta plus longtemps que son ami dans Athènes , et y donna des leçons d'éloquence; mais, après quelques retards, il alla rejoindre saint Basile dans la solitude dont nous avons vu plus haiit la riante description. .
Pendant le règne de Julien ^ pour remplacer la lecture des poètes profanes , interdite aux chrétiens, il imita les formes diverses de leurs ouvrages dans des poèmes religieux. Souvent il reprit ce travail à d'autres époques de sa vie, et il s'en servit pour exhaler librement les inquiétudes et les chagrins de son âme.
Saint Basile, élevésur le siège archiépiscopal de Césarée, avait contraint son ami d'être évéque de Sasime , petite bourgade à l'extrémité de la province, triste et pauvre séjour où le brillant élève d'Athènes se trouvait exilé *. Les
té Sanct. Greg. Naxian». Oper,, t. II, p. 44.
plaintes aroères de saint Grégoire, les violents reproches qu'il adressait longtemps après à la mémoire de Basile , prouvent que les plus grands saints sont des hommes , et qu'une amitié si pure ne fut pas sans orages. Saint Grégoire rejeta bientôt une tâche qui lui déplaisait, pour venir soulager son père dans l'administration de l'Église de Nazianze. U instruisait le peuple de cette ville , il le défendait contre les vexations des gouverneurs romains, et il exerçait par l'éloquence et la vertu cette espèce de tribunat religieux, qui, dans ces premiers siècles, fit en partie la puissance du sacerdoce.
Ce caractère de la prédication primitive est remarquable ; au lieu de recommander l'exercice rigoureux du pouvoir, elle était favorable aux intérêts du peuple; elle réclamait toujours pour lui la justice et l'indulgence. Les abus du despotisme impérial ne rendaient que trop nécessaire cette protection qui tenait lieu de liberté. On sent combien les idées évangéliques si récentes encore, les doctrines de pauvreté, d'égalité, la rançon de l'homme par le sang d'une victime céleste, donnaient de force à ces réclamations du christianisme en faveur du peuple et des opprimés.
Cicéron, parlant à la grande âme de César, lui conseillait la clémence et la bonté , parce que rien n'est si populaire, et que ces vertus rapprochent des dieux. Mais, au IV' siècle , lorsqu'il fallait toucher un chef militaire ignorant et féroce, un préfet tyrannique, on ne pouvait invoquer ni la popularité ni la gloire. U fallait d'autres idées; d'autres promesses. Le christianisme était admirable en cela. Il n'est rien de plus intéressant qu'un discours où Grégoire s'adresse tour à tour au peuple de Nazianze , et au gouverneur romain accouru pour châtier une sédition. Ses premières paroles sont toutes de consolation et d'espérance. U veut partager la destinée de ses
134 TABLEAU .DX X'SkQQXJENfilE GBRÉTIENNE
tfrèr£6; il les pkfnt, les apaise, «et me les aocase pas.; puis, quaM >il s^adnasse ^au gouverneur Tomain, son langage devient iplus rsévière : *< Dffnsz en hommage à Dieu ia bonté, ;dit-il^; c'est de tous les dons le plus cher à ses yeux^ c'est rofPrande sansctache, et^qui provoque ieplus )la munîlîcenGe de Dieu , etc. , etc. Que .rien n^ vous fas«e renoncer àtla.pitié et à la douceur,. ni Kempine des ciroanstanoes, mla>craiute du. maître, ni ^espoir de plusbâules ^dignités, ni' l'orgueil du pouvoir; ménagez-^vous^a bien- ^iteillance céleste pour le temps où vous en aurez besoin ; faites pour Dieu ce que Dieu vous rendra* ^>
'Grégoire de Nazianze était , eornn^ son ami, zélé pour }lk doctrine d'Athanase ; et il partagea lès persécutions que Yalens , protecteur des ariens , fit subir aux catholiques. L'arianisme était devenu tout-puissant dans une {Mirtie de l'empire ; à Constantinople l'empereur «avait successivement enlevé toutes les églises aux catholiques, et cettouBurpation s'était: souvent accomplie avec les plus odieuses violences. Les catholiques cependant, privés aii^i de l'exercice;public du culte, mais nombreux «aicore dans la viUe impériale, songèrent àichoisir fnour arehovéque un homme illustre, éloquent, qui par son génie luttât coatre l'ascendant de l'arianisme.
