SYNÉSIUS
Un caractère remarquable de cette époque environnée de si près par la barbarie, c'est que les génies suscités par le christianisme se produisaient à la ibis sur tous les points du monde romain. Ce spiritualisme qui remplaçait U mythologie, et dont Grégoire de Naiianze offrit de si beaui modèles dans ses vers, ne se montre pas avec un éclat moins original dans les hymnes de Synéaitts,évéque de Ptolémals et contemporain de Chrysostome. Ses ouvrages sont un monument curieux de la civilisation qui régnait encore au iv" siècle dans la CyrénaSque, contrée de T Afrique méridionale, anciennement colonisée par les Spartiates, quelque temps rivale de Carthage, tombée dans la suite sous la domination des Pto|émées d-Égypte, et léguée par un d'eux en héritage aux Romains, qui d'abord la déclarèrent libre, et ne tardèrent pas à la soumettre au préteur de Tlle de Crète.
Cette fertile région que Pindare, dans ses vers, a nom<^ mée le jardin de Vénus^ et qui fit longtemps une partie du commerce de TOrient, avait perdu beaucoup de sa splendeur. Je pleure^ disait Synésius, sur cette terre illustre de Cyrènej qu'ont habitée les Carnéade et les Aristippe. La capitale môme était dépeuplée; mais on comptait encore, dans la province, quatre grandes villes^ Bérénice, Arsinoé, ApoUonie et Ptolémaïs.
C'est là que, vers le milieu du iv* siècle , naquit Syné<sius d'une famille riche et illustre. Il ne fut pas; comme la plupart des orateurs chrétiens de son temps, prépané k l'enthousiasme par la solitude et les pratiques austères. Quoique le christianisme se fût defuiis toogieuips répandu
212 TABLEAU D£ L*iLOQUENCE CHRÉTIENNE
dans la Cyrénaïque , Synésius ne reçut d*abord que' Téducation philosophique. Il alla dans Alexandrie écouter les leçons de la célèbre Hypatie qui, belle, éloquente, vertueuse, enseignant à ses auditeurs charmés les vérités de la géométrie, semblait une Muse plus sévère suscitée pour la défense du paganisme.
Après les écoles d'Alexandrie, Synésius visita celles d'Athènes, cherchant la sagesse que se disputaient les partis et les sectes philosophiques ou religieuses. De retour dans sa patrie, il continua les mômes études. Ses concitoyens, accablés de maux par l'administration de Tempire et les incursions des barbares, le députèrent à la cour d'Arcadius, vers Tépoque où Cbrysostome venait d'en être banni.
En apportant au faible empereur Toffrande et les prières d'un peuple malheureux , Synésius n'appuie la liberté de son langage que sur une philosophie élevée , semblable à celle de Thémiste et de quelques autres panégyristes plus l^ommes de bien que rhéteurs. « Cyrène, dit-iP, m'envoie vers toi pour apporter à ton front une couronne d'or, à ton âme la couronne de la philosophie, Cyrène, ville grecque, d'un nom antique et vénérable, célébrée mille fois dans les chants des anciens sages , maintenant pauvre et abattue, grande ruine qui a besoin de l'empereur, pour qu'it soit fait envers elle quelque chose digne de son antiquité. Tu guériras cette misère, aussitôt qu'il te plaira; et il dépend de ta volonté que ma patrici redevenue grande et heureuse me renvoie vers toi pour t'offrir une nouvelle couronne. Mais la parole de l'orateur n'attend pas que son pays soit puissant pour être libre. La vérité est toute la noblesse du discours; et le lieu d'où il part ne le rabaisse ni ne l'élève. »
i, S^nes,epi»cop* Oper.^Pé20
Synéshis justifiait la fierté de ce langage par les conseils, qu'il doneait au prince. A travers- quelques digressions et quelque$ faux ornements, il caractérise avec énergie les maux de l'Ëtat, le luxe stérile de la cour, la perte de la discipline, le nombre croissant des troupes étrangères dans l'empire, et Tinfluence de leurs chefs. Ce point surtout est fortement touché. Tandis que Chrysoslome. moins occupé de la patrie que de TËglise, triomphait à la vue du progrès des^Goths dans la foi, Synésius s'inquiète de leur présence au milieu des campagnes et des cités romaines. It prévoit le péril de ce secoursdont il s'indigne : il voudrait que l'armée fût exclusivement composée de Rûmains. <« Le législateur, dit-iP, ne doit pas donner des armes à ceux qui n'ont pas été nourris dans la pratique de ses lois ; car il n'a point de gage de leur afFection. Il n'y a qu'un imprudent ou un devin qui puisse voir sans etfroi une jeunesse nombreuse, gardant ses mœurs étiangères. s'exercer sur notre sol aux choses de la guerre. Ne pas proparer contre elle une force égale, et comme si ses bras étaient les nôtres, exempter de la milice les Romains, qu'est-ce autre chose que courir à la ruine? Plutôt que de souffrir les Scythes en ilrmes au milieu de nous, il faudrait demander à l'agriculture indigène des hommes prêts à combattre pour sa défense, et les enrôler. Dans la famille, comme dans la cité, il est établi que la défense du dehors appartient à l'homme, et que le soin de l'intérieur est congé à la femme. Comment supporter que parmi nous l'office des hommes soit rempli par des étraii-* gers! et combien n'est-il pas plus honteux encore qu'un empire puissant en hommes laisse à d'autres que ses citoyens l'émulation militaire !»
C'étaient là d'autres réprimandés que celles de la chaire
U Synes. episcop, Oper., p. 22.
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chrétienne : elles pouvaient Atre plus utiles à TÉtat en réveillant le patriotisme et le courage. L'absence d'un recrutement national pour Tarmée étnit en effet le plus grand vice de l'empire; Synésius, en dénonçant ce péril, donne au fils de Théodose le conseil de fuir la mollesse asiatique , de se mêler aux exercices des camps , à la vie des soldats, et d*imiter l-austère simplicité des anciens généraux grecs et romains. « C'est à cela, dit-il, que la philosophie t'exhorte. L'empereur sans doute ne doit pas enfreindre les usages des Romains; mais il doit regarder comme usages des Romains non les choses introduites hier ou avant-hier dahs l'empire affaibli , mais celles qu'il pratiquait aux jours de* sa grandeur. »
Le mélange d'esprit philosophique et d'esprit guerrier qui anime ce discours ne semble placé sous l'invocation d'aucun autre culte que la pensée d'un Dieu suprême, « pour lequel, dit l'orateur \ les hommes n'ont jamais trouvé de nom qui puisse embrasser toute son essence, mais qu'ils ont tâché d'atteindre à travers ses œuvres, en le nommant le Père, le Créateur, le Principe, la Cause, toutes manières indirectes et affaiblies de le chercher dans les choses qui naissent de lui: » C'est à ce Dieu qu'il demande de réaliser le vœu de Platon , en montrant dans Àrcadius la philosophie associée à l'empire : « Et alors, dit*il, on ne m'entendra plus faire de discours sur les devoirs de la royauté. »
À l'époque de cette mission, qui obtint peu de soulagement pour les villes appauvries de la Cyrénàîque, Synésius évidemment n'était pas encore chrétien, ou du moins s'il avait été dès Fenfancé engagé à la religion , il n'en avait pas pris les pensées habituelles et le langage. On ne peut marquer dans quel temps il se rapprocha dtt chris-