Synes, episcop, Oper,^ p
232 TABLEAU 1)K L*ÉLOOUENCE CHTiÉTlENSE
ki et ayant saus les yeux les tombes honorables de mes pères? »
La guei^re continua : des places fortifiées étaient prises par famine; La destruction ne s'arrêta plus; il n'y avait plus d'asile : monuments des arts antiques et dii culte nouveau , derniers restes de la splendeur de cette florissante colonie , cités, temples , égKses, tout périssait I Rien de plus touchant, de plus expressif que les plaintes de l'évéque grec, qui voyait s'anéantir à ia fois les deux civilisations qu'il aimait.
Dans sa douleur, il mêlait tous ses souvenirs chrétiens et profanes avec une naïveté, image curieuse de ces temps : « 0 Cyrène, disait-il, dont les registres publics font remonter ma naissance jusqu'à la race des Héraclides ! tombeaux antiques des Dorions S où je n'aurai pas de place I malheureuse Ptolémaïs, dont j'aurai été le dernier évoque! Je ne puis en dire davantage; les sanglots étouffent ma voix. Je suis tout entier à la crainte d'être forcé peutêtre à quitter le sanctuaire. Il faut nous embarquer et fuir; mais quand on m'appellera pour le départ, je supplierai qu'on attende : j'irai d'abord au temple de Dieu, je ferai le tour de l'autel , je baignerai le pavé de mes larmes, je ne m'éloignerai pas avant d'avoir baisé le seuil et la table sainte. Oh! que de fois j'appellerai Dieu ! oh! que de fois je saisirai les barreaux du sanctuaire! mais la nécessité est toute-puissante ; elle est impitoyable. Combien de temps encore me tiendrai-je debout sur les remparts , et défendrai -je le passage de nos toiirs I Je suis vaincu par les veilles , par la fatigue de placer des sentinelles nocturnes, pour garder à^ mon tour ceux qui me gardent moi-même. Moi qui souvent passais les nuits sans sommeil , pour épier le cours des astres , je suis accablé de
t. Sy nés. episcop.Oper»^ p,ZO%
AU QUATlllkMB SIÈCLE. 333
ces veilles, pour nous défendre des incursions ennemies. Nous dormons à peine quelques moments mesurés par la clepsydre; ma part de repos m'est enlevée par le cri d'alerte ; et si je ferme les yeux , que de rêves affreux où me jettent les pensées du jour! Nous sommes en fuite , nous sommes pris, blessés , chargés de chaînes, vendus en esclavage; ..
« Cependant je resterai à mon poste dans l'église ; je placerai devant moi les vases sacrés, j'embrasserai les colonnes du sanctuaire qui soutiennent la table sainte; j'y resterai vivant, j'y tomberai mort. Je suis ministre de Dieu : et peut-être faut-il que je lui fasse l'oblation de ma vie ; Dieu jettera quelques regards sur l'autel firrosé par le sang du ponfîre. >»
Le dévouement de l'évéque encouragea lés habitants : Ptolémaîs assiégée repoussa encore une fois les barbare^; ; ils se rejetèrent sur le reste de la province, qui fut détruite et dépeuplée pour jamais. Dans l'obscurité qui couvre Thistoire de ces temps malheureux, on ne trouve plus de détails sur Synésias , ni même la date de sa mort. Ce noble génie disparut au milieu des ruines dé son pays. Tout périssait dans l'empire, et périssait oublié: les ténèbres de la barbarie descendaient sur ce magnifique et in* génieux Orient.
S34 TABLEAU DI L'ÉLQQUBNGS CKHiTHMinC
SAINT ÉPHREH.
Dans Chrysostome , dans Synésius, dans Téloquent prêtre d'An tioehe comme dans révoque de Ptolémaîs, nous rencontrons le génie grec empreint du soleil d'Orient. Chrysostome est un Grec asiatique formé par Fin* fiuence d'Athènes. Quoiqu'il n'ait vu de la Grèce que Conslantinople, il s'est donné par l'étude sinon la simpli-*cité des orateurs attiques , du moins l'art savant et Télé* gance des écoles athéniennes. Synésius est un Grec afri^ cain , un descendant des colons doriens trans^plan'tés sous le ciel brûlant de la Cyrénaïque :. il est. né dans cette colonie plus lettrée et à ce titre plus hellénique encore que Sparte , sa rude métropoi0 ; il s'est instruit dans cette autre colonie grecque d'£gypte, seconde Grèce, nioins poétique et moins inspirée que la première, qui n'eut pas d'adorateurs . parce qu'elle date d'Alexandre, et qu'elle n'eut que des rois, mais qui, de Théocrite à Plotin et à Proclus , d'Hipparque à Galien , de Clément d'Alexandrie et d'Origène à saiiit Athanase, embrasse un bien riche do^ maine, une bien puissante variété de l'esprit humain. Chrysostome, dans^une proportion plus forte que Basile et Grégoire de Nazianze, mais à un point de vue semblable, nous montre le travail intérieur, la fusion créatrice qui, sous les rayons de la foi chrétienne concentrés dans une âme ardente , alliait la pensée platonique et l'imagination d'Orient. Ces hommes ont, sous ce rapport, avec les différences d'une civilisation plus avancée et la langue de feu des apôtres, quelque chose de ces premiers philosophes que rionie envoyait à la Grèce , et dont la meta-
AIT QUATRliin SIÈCLE. SSfi
physique desoendue de TOrient semblait une poésie moins sévère que celle d'Athènes, au temps de Périclès et de Sophocle.