Grégoire, quelque temps après la mort de son père, avait quiUé l'administration de TËglise de Nazianze, et s'était retiné dans l'isaurie; mais il ne résista' point à l'espoir de rétablir jsa coorni union dans ia capitale dè.I'empire; il y vint délirer d'abord Iss oérémonies«ain4es dans nmechapelki privée, qui prit le nomd'^na£^a9t£,fentémoi- ^age de la .veaaissanee du culte «opprimé. .Bi^otôtison étoqueniee Attirala foute.; «la petite église s'aûctut^augrand désespoir des- ariens. Gv^oiffe. fut iplusi^urs fois nifi&acé
AU QUiTRlàME StÈCUS. 135
pendant le règne de Yalens. Mais Théodose, vainqueur de tous jses ennemis, réunissant sous sa protection les deux empires d'Occident «t<lîOrient, ^ ren^nt à Rome une.gloire qu'elle n'avait pas eue depuis un siècle, se déclara tout à coup favorable au^parti catholique, et i'appuya de ses édits et de ses armes. Ce fut un jour mémorable, jour de triomphe pour les uns , de malédiction et d'effroi pour les autres , que celui où Théodose vint avec des soldats reprendre l'église de Sainte-^Sophie^ que possédaient les ariens. Nulle idée de tolérance n'eniraît alors dans les esprits; et cette action, qui, suivant «Grégoire de Nazianze, fut semblable à une prise d'assaut, parut à tous les catholiques le plus beau etleplus saint triomphe.
L'arobavôque n'abusa point de oetke ^victoire et de la puissance de Théodose:; il fut doux envers les ariens, et tâcha de ne les gagner que par la persuasion. Conservant au milieu des pompes de Constanttnople et de la cour. la pauvreté des premiers temps, il -n'imposait au peuple que par ses vertus et son génie. Il ne tarda pas à déplaite, et aux courtisans , qui ne trouvaient en lui ni &^e mi €om|>Iaisance, et à tous les faux aiélés , qui s'indignaient de sa douceur.
On ne savait guère alors, dans le moode difvétien , que souffrir ou persécuter. Théodose, en adoptant la foi de Nicée , s'empressa de rendre des édits tyranniques contre toutes les sectes dissidentes.
Les évoques ariens étaient à lem* tour ehas^ de leurs sièges. Tous les symboles particuliers étaient sévèrement prohibés; et un édit impérial prescrivait une seule loi -et tm seul culte. Pour solenniser ee ^triomphe, Théodose convoqua dans Cmistantinople un grand veoncile des évéques d'Orient. Cette assemblée devait régler divers dé- (balsiélevés «sur la possesaîoh léghimedes sièges , penéttiit la longue doaiination de^l'amamsa»*
136 TABLEAU DE L*ÉLOQDENCE CBRÉTIENNE
Les droits mêmes de Grégoire de Nazianze au siège de Constantinople n'étaient pas encore régulièrement établis, et lui avaient été disputés par un philosophe cynique, qui s'était fait passer pour un catholique persécuté, et quW avait séduit à sa cause le patriarche d'Alexandrie et les évéques d'Egypte. Le concile de Constantinople se hâta de reconnaître et de consacrer Grégoire de Nazianze ; mais bientôt des factions se formèrent dans cette assemblée contre le vertueux archevêque ; on lui reprochait de ne pas poursuivre les anciens ennemis de la religion maintenant triomphante ; on traitait sa charité de tiédeur pour la foi.
Grégoire de Nazianze, ami du repos et de la solitude, n'essaya pas de lutter contre ces orages. 11 offrit sa démission datis le concile ; il l'offrait à l'empereur; et sa vertu ne put le sauver d'un mouvement de surprise et de douleur, en voyant avec quelle promptitude elle était acceptée. Alors il n'hésita plus; et, rassemblant te peuple et le concile dans l'église de Sainte-Sophie, il annonça, par un dernier discours, sa résolution et sa retraite.
