‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 62 sur 158 · Sanetl Chrysost. Oper,^ t. V1IT, p · texte numérisé non relu

Sanetl Chrysost. Oper,^ t. V1IT, p

vert aux infortunés; il doit tous les accueillir. Le port reçoit également tous les naufragés; il les sauve de la tempête, bons ou méchants, quels que soient leurs fautes ou leurs périls, et les abrite dans son sein. Vous devez faire de même pour ces naufragés de la fortune, qui, sur terre, sont battus par le vent de Tadversité. Sans les juger avec rigueur, ni rechercher leur vie, occupez-vous de soulager leur misère. Pourquoi vous donner les soins d'une surveillance inutile? Dieu vous en décharge. Que do paroles on dirait, combien souvent on se montrerait difficile, si Dieu avait prescrit de rechercher d*abord exactement la vie et les actions de chacun, et après cela seulement, de cédera la pitié! Non, dès Tabord, nous sommes affranchis de cette chagrine enquête. Pourquoi prendre un souci superflu? Autre chose est un juge, autre chose un chrétien qui fait Taumône. L'aumône même n'a pris son nom que de la pitié qui nous l'inspire. C'est à quoi saint Paul nous invite quand il a dit : « Ne vous lassez point de u faire du bien à tous et principalement aux affiliés de la »i foi. » Certes^ si nous examinons avec tant de scrupule et de sévérité quelles personnes sont indignes de nos secours, nous n*en trouverions jamais assez qui les méritent ; mais si nous distribuons nos oflrandes à tous, même aux indignes, nous verrons aussi venir à nous ceux qui les méritent le plus, comme l'éprouva jadis Abraham, qui, n'examinant pas, avec un soin trop sévère, quels hôtes se présentaient sur le* seuil de sa tente , fut assez heureux pour y recevoir les anges mêmes du ciel.

« Imitons ce saint patriarche; ne faisons pas d'enquête sur le malheur. Pour que le pauvre soit digne de Taumône, il suffit de sa pauvreté. Lorsqu'un homme s'offre à nous avec la recommandation du malheur, né demandons rien davantage. En l'assistant» c'est sa nature d'homme et non le mérite de ses actions ou de sa foi que nous ho-

norons ; c'est sa misère et non sa vertu qui nous touche , afin d'attirer sur nous-mêmes la miséricorde de Dieu. Car si nous voulons, au contraire, discuter rigoureusement les droits de ceux qui ont Dieu pour maître, aussi bien que nous, il fera la même chose à nôtre égard ; et tandis que nous leur ferons rendre compte de leur vie, nous serons nous-mêmes déchus de la miséricorde divine : car l'Évangile a dit : Vous serez jugés comme vous aurez jugé les a/utres. »

Chrysostome revient souvent à cette prescription d'une charité universelle, indistincte, aveugle, dirions-nous, s'il ne fallait pas craindre de blâmer Fexcès môme de 1 vertu. A cette bienfaisance illimitée , telle qu'il la conçoî et Texige , qui ne, discute pas avec le malheur , niais partage avec lui , il ne trouve de terme de comparaison que daps la bonté de Dieu répandant sur tous sa lumière et sa rosée, faisant naître pour tous également les fruits abondants de la terre. L'aumône est à ses yeux non-seulement le premiers de& devoirs , mais le rachat de toutes les fautes. Sans doute l'état du monde , l'excès de la souffrance dans les uns , de l'indifférence dans les autres inspirait ce langage ; et la foi nouvelle en tirait une grande part de sa puissance. C'est l'aveu que faisait vingt ans auparavant Tempereur Julien dans la lettre célèbre où , pour réhabiliter le polythéisme, il lui prescrivait l'imitation de là charité chrétienne. « Ces maudits Galiléens, écrivait-il au grand pontife Ârsace , outre leurs pauvres , ils nourrissent les nôtres, qu'on voit manquer de nos secours. » Cette charité que le christianisme garda toujours comme sa marque indigène, dont il se servit pour adoucir les mœurs féroces du moyen âge, et qu'il a mise au fond même de la civilisation moderne, seul il la possédait dans l'origine. Ce soin des malheureux, cette application à les secourir et à les améliorer , cette vertu de la compassion devenue de

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nos jours une des sciences^de la société civile, seul il en avait alors lapfaticfue et la pensée. Déjà dans Chrysostome cette .pieuse ardeur est attentive à tous les accidents de la vie, à toutes les> inégalités qui se retrouvent dans la souffrance du pauvre , -et peuvent l'aggraver ou Tadoucir.