Ghrysostome^ tout Syrien qu'il était de naissance, et quoiqu'il dût sans doute à son origine l'abondance d'imageSf le luxe d'allégories et de paraboles qui parsèment ses écrits, ne parlait, n'entendait que la langue grecque; ou du moins, s'il y joignait quelque connaissance de Thébreu des livres saints, il n'avait aucune habitude des idiomes orientaux distincts de cette langue antique. Par là , il était un apôtre étranger pour la nation syrienne. Partout, en effet, hormis les grandes villes fondées ou colo-* nisées par les Grecs , cette nation avait conservé son an* cienne langue, un des dialectes de Tarabe. Tombé de la conquête d'Alexandre et du règne agité des Séleucides sous le joug fastueux de Tigrane, puis sous la domination romaine, ce peuple de laboureurs qui cultivait les fertiles canipagnes arrosées par TOronte n'avait ni changé ses usages y ni adopté la langue de ses vainqueurs successifs. Le seul changement profond qui eût marqué sur lui était celui du culte. Dès le premier siècle de notre ère, le christianisme s'était réfugié sur les montagnes de la Syrie ; mais il n'y avait porté ni la langue grecque qui régnait dans les villes , ni la langue latine réservée aux décrets impériaux qu'elle imprégnait du sceau même de la con* quête étrangère. Dans les villages aux portes d'Ântioche , on ne parlait que la langue syrienne. Chryso^tome en faî^' sait l'épreuve, lorsqu'il allait parfois hors des murs de la viUe prier dans quelque lieu consacré, et il en exprime le regret dans un sermon qu'il prêchait à Antioche à la fête des martyrs , devant la foule accourue des campagnes voisines pour voir les cérémonies saintes. En célébrant les mœurs laborieuses et la vie pure de ces hommes rustiques, il les nommé un peuple séparé dé lui par la langue ,
quoique uni dans la foi ' ; mais en même temps il fait connaître un trait remarquable de ce siècle et de cette nation, c^est que, parmi ces hommes simples qui ne comprenaient de ses paroles que les applaudissements et les larmes qu'elles arrachaient aux citadins grecs d'Ântioches il y avait beaucoup de prédicateurs* populaires dans leur langue nationale. C'est un des éloges qu'il leur donne; c'est, comme il le dit, la philosophie rustique qu'il reconnaît en eux et qu'il préfère à la science de la Grèce. Souvent de la charrue ces hommes montaient à l'autel *, et prêchaient à leurs frères la parole sainte , rappelant ainsi l'humble origine el la prédication des premiers disciples du Christ.
Mais cette facilité d'enthousiasme ne pouvait se trouver dans la foule, sans susciter parfois quelque interprète plus puissant et plus durable de la pensée commune. Il y eut donc alors des orateurs chrétiens , non-seulement dans les deux langues polies du monde civilisé , mais dans les dialectes vulgaires d'Orient , dans les langues syrienne et syro-chaldéenne , où se conservent encore d'antiques liturgies chrétiennes murmurées dans quelques pauvres cabanes de Syrie et de Chaldée jusqu'aux jours espérés, et maintenant prochains , où le génie de l'Europe ramènera le christianisme vainqueur sur cette terre d'Orient, berceau de sa naissance humaine, et l'y ramènera par un double avènement temporel et spirituel à la fois, améliorant la vie comme il élèvera les âmes , employant au profit de rhomme la fécondité de ces beaux climats., et à l'honneur de Dieu et de l'humanité la vive intelligence de ces races si longtemps opprimées , mais faites de temps immémorial pour les grands travaux et les prodiges des arts.