L'intérêt d'un tel spectacle était grand dans les mœurs de ce siècle ; et le génie de l'orateur ne parut jamais plus brillant et plus élevé. Il rend compte avec simplicité de sa vie, de ses épreuves, de sa foi, de ses efforts pour le salut du peuple. Après avoir caractérisé énergiquement les ambitions et les intrigues des évéques , qu'il compare aux rivalités bruyantes du Cirque et aux évolutions du théâtre , il répond au reproche que lui fait le parti vainqueur.
u Tu es placé, me dit-on, depuis telle époque, à la tête de l'Église, favorisé par le temps et par la puissance de l'empereur. Quel signe d'un heureux changeaient a brillé pour nous? Que d'hommes nous ont autrefois outrag[és ! Que n'avons-nous pas souffert! etc.... Puisque, parle
retour des choses humaines, nous pouvons nous venger, il fallait punir ceux de qui nous avons reçu tant d'injures. Eh quoi I nous sommes devenus les plus puissants; et nos persécuteurs ont échappé!
« Oui, sans doute : car pour moi, c'est une assez grande vengeance que de pouvoir me venger. » Et il se plaint alors avec éloquence de ces hommes si exacts et si justes à rendre le mal qu'ils ont souffert, et qui ne voient leur délivrance que dans la terreur qu'ils inspirent à leur tour.
Il répond aussi au reproche de n'avoir pas une table fastueuse, un magnifique cortège. « Je ne savais pas, dit-il, que nous dussions disputer de luxe et de magnificence avec les consuls et les généraux d'armées. Si telles furent . mes fautes, pardonnez-les-moi ; nommez un autre évoque qui plaise à la foule , et accordez-moi la solitude et le repos des. champs. » En achevant ce discours, l'éloquent orateur salue tous les lieux qui sont présents à sa ménioire, tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il va quitter.
« Adieu, église d'Anastasie\ qui tirais ton nom de notre pieuse confiance; adieu, monument de notre commune victoire, nouvelle Siloé, où nous avons pour la première fois planté l'Arche sainte , depuis quarante ans agitée et errante dans le désert ; adieu aussi , grand et célèbre temple, notre nouvelle conquête, qui dois à la parole sainte ta grandeur présente, bourgade de Jébus, dont nous avons fait une Jérusalem; adieu, vous toutes, demeures sacrées de la foi, les secondes en dignité, qui embrassez les diverses parties de cette ville, et qui en êtes comme le lien et la réunion ; adieu, saints apôtres, céleste colonie , qui m avez servi de modèle dans mes combats; adieu, chaire pontificale, honneur envié et plein de périls,
]. Saneu Greg, Naxianz, Oper.^ t. I, p. 766.
138 TABLEAU DE L*£Ik.(yQIHESNCX CHRÉTIENNE
conseil des ponlife&, orné parla vertu et cpar Tàge des prêtres; vous tous, ministres du Seigneur à la lablasaînte, qui approchez de Dieu .quand il descend vef3 nous; adieu, chœur des Nazaréens, harmonie des psaumes, ^^tes pieuses , sainteté des vierges , modestie des femmes , assenoblée des orphelins et des veuves, regards des pauvres tournés vers Dieu et vers moi; adieu, maisons hospitalières, amies du Christ et secourables à mon infirmité.
m Adieu, vous qui aimiez mes discours, foule empressée, où je voyais briller les poinçons furtifs qui gravaient mes paroles. Adieu, barreaux de cette tribune sainte, forcés tant de fois par le :noml)re de ceux qui se précipitaient .pour entendre la parole. Adieu., ôrots-de la-terre, palais des r^ois, j»erviteur<s et courtisans destrois, fidèles à votee maître, je veux le croire, mais certainement la plupart infidèles à Dieu. Applaudissez, élevez jusqu'auciel v^ol^e nouvel orateur; elle s'est tue, la voix in£j(immo4&qiti ^^us
« Adieu, cité souveraine et. amie du.Ghrist ^àrje lui rends ce témoignage^ quoique 'SOQ/zàle^ne soit pas .selon la. science; «t le.raoaient de la aéparaii0û;adoueît.mas paroles) ; approchez-vous de la vérité, comgx^voiis, quioique bien tard.