Voici par exemple Texordetout en action d'une deses homélies au peuple d'Àntioehe : « Je viens près de vons^ aujourd'hui m'acquitter d'une ambassade juate, utile ^ ho*norable pour vous. Je ne suis le délégué d'aucun autre que des pauvres qui habitent cette ville; ee ne sont ni des votes, ni des décrets populaires, ni la. délibération d'un sénat qui m'envoient , mais le spectacle des plus cruelles souffrances. Comme je traversais la plaoe publique et le carrefour , me hâtant vers vous, j'ai vu^gisant par terre tant d^ malheureux, les uns mutilés,. les autres pvivés de la vue, les autres couverts de plaies incurables, que j'ai senti qu'il y aurait excès d'inhumanité à ne pas vous entretenir de ces misères, lorsque tant de motife et l'époque où nous sommes nous y poussent avec tant dft force. 11 convient toujours de recommander l'aumône; car nous avons toujours besoin de la miséricorde de Dieu. Mais il le faut surtout lorsque le froid est rigoureux. En été^ la douceur de la saison est un soulagement pour les pauvres: ils peuvent sortir presque nus, la chaleur du soleil tenant lieu de vêtements,. reposer sur la pierre, et passer les nuits en plein air: ils n'ont besoia ni de chaussures, ni de vins , ni d'aliments délicats ; ils ont assez de l'eau fraîche des fontaines, de quelques racines, la nature leur fournissant elle-même une table facile. On autre avantage, Foocasion du travail, leur est alors assuré. Ceux qui construissent des maisons, ceux qui dirigent des fouilles dans la terre, ceux qui naviguent sur mer ont alors besoin des

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bras du pauvre. En effet , le corps du pauvre est pour lui eeque^ sont pour les riches leurs champs, leurs maisona et leurs autres* propriétés: o'est tout son revenu; il n'en tire pas d'ailleurs. Aussi Tété apporte quelque allégement à Tindigence': mais Thiver lui fait une rude guerre, el l'attaque au dedans par la faim , au dehors par le froid, qui rend la chair comme morte. Alors il faut une nourrie tare plus substantielle , un vêtement plus chaud, un toit, un lit, des chaussures et le reste; et en même: temps le U^avail manque. Donc, puisque c'est alors qu'il y a le plus de besoins etr de besoins indispensables, alipns, à celle époque où. personne ne salarie le pauvre, où personne ne lui donne d'ouvrage, mettons-nous, hommes miséricor- ^eux-, à la place des entrepreneurs, et ayons pour collègue dans c^et emploi saint Paul, Tami et le tuteur des pauvres. »

La prédication de Chrysostome , ^vante, nrais popu-^ laire , saisît pnesque toujours ses auditeurs par des images présentes et liées aux incidents de leur vie. Attentif à tout ce qui peut émouvoir ou distraire Antioohe, il est. un con«seîller public pour la ville , en* même temps qu'un guide et un consolateur pour chaque âpie fidèle : delà s'est formée une nature d'éloquence et de pouvoir, dont le génie même de nos grands orateurs du xvii* sièele^ ne peut donner l'idée. Plus courtes et moins kibilement composées que leurs sermons, les homélies du prêtre d'Antioche n'ont en rien la méthode puissante , le raisonnement profond et serré de Bourdaloue.; elles n'avancent pas dans un ordipe régulier, par des divisions subtiles exactement suivies, vers la démonstration complète d'une vérité de movalaou 4s foi. Non, l'imagination de loratsur chrétien' de Grèce et d'Asie veut rester plus libre. Sa pande a plus d'effu* sion ; il ne- saurait l'assujettir à cette lente-dialectique ; il ci^it trop vivement pour avoir tant besoin de: prouver; il