I. Sanet. ChrytosU Oper,, t. II, p. 222. ?. Ibidem^ t. II, p. 223.
AU Ut'ATUlÙM£ SIÈCLE. 237
huini les hoiuiues qui furent, au iv* siècle, les interprètes tout orientaux , les prédicateurs enthousiastes et i'aniiliers des vérités que Chrysostome annonçait à la ville grecque d'Antioche, et plus tard à la Grèce demi-romaine de Conslantinople , il faut placer très-haut saint Ëphrem , ou plutôt Ëphraïm , pour lui laisser un nom empreint de son origine et qui fait pressentir son génie. L'omission de ce nom et des souvenii's qu'il rappelle était, dans les lacunes de mon premier travail, la plus fâcheuse de toutes. Celait une part d'originalité, une forme tout entière du cbrislianisme laissée à Técart. En lui , vous n'avez plus devant les yeux le Grec devenu chrétien , attiré d'abord vers l'Asie, et de l'Asie vers la foi j vous ne retrouvez plu« Jes souvenirs d'Homère et de Platon mêlés à l'ardeur inspirée des prophètes et à la divine charité du Christ; vous ne voyez plus sans cesse les fêtes et les jeux guerriers de la Grèce antique rappelés à la pensée des chrétiens et comparés à l'héroïsme des martyrs. Mœurs, souvenirs, imagination , tout est asiatique cette fois ; et nous avons, à travers les versions grecques des homélies et des méditations d'Ëphraïm, la forme d'ascétisme chrétien que recevaient, que voulaient ces peuples voisins de la Judée , premiers prosélytes du culte nouveau proscrit par elle, et formant une race indigène bien phis nombreuse et plus durable que les colons grecs et les soldats romains transplantés ou campés sur son territoire^
Peu.de choses nous manquent pour bien juger aujourd'hui ce monument du christianisme oriental. La traduction grecque que nous en levons, contemporaine de l'orateur et comme l'écho savant de son discours populaire, est éclatante par les images, et très-simple par lés tours, pleine de ce naturel asiatique hors de nature pour nous, mais que les répétitions fréquentes rendent bientôt accessible, quand la première surprise est passée. Publiée par
239 TABLEAU DE l'ÉLQQUENCE GHRiXIENNE
la magnificence de la cour de Rome, dal^s le texte le plus correct, la version grecque fut encore éclaircie par les notes d'un orientaliste indigène, le savant Assemanni, appelé du mont Liban dans le dernier siècle pour être préposé à la partie la plus précieuse de la bibliothèque vaticane, à celle qui renferme, avec le trésor des langues d'Asie , la clef du monde oriental, et comme Tancien trtre de possession du christianisme sur ces beaux climats. Avec le secours de ce savant interprète, la traduction grecque de l'orateur syrien nous le met' facilement sous les yeux. L'érudition patiente a tout préparé pour l'admiration et pour le goût. Il rie reste du voile arabe entre Éphraïm et nous que la teinte orientale dont se colore heureusement son langag^e, et qui tient trop au soleil de la pairie et àl'inspiration de l'orateur, pour que l'éclat s'en efface.
Que je puisse compléter par cette étude nouvelle les développements que j'ai donnés à ma première et insuffisante peinture d'une si grande époque, doublement faite pour nous intéresser! car elle est pleine des choses dont s'occupent aujourd'hui le politique et le rêveur, Thomme d'action et le solitaire, celui qui cherche des voies au commerce , un gagé ou une apparence à l'équilibre des grands États, une solution pacifique au problème d'Orient, et celui qui, méditant sur la philosophie de l'histoire , se demande si toute la dette des gouvernements et tout l'avenir du monde ne sont pas dans ces deux choses, christianiser les barbalces, éclairer, élever, rapprocher les chrétiens. '.
Saint Éphrem, Syrien de race, fils d'un prêtre des anciens dieux du pays , naquit vers les premières années du IV* siècle, sous le règne de Constantin , dans cette ville de Nisibe, extrême frontière de la puissance romaine en Orient , tour à tour enlevée et reprise par Sapor et par les Romains^ Instruit dans la science orientale et les supersti-
Ài; QUÀTRiiMB SIÈCLK. 239
tîons du vieux culte assyrien , il fut saisi de bonne heure par le christianisme, qui comptait à Nisibe beaucoup de vrais fidèles restés purs au milieu des sectaires, des juifs, des adorateurs du feu et des idolâtres. La ferveur s'accroissant par la rivalité même des cultes, les chrétiens avaient dès lors fonde près de Nisibe plusieurs monastères de femmes que, dans la licence de la guerre, fit respecter Sapor, persécuteur de la foi dans son empire. L*évôque orthodoxe de Nisibe, tout Syrien de langue et de génie, était un saint personnage, renommé dans TOrient pour avoir animé la résistance de ses concitoyens contre les attaques réitérées des t^erses. Il fut le recours du jeune Éphraïm maltraité par le fanatisme de son père, et il Tinstruisitdans la religion, d'après les monuments nombreux qu'elle avait en langue syrienne, et sans mélange d'érudition grecque. D'une nature austère et poétique, Ephraïm embrassa la foi nouvelle sous cette forme contemplative que lui donnait volontiers TOrient , et qu'il a portée dans des «ultes moins sévères. Non-seulement comme Basile et Chrysostome, il suivit la vie monastique dès la jeunesse, mais il y mêla le mysticisme dont ces grands esprits se défendent; îl ne chercha pas seulement les rigueurs de là solitude, mais l'exaltation de l'ascétisme. Il fut un des premiers exemples dans le catholicisme de cette imagination religieuse qui marche à côié de la foi , la dépasse par Tenthousiasme, sans la contrarier par le schisme, est un besoin de l'âme plutôt qu'un travail de la pensée, inspire l'éloquence de sainte Thérèse, égare la ferveur de M** Guyon, et se mêle comme une grâce étrangère et parfois douteuse au génie de Fénelon lui-même.