M Adieu, Orient et Occident, ipour lesquels j'aiicora* J:>aUu , et par qui je suis accablé. J'en atteste cdiii qni pourra votis. pacifier, si quelques âutras évèqites savent .imiter ma retraite, àbis je m'éeriecai surtout : Adieu, An^es, gardiens de cette église^ qui protégiez Bia ppéseoce et qui protégerezimon exil; etioi, Trinité «àinte, mapenséeet ma.gloire! Puissent-ils te eoaserver; et pui6ses<*tu les sauver, sauver mon peuple ! et que J'appmnne. chaque j0ur qu'iU'estâevéensagease^en^ertu! Ea&nte, gardezmoi le dépôt sacré; souvenez-vous de ma lapidation. Que la grâce de Notre-Sejign^ur Jiéstf6«Gh£kSt soit avec vous tous ! »
MJ QIGMlUÈiSM SIÈCLE. 1S9
Après SLHoir prondiifié ices paroles, d'une émotion et d'une gràeeinfiniefi daas le lexte original , réioqueniarcàevéque^ toujours en butte à des baines que le tal^t et la vertu ne désarment pas , quitta Constanlinople, Il retourna d'abord à .Gésarée, où JL rendit hooimage à k, mémoire deBasile^ qui venait de mourir; fOt^ lexœur plein 4e regrets, il «e retira près du bomrg d'Arianze, où il était né. C'est là qu'il acheva sa vie loin des cours et des oobciles, aecupé de la>culture d'un petit jardin , et revenant à oette passion des vers qui avait eoehanté sajeunease.
iLsL plupavt de ses poésies sont des méddéations rêUçieuses^ qui, malgré la difléDencedes.géniesetdes temfB, :ont îplu€ d'une affinité avec les rêveries de rimagination poétique dans nos jours de satiété sceptique et de progrès soeîai. 11 en est une surtout dont le cbarme ansière nous «érable avoir devancé les plus belles inspiraticais de notre âge mélancolique , tout en gardant l'empreinte d'une foi encore nouvelle. et candide dans ^son trouble. même.
V HierS tourmenté. de mes chagrins, jlétais asatsâous l'ombrage d'un bois épais, seul et dévorant mon eœnr; car, dana les maux , j'aime cette consolation de^'entrotenir en silence avec son âme. Les brises, de l'air, ^méléesè la voix des oiseaux, versaient un doux sommeil du hauttde keime des arbres, où ils cbantaieiit, réjouis. par la lumière. iLes cigales, c«çiiées>sou& rherbe,.faisaknt'»éaomier tout le b(Ms; une eau limpide baigiiait mes pieds, s'éeouknt doucement à travers le. bois rafraîchi ;;nMÎs, moi,. je ^restais oecupédenia'douleui:, et je n'avais nul-souclde eoes. choses.; car, lorsque l'^e est accablée ?par le ehagrin, elle ne veut pas se: rendre, au plaisir. Daosle tourbiUonde mon eoeuriagité, je iëssais échapper ces mots nui «e tximbatteilt l'Qu'ai-je'été? :Quemiis*je? Quodeyîeiujbpairje?
.1. Stmtt.43r9g.MazieasX.Qii«r^U.U,yp^t^
Je l'ignore. Un plus sage que moi ne le sait pas mieux. Enveloppé de nuages, j'erre çà et là, n'ayant rien, pas même le rêve de ce que je désire; car nous sommes déchus et égarés tant que le nuage des sens est appesanti sur nous ; et celui-là paratt plus sage que moi , qui est le plus trompé par le mensonge de son cœur. Je suis; dites, quelle chose ? car ce que j'étais a disparu de moi ; et maintenant je suis autre chose.
ff Que serai-je demain , si je suis encore? Rien de durable. Je passe et me précipite, tel que le cours d'un fleuve. Dis-moi ce que je te parais être le plus; et t'arrétant ici , regatde avant que j'échappe. On ne repasse pas les mêmes flots qu^on a passés; on ne revoit pas le même homme qu'on a vu.
