SAINT JEAN CHRYSOSTOME
Après avoir relu et admiré l'orateur de Constantinople et le poète du village d'Arianze, il est une autre sorte de grandeur, une paisible élévation de génie qu'on peut chercher encore, et qui est nécessaire à Tidée que Ton se forme de récrivain vraiment sublime. Ce sont ces qualités plus hautes, ou plutôt c'est la réunion de tous les attributs oratoires, le naturel, le pathétique et la grandeur, qui ont fait de saint Jean Chrysostome le plus grand orateur de l'Église primitive, le plus éclatant interprète de cette mémorable époque.
La pensée reste d'abord confondue devant les prodigieux travaux de cet homme, devant l'ardeur et la facilité de son génie. Ce n'est pas dans ces rapides esquisses, dans ces analyses incomplètes, que nous pourrons, même faiblement, retrouver la puissance de l'orateur et Tenthousiasme de ses contemporains. Nous avons à peine exploré tous, ses ouvrages; nous ne pouvons en repioduire que quelques traits isolés; et le plus grand caractère d!un tel génie, c'est la richesse et l'ordonnance. 11 semble que nous enlevons furtivement quelques carreaux des marbres de Sainte-Sophie, comme ce voyageur anglais qui pillait les . pierres du Parthénon ; mais l'édifice entier, la splendeur . de cette église orientale, le génie de cet orateur sublime qui sauvait Antioche, qui désarmait les chefs des barbares, qui semblait relever l'empire dégradé, et mourait en exil; où retrouver ces grandes imagés?
Chrysostome était né vers Pan 347, dans la ville d' Antioche. Fils d'un père illustre qui remplissait un haut grade des armées de l'empire en Orient , il fut élevé dans la loi
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chrétienne par sa mère; mais il n*en suivit pas moins les leçons oratoires du sophiste Libanius, ce fidèle ami de Julien, qui llii survivait pour célébrer sa mémoire. Chrysostome a raconté que Libanius, apprenant de lui que sa mère était veuve depuis l'âge de vingt ans , et n'avait jamais voulu prendre ua autre époux, s'écria, en ne tournant vers son auditoire idolâtre : « 0 dieux de la Crrèce, quelles femmes se trouvent parmi ces chrétiens. »
Le sophiste païen prit bientôt )» plus vive admiration pour son jeune élève; il vît avec inquiétude, mais sans jalousie, s'élever près de lui ce dangereux adversaire de son culte ; peut-être espérait-il encore le séduire au paganisme par la vertu de ces fables d'Homère, qu'il interprétait éloquemment à ses discîples. Dans la lutte prolongée des deux religions, chaque homme d'un talent supérieur était une conquête que les deux partis cherchaient mutuellement à se ravir. L'admiration et rattachement de Libanius survirent Chrysostome au delà des premières années de la jeunesse. On a conservé une lettre où il le félicite de ses succès au barreau d'Antioche. Il le vît, avec plus de peine, sans doute, consacrer bientôt après cette éloquence au culte chrétien. Libanius , dans sa foi pieuse aux arts de la Grèce, regardait le génie de son élève comme un présent des Muses, qui aurait dû servir à défendre la cause des dieux et de la poésie. Longtemps après, cette pensée lui faisait dire au lit de mort : «• Hélas ! j'aurais laissé le soi» de mon école à Chrysostome, si les ciirétiens ne nous Tavaient ravi par un sacrilège! »>
Quand la société est divisée par une grande lutte d'opinionsy les travaux ordinaires de la vie n'ont point assez d'importance pour occuper l'&rdeur active du talent. U est bientôt emporté dans L'un ou l'autre des camps qui se combattent* Chrysostome se tessa vite de plaider dans le barreau d'ABtioche ; la lecture des livres saints le saisit; l'évè-
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que d'AntioGbe se pressa d'&tUcher à la soetété chrétienne l'espérance d'un si beau génie. Chrysostome reçut le baptême par les mains de ce pienx évéque , et fut fait lecteur de rÉgliae d'Antioehe. Son âme ardente trouva cette préparation au sacerdoce trop facile et trop faible. Un ami chrétien, portant ce nom de Basile qu'un autre a rendu si célèbre dans TËglise, partageait et excitait sa foi, et voulait Tentraîner, pour vivre ensemble, loin du monde et des liens de famille, dans la pratique de la solitude sévère et de la pénitence.
C'est ainsi que Massillon, dan^ la première ferveur de sa foi , quitta le repos du sénÛBaire pour les acntérités de la Trappe. C'est ainsi queFénelon, dans sa jeunesse, ambitionnait la périlleuse tâche des missitms d'Orient. Ce projet ne fut cembattu dans le cœur de Chrysostome que par la résistance et les regrets de sa mère. Il faut lentendre lui-mréme raconter cette scène touchante. Jamais son éloquence ne surpassa le langage persuasif et tendre de cette femme pieuse, plus mère encore que chrétienne; et cet exemple peut donner Kidée de la lutte entre la religion et les sentiments naturels qui devait ^souvent agiter les familles de la primitive Ëgiise. « Lorsque ma mère, dît l'a^ pôtre ehrétten, eut appris ma résolution de me retirer dans la solitude, elle me prit par la main, me conduisit dans sa chambre, et, m'ayant fait asseoir près du lit où elle mV vait donné naKsance, eiie se mit à pleurer, et; ensuite me dit des choses encore pl^s tristes que ses larmes. » Rien n'égale, daot le récit de Chrysostome, la plainte naïve de cetui mère désolée. Après avoir rappelé les peines, les embarras, les périls d'une jeune femme laissée veuve au milieu du monde, dans^ la faiblesse de son âge et de son sexe : « Mon fil8\ dit-elle, ma seule consolation, au milieu