Par le goût de contemplation et d'indépendance qui suit cette dispositioû de l'âme peut s'expliquer comment Ëphraïm, puissant par la parole, et demeuré le docteur célèbre de la nation syrienne , n'eut aucune dignité dans
l'Église, et ue porta que le titre de diacre d'Édesse. L'ascétisme mystique, lors même qu'il s'interdit toute opinion hétérodoxe, iiime à jouir de Dieu dans la liberté de sa foi, dans la candide simplicité de son amour, et peut s'effrayer du sacerdoce encore plus que ne le faisait ordinairement rhumilité des premiers fidèles. Seulement à cette pieuse ardeur qui anime ses paroles, Éphraïm, avec la subtilité de Tesprit oriental, joignait une étude profonde des querelles religieuses du temps : en se rangeant sous Tautorité de ceux qui élevaient la foi le plus haut, il fut Tadversaire dé toutes les hérésies qui simplifiaient le dogme et tendaient à le rapprocher du théisme judaïque. Il paraît que fort jeune Ëphraïm avait suivi Tévôque de Nisibeau concile de Nicée , à cette assemblée d'où est sortie et à laquelle se rapporte toute gloire, toute influence dans le monde chrétien du !¥• siècle. Alu retour de cette grande école, sa vie fut longtemps solitaire et errante, et quelques-unes des épreuves qu'il encourut lui firent connaître l'extrême infortune. C'est ainsi qu'il raconte que, voyageant à travers la Mésopotamie, et un soir ayant reçu l'hospitalité chez le gardien d'un grand troupeau qui f^it dévasté et pillé durant la nuit, il se trouva le lendemain accusé de complicité dans ce vol et traîné devant les juges au milieu des clameurs populaires et de tous les soupçons qui accablaient son innocence. La prison où il fut jeté renfermait deux autres hommes accusés d'un autre crime et ptirs comme lui. L'éclaircissement de la vérité fut lent et difficile. Enfin, pendant que le jeune apôtre cherchait en lui-même s'il n'avait point, par quelque faute connue de Dieu seul, mérité l'erreur de la justice humaine, il vit son innocence pleinement justifiée j et retrouva la liberté. Il continua d'habiter tantôt les villes, tantôt les déserts. Un pressentiment le <!onduisit dans la ville d'Édesse, fameuse par la sainteté de ses souvenirs, et où lui était an-
AU QUATAiKME SIÈCLE. 241
nonce un sage dont la parole dtvait rinsiruire. Sa première rencontre fut trè$-tlii£érente ; e^ quelques traits dç la 1er ge.nde peut-être allégorique conserve^ à ce sujet rappely lent les séductions dont fut troublée la jeunesse d'Augustin et de Jérôme. Le. jeune apôtre syrien ne connut cette épreuve que pour la vaincre ; et son humilité n'est paç l'expiation de ses .faiblesses. Mais en restant austère, il était troublé; et son imagination agitée par les transes de sa foi lui pirésentait incessamment les terreurs de la vie à venir et l'insuffisance de ses efforts et de ses sacrifices pour se préparer à ce terrible passage. Ces pensées le retenaient en longues méditations avec quelques amis. qu'il appelle ses frères, soit que par là il exprime Ipur association commune à TËglise, ou quelque autre lien religieux qui les unissait. On en trouve de nombreux souvenirs dans ses écrits. Je n'en citerai qu'un qui peut Caire comprendre le travail religieux et poétique de cette àme ardente.
«Un jour, dès TauroreS m'ét^Qt levé, j'étais sorti , avec deux de nos frères ^ de la ville d'Édess,e k bien-aimée. J'avais levé les yeux ^a ciel conime vers un miroir limpide qui réfléchit l'éclat des astres sur la terre. Saisi d'admiration , je disais : Si tout cela resplendit d'une telle gloire, combien les justes et le$ saints, qui font la volonté de Dieu, brilleront-ils d'une plus ineffable lumière, à l'heure où viendra le Seigneur ! Soudain ^'offrit à ma mémoire ce terrible avènement du Christ. Mes os en tremblèrent; et, frissonnantdu corp^et de l'àme, je pleurai et je dis en gémissant : Dans q^el état serai -je surpris, woi, pécheur, à cette heure menaçante? Gomment me liendrai-je devant le tribunal du juge redoutable ? Comr jqaent rn'élevetai-je du même vol que le$ hommes purs? £t lorsque les saints se reconnaîtront entre eux dans la
I* SançU Mphrem» Oper.^u lyp, \à9.