« J'ai existé dans mon père ; ensuite ma mère m'a reçu, et je fus formé de l'un et de l'autre. Puis, je devins une chair inerte, sans âme, sans pensée, enseveli dans ma mère. Ainsi placés entre deux tombeaux, nous vivons pour mourir. Ma vie se cornpose de la perte de mes années. Déjà la vieillesse me couvre de cheveux blancs. Mais si une éternité doit me recevoir, comme on le dit : répondez. Ne vous semble-t'il pas que cette vie est la mort , et que la mort est la vie ? »
Dans les élans inquiets de sa curiosité, le poète continue d'interroger notre double et mystérieuse nature. « Mon âme, s'écrie-t-il , quelle es-tu? D'où viens-tu? Qui t'a chargée de porter un cadavre? Quel pouvoir t'a liée des chaînes de cette vie? Comment es-tu mêlée, souffle à la matière , esprit à la chair? Si tu es née à la vie en même temps que le corps, quelle funeste union pour moi? Je suis l'image d'un Dieu, et je suis fils d'un honteux plaisir. La corruption m'a enfanté. Homme aujourd'hui, bientôt je ne suis plus homme, mais poussière; voilà les dernières espérances. Mais si tu es quelque chose de céleste, ômon
AU QUATBIÈIfE SIECLE. I4l
âme! apprends-le-moi; si tu es, comme tu le penses, un souffle et une parceHe de Dieu , rejette la souillure du vice, et je te croirai divine. »
Au milieu de ses incertitudes, tout à coup le po6te s'arrête effrayé; il blâme et rétracte ses paroles; il se prosterne devant la Trinité qu'il adore. « Aujourd'hui les ténèbres, dit-il, ensuite la vérité, et alors, ou contemplant Dieu, ou dévoré par les flammes, tu connaîtras toutes choses.... Quand mon âme eut dit ces paroles, ma douleur tomba; et, vers le soir, je revins de la forôt à ma demeure, tantôt riant de la folie des hommes, tantôt souffrant encore des combats de mon esprit agité. »
11 y a sans doute un charme singulier dans ce mélange de pensées abstraites et d'émotions , dans ce contraste des beautés de la nature avec les inquiétudes d'un cœur tourmenté par Ténigme de notre existence , et cherchant à se reposer dans la foi. Ce n'est pas la poésie d'Homère; c'est une autre poésie, qui a sa vérité, sa nouveauté, et dès lors sa grandeur. Je la préfère de beaucoup aux imitations artificielles où Grégoire .de Nazianze et d'autres chrétiens cherchaient à saisir et à transporter sur des sujets religieux les formes de l'ancien idiome des Muses. Là, souvent le travail devait être faible et faux. Nous n'avons pas ce qu'avaient essayé dans ce genre deux chrétiens de la Grèce asiatique, Apollinaire et son fils. La tragédie du Christ souffrant peut nous en donner une idée ; et elle nous offre du moins, parmi les langueurs fréquentes d'un centon d'Euripide, quelques grands traits de pathétique. On y admirera surtout une création touchante et hardie à côté de l'Ëvangile, le moment où au pied de la croix la Mère des douleurs obtient de son fils mourant le pardon de l'apôtre Pierre, qui a péché, dit-elle, par la crainte des hommes.
Hais c'était ctans les formes neuves d'une poésie con-
142 TABLEAU JHB l'ÉLOQUBNCK CBIÉTIENNE
templative, dans ceUa tristesse de l'homme sur lui-métne, d«as cette mélftiicolie mystique si peu connue des poétesr anciens, que l'imagination chrétienne devait surtout lutter contre eux ^ns désavantage; Là naissait d'elle-même cette poésie que cherche la satiété moderne <, poésie de réflexioa et de rêverie, qui pénètre dans le cœur de l'homme, décrit ses pensées les plus iiïtin^s et ses. plus, vapies désirs.
Ici r le génie poétique de saint Gr^oire se c<MfifoAd av^ son éloquence , et nous fait mieux comprendre ces talents, d'une espèœ. nouvelle suscités par le c^bristianisme et^ l'étude des lettres profanes , celte nature à« la fois attiqueel orientale, qui mêlait toutes les grâces, toutes Itô délicatesses-du langage à l'éclat irrégulier de rimaginatiouv toute la seieaee d'un rhéteur à l'austérité d'un, apôtre, et quelquefois le luxe affecté du langage à l'émotion la plus nwtve et la. plus profonde. Nulle part ce caractère , qui fut si' puissant sur les peuples de Grèce et d!ltalie,. vieillis par le msalheur social,- mais toujours jeunesr d'esprit ei de curiosité, nulle part ce charme de lapsorole^ qui semble une mélodie religieuse, n'est porté plus loin que dans- les écrits de l'évéque de Gésarée. Ses éloges funèbresi sont des hymnes; ses invectives contre Julien: ont quelque chose de la- malédiction des prophètes. On> l'a appelé le théologien de P Orient ; il faudrait l'appeler surtout le poète du christiemsma oriental.