aime avec trop d*ardeur son Dieu et son Ëglise pour raisonner si patiemment. N'est-il pas d'ailleurs encore tout inspiré de Fenthousiasme des premiers jours ^ et comme rayonnant de leur lumière, à peu de distance du berceau miraculeux de la foi, dans la ville où, dit-on, elle a pris son nom ? N'est-ce pas d'Antioche qu*est parti , dans le premier siècle, l'éloquent martyr qui vint chercher les lions du cirque à Rome , et jouir de leurs morsures ? et ses restes rapportés , du temps de Ghrysostome, dans sa ville natale, n'ont-ils pas, traversant comme en triomphe les foules chrétiennes d'Asie, ressuscité l'âge héroïque de FËglise encore si récent, et ranimé toute la ferveur de sa foi naïve ? Enfin , près d'Antioche « et presque en foce des saintes montagnes, d'où sont venujs les défenseurs du peuple, ridolâtrie vaincue ne garde-t-elle pas encore dans le temple et les bocages de Daphné les dernières hontes de son antique, corruption « comme pour faire éclater par le contraste la sainte pureté du culte nouveau ?

Tout permet donc à Ghrysostome plus d'ardeur que de logique , plus d'images que d'arguments : il émeut , ii passionne, il attendrit des âmes d'avance convaincues, et qui , dans les tremblements de terre de leurs villes d'Asie, croyaient entendre encore la voix prolongée des miracles du 1*' siècle. Devant cette foi vive , Torateur n'a point à démontrer le dogme ; mais il célèbre et inspire la vertu. Pour cela, il est familier, persuasif, en intelligence avec ses auditeurs. Il leur parle de tout ce qui les. occupe. Tantôt il se loue de leur pieuse attention , de leurs larmes plus précieuses pour lui que leurs éloges ; tantôt il se plaintf; de leur froideur, de leurs fréquentes absences et des distractions que leur donne le théâtre. Il les suit de ses inquiétudes hors de l'église ; il pressent leurs fautes, dont ni ses paroles ni leur ancien repentir ne les préserveront; il soutient leur courage et les rappelle à lui , dussent-ils fail-

AU QUATBIÈME SIÈCLE. Igl

lir encore. Oa ne peut se figurer l'intérêt puissant et pathétique de ice dialogue entre une âme charitable et forte et tant d'âmes faibles, mobiles, que la passion, le préjugé, l'habitude disputent ft leur propre conviction et à la main de leur guide évangélique. C'est à la fois l'action de la tribune populaire et celle du confessionnal ; c'est le forum et le sanctuaire , l'union de ce qu'il y a de plus élevé dans la parole oratoire, de plus pénétrant et dé plus intime dans la direction secrète des consciences et des cœurs.

Le charme original de ces communications , les détails de mœurs qu'elles entraînent , la confiance familière qu'elles supposent entre l'orateur et son peuple , et en même temps le tour d'imagination et d'élégance qui relève tout, ennoblit tout, ne peut se comprendre que par des exemples ; et, dût ma traduction affaiblir cette sorte de preuves, on me pardonnera de l'essayer encore. Chrysostome avait souvent à contenir lés transports que faisait éclater son beau langage chez ces Hellènes d'Asie, sensibles avec excès à l'imagination et à Tharmonie. Son humilité' chrétienne s'en offensait , en voyant surtout que la foi n'y gagnait pas. « Que me servent, leur disait- il, vos louanges S si je ne vous vois pas faire de progrès dans la vertu? et que perdrais-je à votre sileftce, si je voyais croître votre piété ? La gloire de l'orateur n'est pas dans les applaudissements des auditeurs, mais dans leur zèle pour le bien : elle n'est pas dans un briiit qui passe avec la parole , mais dans une ferveur qui dure toujours. Vos acclamations ici rendent l'orateur plus célèbre; mais le perfectionnement de votre âme serait au tribunal du Christ une grande recommandation pour celui qui vous enseigne. »

Cependant, cet orateur admiré se plaignait aussi parfois de la rareté de ses auditeurs qui, presque innoiiibrables

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