TABLEAU i)E L^ÉLOQ. CHR. IG
242 TABLEAU DB L'Éit)QUENGB CHRÉTIENNE
tour d'honneur du ciel, que ferai-je t qui me reconnattri, moi ? Les martyrs montreront leurs blessures , les solitaires leurs vertus , qu'aurai-je à montrer , moi , que ma torpeur et ma négligence? 0 ànie vaine, âme pécheresse, âme iniprudente , ennemie de ta propre vie , jusqûes à quand seras-tu de toute part enchaînée à la terre ? Jusqùes à quand l'habitude des mauvaises pensées te dominerat-elle ? Ne sais-tu pas ique les mauvaises pensées sont un nuage ténébreux jeté devant nous, pour empêcher de voir la route qui mène à Dieu? Les deux frères qui étaient avec moi, les larmes aux yeux, me dirent : <« Pourquoi ce « gémissement, 6 mon père?» Je leur dis: «Je pleure ma « lâché indolence, Ô mes fils. Dieu, dans sa bonté, nous a « donné la lumière et je la repousse chaque jour. Si j'avais « accompli les ordres de la divine volonté , je serais beu- « reux maintenant , non-seulement moi , mais tous ceux « qui auraient fait de même. Nous n'avon» nulle excuse, « mes frères, parce que nous péchons avec connaissance. K Voyons la Providence divine dans tous les dons qu'elle « nous fait. Toujours sa grâce visite nos coeurs. Si elle les « trouve en paix, elle y pénètre, elle y demeure; mais si « elle ne trouve pas le coeur pur , elle se détourne aus- « sitôt. Sa pitié seulement la ramène vers nous» parce « que nous sommes tous variables par la volonté ^ sans « Tètre par la nature. Car on nous retrouve toujours hau« • tains et indolents, envieux et faibles, nourrissant de « mauvais désirs > et enfiMcés comme dans un boor* « hier dans nos pensées honteuses. • Et cette âme agitée continue d'exhaler ainsi son bomUe douteur eoite les deux amis qu'elle soutient et qu'efle oonscfie.
Ce ne fut que dans l'âge mûr, après delongues épreuVM de la vie cénobitique et de la vie solitaire, qu'Ëphraim prit les premiers degrés du sacerdoce sotis la consécration d'un grand docteur de TÉglise d'Orient, h vint à Gésarée^
AU QUATRIÈME SIÈCLIS. 243
OÙ Basile évêque enseignait la foi de Nicée avec cet éclat d'éloqoence qui charmait «i puissamment les contemporains et anime encore ses écrits. Éphraîm était accompagné d'un ami qui entendait et parlait Ift langue grecque ; et, malgré cet obstacle de Tidiome qui le séparait de saint Basile, il comprit si bien son génie que, dans un éloge consacré à sa mémoire , il en donne te vive peinture , comme aurait fait un Grec d'Antioehe bu d'Athènes. C'est dans ce discours même qu'il a consigné le souvenir de son voyage et de l*accueil qu'il reçût. Rien ne pourrait remplacer Toriginaiité de ce témoignage , et donner au même degré une idée des hommes et du temps.
« Le jour , dit-il % où Dieu fût ému dé pitié pour moi , et dans sa miséricorde m'offrit une occasion, j'entendis une voix qui me disait : « Lève-toi , Éphraîm , et nourris- « toi de pensées. » Je répondis dans un grand trouble : * Où faut-il les prendre, Seigneur? Dieu me dit : Vois « dans ma maison, un vase d'or te présentera cet aliment. »
« Émerveillé de ces paroles, je me suis levé, j'ai gagné le temple du Très-Haut, et comme, parvenu doucement au péristyle, je penchais la tête sous les propylées, j'ai aperçu dans le sanctuaire un vase d^ élection, qui brillait au-devant du troupeau, et , orné de saintes maximes, attirait tous lès regards. J'ai vu le temple pénétré de cet esprit divin, et tout rempli de compassion pour la veuve et rorphelin. J'ai vu des flots de larmes, et le pasteur, élevant à Dieu, sur les ailes de l'Esprit-Saint, ses prières pour nous.»