Cette poésie sans doute n'échappe, pas» à l'influence qu'on peut appeler alexandrine, quimarqueichezles différents peuples les époques tardives- de l'ait; mais elle a denx' dons précieux , la grâce naturelle, et laimélanoolie vraie; elle passe* lentement de l'une à L'autre : c'est Uu toute savarîété ; mais c'en: est une ;. c'est le mouvemait qui vous porte et vous entraine sur le cours un peu< mo^ netone de tant de »iei&'^a^to»$ échappées >du ménie cœur
AU QUATRIÈn siÈac. 14?
et de la mémie pensée. On sent une âme, d'abord dooce et tendre, qui s'attriste par la vie, se trouble et s'aigrit par le malheur, puis absorbée dans raffllction , n*a plus que ses austérités pour consolation de ses regrets, et que ses inquiétudes pour distraction de sa douleur. L*épreuve' est un peu longue à suivre dan»le recueil original formant plus de vingt mille vers. Mais si on choisit et si on abrège, que de beautés neuves et touchantes ! et quel demisourire d'une âme innocente et poétique éclaire parfois ce fond uniforme de tristesse chrétienne ! Prenez quelque sujet cenj; fois traité, le beatus Ule de ce siècle et de ce rêveur, et voyez ce que son cœur y met :
« fieureuK qui mène une vie solitaire, et qui, loin* des hommes attachés à la terre que foulent leurs pas, élève^ à Dieu son' âme ! Heureux encore qui , mêlé à la multitude, ne se laisse pas ravir au même tourbillon qu'elle, mais donne à Dieu tout son cœur! Heureux qui, au prix de tous ses biens abandonnés, acquiert Jésus-Christ et porte haut la croix, son seul héritage! Heureux qui, maître de possessions légitimes, peut tendre aux indigents une main secourablel Heureuse la vie chaste qui, se dépouillant de la chair, s'approche de la divine pureté I Heureux encore celui qui, après avoir cédé quelque peu aux lois du mariage, réserve pour le Christ la meilleure part de son amour! Heureux qui, placé dans les rangs des chefs du peuple, par' l'offrande de ses vertus, attire Dieu vers les hommes ! Heureux qui , par les élans d'une âme pure, atteint aux splendeurs de la divine lumière! Heureux qui. du travail de ses mains, sert le Seigneur et fait de sa vie une règle pour beaucoup d'autres I Ce sont là de pleines vendanges pour le pressoir céleste qui recueille le fruit de nos âmes. Chaque vertu porte sa récompense, car il y a dans la maison de Dieu diverses demeures pour divers mériteSi Heureux celui que l^Esprit saint a rendu pauvre
de passions et de vices, qui mène ici-bas une vie d'affliction, est insatiable du pain céleste, et, méritant les biens suprêmes par son humilité, s'est attiré par sa bonté la miséricorde de Dieu I De toutes ces voies, prends celle qu'il te plaira. Si tu les prends toutes, c'est le mieux ; si tu en suis plusieurs , c'est un second degré de mérite ; si tu en suis parfaitement une seule, c'est encore. un titre; car une récompense proportionnée est réservée à tous, aux parfaits et à ceux qui le sont moins. La vie de Raab n'était pas honnête ; mais son zèle hospitalier l'honora. Par l'humilité, le publicain l'emporta sur le Pharisien, dont le cœur. s'élevait trop haut. Le célibat est en soi meilleur; mais, s'il se mêle au monde et devient terrestre , il ne vaut pas une sage union. La vie pauvre des ermites de la montagne est une noble vie; mais souvent leur orgueil les a ravalés. Ne se mesurant pas avec ceux qui leur sont supérieurs, ils conçoivent un fol amour-propre ; et parfois, dans leur ardeur, comme de jeunes chevaux indomptés, ils posent le pied hors de la barrière. Pdur toi, prends ton vol d'une aile rapide, ou ne quitte pas la terre, de peur que tes plumes ne te manquent, et que, élevé dans les airs , tu ne retombes brusquement.