Le •génie de FOrient respire dans ce poétique symbole ; mais on regretterait que Tien de plus familier et de plus simple n'exprimât l'entrevue de ces deux hommes, dont l'un venait de si loin chercher l'autre. Éphraîm ,
U Sanct, Sphrem, Oper,^ t. Il, p« 291 <
244 TABLEAU D£ L*ÉLOQUË{(C£ GUUÉTIENNE
après avoir peint soà extase à rentrée de l'église de Césarée , ajoute qu'il fut donné avis de sa présence à Sasile : M Et aussitôt, ditril, faisant appeler mon humble personne, il m'interrogea par la bouche d'un interprète, me disant : « £3*tu cet Éphraïm qui a noblement courbé la tôte , et « porté le joug du Verbe sauveur? et je réponds : Je suis « Ëphraïin , coureur attardé dans la carrière céleste ; » et alors cet homme divin, mettant la maia sur moi, me confirma d'un saint embrassement , et m'offrit des aliments de son àme sainte et fidèle , une nourriture non pas grossière et corruptible , mais toute pleine d'immortelles pensées ; car il disait par quelles œuvres nous pouvons nous concilier le Seigneur, comment repousser les assauts du péché, comi^ent fermer les entrées du coeur, comment acquérir la vertu de l'apôtre, et comment rendre exorable le juge incorruptible. Alors» en pleurant , je m'écriai vers lui : c 0 mou père, garde- moi de ma langueur et de nia « faiblesse. Dirige-^ moi dans la voie droite; le Dieu des in- « telilgences m'a jeté vers toi, pour que tu sois le méde- M cin de mon âme.. Arrête mon navire dans l'onde du « repos. M
L'imagination chrétienne vint embellir encore celle scène touchante, et voulut y mêler un miraclç ; elle supposa que , parti par l'ordre de Dieu , qui lui avait montré en songe une colonne lumineuse « Ëphraïm était arrivé à l'église de Césarée le jour même de l'Epiphanie; que s'ar^ rêtant à la porte du temple , et apercevant de loin Basile vêtu de blanc avec tout son clergé , il cherchait en vain cette colonne de feu qui' lui avait été montrée. Averti cependant de sa présence, Basile lui envoie son archidiacre qui, fendant la Coule, arrive jusqu'à lui et lui dit: « Béni^ le Seigneur et entre daus le sanctuaire. L'archevêque t'appelle. » Ëphraïm, s'étant fait expliquer ces paroles par son interprète, s excuse et dit : « Tu te trompes,
Au OUATRIÈME SIÈCLE. 245
mon frère. Nous sommes des étrangers, des inconnus pour lui. » L'archidiacre s'éloigne et les laisse dans la foule. Cependant Basile commence Texplication des livres saints ; et pendant quMl parle , Ëphraïm croit voir sortir de sa bouche une langue de feu. L'archidiacre revient et lui dit , en le nommant cette fois : « Seigneur Ëphraïm , ton père Tarciievéque t'appelle ; il t'invite à monter jusqu'à l'autel. » Éphraîm, rempli de joie, s'excuse encore, et prie qu'on lui permette d'attendre là fin de la cérémonie sainte. Il vient alors dans le sanctuaire, où Basile lui dit : « Sois le bienvenu, père dès enfants du désert, toi qui as augmenté le nombre des disciples du Christ et chassé les démons. Mais pourquoi ce voyage, ô mon père? Est-ce pour venir visiter un homme pécheur ? Que Dîeii f accorde une récompense plus digne de ta peine I >» Alors Ëphraïm, a-t-on raconté dans les églises d'Orient, ayant reçu la communion des mains de Basile , lui dit : « J'ai nne grâce à te demander, 6 mon père, et je te prie de me l'accorder. Je sais que Dieu ne te la refusera pas. Demande pour moi, je te prie, que je parle la langue grecque. » Basile répondit : « La demande passe mon pouvoir; mais puisque tu la fais avec une foi vive, viens, mon père, toi le guide des enfants du désert, et prions ensemble le Sei^ gneur ; car il peut faire ce que tu veux. >• Lorsqu'ils eurent longtemps prié, Basile lui dit : « Seigneur Ëphraïm , pourquoi ne reçois-tu pas l'ordination sacerdotale? » Ëphraïm répondit par son interprète : « Parce que je suis pécheur. — Plût à Dieu, dit Basile, que je fusse un pécheur semblable ! Humilions-nous ensemble. » Et lorsqu'ils furent agenouillés, il imposa les mains à Ëphraïm , et récitant l'oraison pour le diaconat , il dit en grec : « Seigneur , je t'en prie , relève-nous. » Et aussitôt Ëphraïm reprit en grec : « Sauve-nouis, aie pitié de nous, et gardenous. Seigneur, par ta grâce. » « Et depuis ce temps, dit
246 TABLEAU M |.'ÊU>QUENCI GHRiTIENT»
la Iég6nd6, H exprima toute chose en langue grecque» par ce don divin des langues qu^avaient eu tes apôtres. i«
Épbraïm ne dît rien de semblable sur lui-même , daus le récit qu'il fait de son entrevue avec Tévéque de Césarée; et occupé surtout de son apostolat populaire auprès des indigènes de Syrie , il resta toujours étranger à la langue grecque^ si familière aux autres Pères de TÈglise d'Orient On ne trouve dans ses écrits aucune trace de cette philosophie et de cette poésie grecques dont Fantiquité chrétienne était toute possédée. Ëphraïm cependant fut poôt#, mais poète dans la langue vulgaire de son pay^ , dans ce dialecte issu de Farabe que les Grecs de cette époque et des siècles suivants jugeaient une langue très-riche en expressions et en images, au point, dit naïvement Photius, qu'on a peine à dire si c'est de la.langue pu du génie de l'écrivain que viennent la force et l'élévation du discours. Um on sait ce qu'il faut admettre d'une pareille alternative, et comment c'est toujours rémotion et le talent de l'écrivain qui font la force de la langue. Par le caractère propre de son génie, comme par >$on idiome, Ëphraîm est tout oriental. Il ne peut cesser de l'être par la traduction ; seulement chez lui Tesprit oriental prend une double forme. Il est antique et moderne, solennel et populaire. Nul Père de l'Église, nul apôtre des premiers tenips n'est plus nourri de l'Écriture, n'y fait de plus fréquentes allusions; et d'un autre côté, il a souvent les formes hyperboliques et raffinées de la poésie arabe du moyen âge. Il se complaît dans mille répétitions. Souvent son langage est diffus, autant que celui de la Bible est expressif et court. C'est le conteur arabe sous la tente, au lieu du prophète sur le seuil du temple.
£n le voyant aujourd'hui à la lumière affaiblie d'un autre idiome que le sien, on ne s'étonne pas qu'il ait été poëte ; et on conçoit la puissance qu'il dut exercer sur les
AU Q9iTM*lfl SIÈCU. S47
hoimnei d6 ion pays. La prédication ne suffiaaii pas à ces imaginationa si vives. II leur fallait la poésie et le i^ant ; et ils rempioyaieDt comme un instrument de la pensée religieuse qui occupait une si gvapde part dans leur vie. Les sectes qui divisaient le cbristianisme avaient compris celte puissance^ et en faisaient un grand usage. Un Syrien élevé dans les écoles d'Athènes, et célèt>re sous le noçi d*Harmonius, avait composé en langue syrienne des cbanis tout remplis des erreurs dont son père, Ihérésiarque Bar^ desane, infectait le christianisme. Ëpbraïm entreprit Tœuvre contraire; et tous les dogmes de Nicée, la foi , la morale, 1 histoire évangélique, les vies et les morts saintes furent pour lui le sujet dîiymnes en langue vulgaire répétés dans les campagnes de Syrie. Plusieurs siècles après, ces chants s^ redisaient encore aux fêtes des martyrs. Il s'^t perdu sans doute pour npus une grande part de ce trésor religieux et populaire ; mais il en reste encore de précieuse échantillons, et toute une série du même ordre qu'une récente version nous met à portée de connaître. Ce sont dea chants funèbres consacré» presque tous à la mémoire d^K saints évéques du pays, et où la frêle durée de la vie et les consolations de la mort reviennent incessamment avec toute la monotonie mélancolique de Timaginatipn et de la vie d'Oriept.
Ëphraim n'était pas seulement le poète théologien du peuple ; tous les événements qui occupaient ou affligeaient l'empire excitaient son génie non moins iMé pour la patrie que pour l'Ëglise. Parmi ses poèmes syriens, l'antiquité chrétienne a cité surtout une lamentation sur la ruine â0 Nicomédie, détruite par un de ces tremblements de terre qui, dans le iv* siècle, ébranlèrent plusieurs fois Jérusalem^ Antiocfae, Apamée^ Nicée, Constantinopl^, n^ais nulle part ne furent aussi désastreux qu'à Nicomédie. Vers le nutaie temps et dans l'enceinte de Jérusaleo^, ce fléau,
2k^ TADLEAU DE l'ÉtOQCTENCE CHRÉTIENNE
mêlé à l'explosion de feux souterrains, avait para le mira* de même de la main divine qui, punissant le démenti tenlé par Julien contre les prophètes , secouait de dessus terre la reconstruction du temple condamné. Les cbré' tiens le dirent avec enthousiasme ; les païens en frémirent. Dans Antioche et dans Nicée , le phénomène, bien moins terrible et moins réitéré , «emWaît sinon Taccomplisse-' ment d'une vengeance du ciel , au moins te signe précursetii' de sa colère. Mats à Nicomédie, l'horreur et Ja durée du désastre pénétrèrent profondément les imaginations des hommes ; et on ne doit pas s'étonner que l'orateur populaire des chrétien^ indigènes de Syrie ^n ait feit le sujet de ses chanté et de ses appels à la pénitence et À Taumônie. Son œuvre y en cette occasion, n'est pas venue jusqu'à nous ; mais elle avait retenti dans les provinces romaines d'Orient; et il y a comme une trace des peintures terribles du poète dans le récit qu'Ammien Marcellin a fait de cette calamité contemporaine. On sent, au milieu de la fermeté d'esprit et dés interprétations scientifiques du guerrier philosophe , le religieux effroi dont Ëphraîm était Tinterprêté. Quelques traits pathétiques de ce récit ont dû sortir de Tàme d'Ammien, et rappellent le brave et humain soldat qui, dans une déroute des siens, sauvait un pauvre mfant abandonné en plein champ par sa mère épouvantée, et, le jetant sur le cou de son cheval, le portait à une station romaine , avant de continuer sa fuite et de passer l'Euphrate. Mais dans les pages de l'historien on reconnaît aussi quelque chose des accents du poète qui, parlant h la foule, avait excité la pitié dans tout rOrient, et lutté parlé zèle de la Charité contre l'incurie de l'extrême malheur, i