« Une petite barque dont les parois sont fortement clouées porte un fardeau plus lourd qu'un navire aux jointures désunies. L'entrée des parvis célestes est étroite, mais bien des routes y conduisent. Que chacun prenne celle où sa nature le convie ! Qu'on les choisisse diverses, mais toujours laborieuses! Une même nourriture ne plaît pas h tous; un seul genre de vie ne convient pas aux chrétiens. Le mieux pour tous, ce sont les larmes, les veilles, l'empire sur les passions mauvaises, la lutte contre les dégoûts, Tobéissance sous la main du Christ et le tremblement dans l'attente de notre dernier jour. Si tu suis cette route, tu ne seras plus un homme, mais un des anges. »
Atl QUATWèMK SIÈCLE. 145
II y a là sans doute de la sérénité dans la mélancolie, de 1 indulgence dans l'austérité chrétienne. Le poète n'est pasencore^brisé par la, douleur, et la religion lui donne momsdeffi^. que d'espéfance. Ailleurs, cette contemplais ?•. Vr '"^*'""' '"' '""-™^™« '"î communique un véritable enthousiasme et presque l'accent de l'apothéose. Trouble par le problème de la destinée humaine d parcourt rapidement les systèmes divers qui font de 1 âme un feu, un souffle, une harmonie, ou la promènent sous mille formes, lui faisant changer de corps comme de vêtements; puis il s'écrie dans la confiancfde sHof HP Z ""™!""""* "«'••« B^^r^àe tradition sur l'origine de âme.... II fut un temps où le Verbe suprême obéis! sant a la voix du Dieu tout-puissant, forma l'uSvmduî n existait pas. Il dit, et tout ce qu'il voulait fr^ÏÏ toutes les choses qui sont le monde eurent été ormé2^ et le cel, et la terre, et la mer, il chercha un témoinTm^:
uieu, etU dit Déjà de ptirs et immortels esprits habitent pour me servir l'immensité des deux . raplL meZe^^ et chantres assidus de ma gloire ; mais la terre "ÎTen! core habitée que par des êtres sans raison. H me pfaJt à mo, de créer une race mêlée de ces deux natures qu! tienne le mikeu entre lés substances mortelles etle im' mortelles, l'homme, être raisonnable, jouissant de mes ouvrages, sachant explorer les cieux, roi de la terre et comme un second ange suscité d'en bas pour louer mes grandeurs et ma sagesse. II dit, et prenant une parcelle de la terre nouvellement créée, de ses mains vivifiantes il façonna mon corps, et , le douant de sa propre vie il lui communiqua son souffle, fragrnent détaché de la divine e^ence. Ainsi j'ai été fait de poussière et d'esprit, mortelle image de Dieu. La nature de l'âme, en effet, louche a ces deux extrêmes. Par le côté terrestre, je tiens à cetle
TABLEAU DE l'ÉLOQ. CBH. ,(,
146 TABLEAU DE L*SLOQU£NCE CfiRÉTIENNE
vie d'ici-bas ; par Fémanatioa divine, je porte éms mon sein l'amour d'une autre vie. »
A ces élans de pieuse joie, le prêtre solitaiire.d'Ârianze mêle souvent une douleur métaphysique et tendre, on deuil de l'âme sur elle-même ; c'est la nouveauté quil a portée dans la poésie , et qu'il reproduit sans cesse. Vous pourrez vous ea lasser. Mais quoiqu'elle revienne toujours, comme un cri profond et monotone, il en varie les accidents par toutes les impressions qu'il reçoit de la nature; car, si son cœur n'a qu'un sentiment q«r l'obsède, son imagination est parée de mille souvenirs , et ses jeux encore pleins des spectacles du monde qu'il a fui. C'est ainsi que , empruntant à la Grèce idolàtce les touchantes images qu'elle mêlait aux douleurs de la piété domestique, il chante ce qu'il appelle la monodie, ie chant funèbre de l'âme.
u Quelquefois une jeune fille dans la maison de sa mère, devant le corps inanimé de son fiancé ^héri , nouvelle épouse encore toute parée, malgré son pudique embarras, commence la plainte funèbre; puis ses esclaves et ses compagnes, debout sur deux rangées^ gémissent tour à tour pour donner trêve à son chant lamentable. Quelque* fois une mère pleure un fils adolescent qui n'est plus, et après la douleur de Tenfantement elle connaît de plus grandes douleurs. Un homme pleure sa patrie , que rim* pitoyable guerre a ravagée; un autre sa maison brûlée par le feu du ciel ; et toi , mon âme, quelle douleur sera digne de toi et de ta perte? Pleure, pécheur; c'est là ton seul allégement. Je laisserai les festins et les gracieuses compagnies de la jeunesse ; je laisserai la gloire de l'éloquence, l'orgueil du rang, les plaisirs, les richesses; je laisserai la lumière du jour et les astres, brillante couronne de la terre ; je laisserai tout à mes successeurs , et, la tête enveloppée de bandelettes, cadavre glacé , je
àU QfJATfttÈMfS SlàCUL 147
serai étendu sur vm Iit> donnant à la dQuleur la consolation de i^eftirer, et emportant quelques éloges et quelques regrets qui ne dureront fias long^enips; ensuite, une pierre funèbre et le tra¥ail éternel de I|l destructioD. Mais ce n'e^ pas là oe dont s'inquiète mon âme; et je ne tremble que de h justice de Dieu. Où fuir, malheureux, où fuir ma propre perversité ? Me caeberai-je dans les abîmes de la terre ou dans les nues? Que n'est-il quelque part, pour m'y réfugier, un lieu impén^rable au vice, comme il en est , dit-on , à Tabri des bétes féroces et des contagions? Cn homme, en prenant la route de terre, évite la tempête ; le bouclier repousse la lanee ; le toit d'une maison défaid contrée la froidure. Mais le vice nous environne et est partout avec nous, hdte inévitable. Elle est monté au ciel sur un char de feu, Moïse a survécu aux ordres d'un tyr'an meurtrier, Daniel a échappé aux lions, et les enfants à la fournaise; mais comment échapper au -vice? Sauve-moi dans tes bras, 6 Christ! 6 mon roi! »
Ailleurs , le poète s'adresse tantôt à 6on Dieu , tantôt à ^on âme; et, dans l'uniformité deea mélancolie, la variété de ses expressions est inépuisable. « Tu as une tâcbe,^ ô mon âme! une grande tâcbe, si tu le veux. Examii^ qui tu es, oix tu vas, d^où tu sors, et où tu dois t'arréter. Regarde si ta vie présente est la vie, et s'il n'y a pas quelque chose de mieux. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme : épure ta vie, et, par la pensée, vois Dieu et les secrets de Dieu, et ce qui était avant l'univers, et ce que l'univers est pour toi, et d'où il est sorti, et ce qu'il deviendra. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme : épure ta vie ; cherche comment Dieu gouverne et fait mouvoir le monde, pourquoi certaines choses sont immuables et d'autres changeantes, et nous surtout plus mobiles que le reste. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme : regarde vers Dieu seul; sache pourquoi ce qui était naguère ma gloire est maintenant
mon ignominie; quel est mon lien avec le corps, et quel sera le terme de ma vie; enseigne-moi ces choses, et tu fixeras mon errante pensée. Tu as une œuvre à faire^ 6 mon àme : ne te laisse pas vaincre par la douleur. »
Mais le poète s'exhortait vainement lui-même. Quelquefois il paraît succomber sous le poids de sa douleur, lorsqu'à ce fonds mélancolique de la vie humaine il joint encore le tourment de ses souvenirs et les transes de sa foi. Rarement une àme que la religion soutient , mais sur Tabîme , éprouva plus amère tristesse. Dans un dialogue intérieur, plein de ce découragement qui touche au désespoir, mais n*y tombera pas, il se dépeint errant, infirme, sans patrie, sans l'avenir d'un tonibeau assuré, et, à force de malheur, indifférent à tout , hormi$ à Dieu , sa ten-eur et son espérance. A cette tristesse profonde, à cette maladie de l'âme, on voudrait quelque repos et le mélange de quelques pensées plus douces. Le beau génie de la Grèce semble s'obscurcir; un nuage a voilé sa lumière; mais c'est un des progrès moraux que le christianisme apportait au monde, un progrès de douleur sur soi et de charité pour Içs autres. Le cœur de l'homme a plus gagné dans ce travail que son imagination n'a perdu : Grégoire de Nazianze en est la preuve. L'orateur si brillant, si paré, a fait place au rêveur mélancolique, mais qui n aimerait mieux que ses discours quelques -uns des soupirs vrais échappés dans ses vers?