C'est ainsi que la ville de Diaclétien, la Nicomédie chrétienne tant haïe de Galériiis, sacrifiée par Constantin à l'incomparable situation de Byzan^ce, se releva malgré son
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affreux désastre, et eut encore des joars prospères par lé commerce et par les arts. Ces jours, elle les retrouverait bien vite , si jamais de Tancienne Édesse à Tancienne Nicomédie, de rancieni/e Antioche à Tancienne Nisibe , et des sommets dci Liban au mont Olympe d'Asie, rOriehi chrétien redevenait libre, et que ces oasis vivantes qui gagnent chaque jour sur le désert dé la tyrannie turque, ceé lignées de chrétiens grecs, jacobites, arméniens, maronites reprissent enfin leur place au soleil et au pouvoir. Alors, chez ces peuples qui n'ont pas eu dans l'antiquité connue d'histoire héroïque , qui n'eurent de grandeur que par lé christianisme , la slatue d'Éphraîm serait dressée sur les places publiques des villes dont il relevait les murailles et nourrissait tes pauvres.
Cette dernière expression est d'une vérité littérale; car ce génie d'Êphrtam qui semblait né pour l'indépendance de l'ascétisme solitaire, qui se refusait au sacerdoce, et qui dans une occasion même feignit la démence pour échapper à l'épiscopat , se pliait cependant aux soins de la plus active charité. De retour dans sa ville préférée d'Édesse; il y trouva le petit peuple en proie au fléau de la famine et de la contagion que les monopoles et la négligence des gouverneurs romains rendaient fréquents alors dans ces belles contrées. Les riches étaient effrayés et inactifs ; les pauvres succombaiant à leurs maux. Ëphraïm sort de sa cellule, s'adresse aux premiers et leur demande dé donner leur argent, à défaut de leurs soins. Il se charge de tout ; il dispose, sous une partie des élégants portiques de la ville, un vaste hospice, et, faisant des pauvres encore valides les serviteurs rétribués de leurs frères malades , il parvient à rétablir l'ordre et lA santé dans Édesse. La bienfaisance perfectionnée de nos temps modernes rend plus difficile de comprendre tout ce qu'il y avait alors de vertu salutaire dans la charité d'un homme ; il faisait ce que nul pouvoir
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a'eûl tait à sa plaoQ : il aubatiiuait le secoon à rabaodâ», la miséricorde à la ruiii^.
Ce dévouement toutefois , privé des épreuves mémoral>les <|ue répisoopat donnait aux Attutuase et aux Cbryso»* tome, ne pouvait avoir la même grandeur hiateorique. Apôtre d'une civilisation qui parut éteinte pendant plusieurs siècles, £phraïm a souffert dans sa renommée des pertes de la foi dans l'Oriept. Les monuments de son génie, plus affectueux que dogmatique^ n'ont pas eu la même au* torité que les ouvrages des grands docteurs de rÊgUse orientale, ia tradition chrétienne s-en est nnoins nourrie, {.a chaire évangélique Ta moins cité. Il est resté à réoart dans l'histoire des lettres chrétiennes , comme il avait été humblement solitaire dans sa vie. On peut croire d'ailleurs que ses écrits, tels que nous les avons, non^eulement ne sont qu'une copie affaiblie, mais ne sont qu'ua abrégé incomplet de son génie. La puissance qui dominait en lui, c'était le pathétique, c'était le don des larmes. Ses dia^ cours , entrecoupés de prières , étateni un dialogue avec Pieiit et son auditoire. Souvent il ; mtéle le récit de visions allégoriques ou réellement présentes à s#s yeux par l'ar» deur de son imagination et de sa foi. 11 voit le Dieu auquel il aspire; il entend, il répète ses parolea ; puis il tombe dans une humilité aussi grande que son enthousiasme. Mais déoour^é sur lul-môme, il est pleia d'espérance et de tendresse pour les autres. Nul homme n'a été davantage le prédleateur de la chapité, non de Oelle qui s'arrête seulement à raumône, mais de celle qui aime et qui console. Quoique plein des souvenirs de l'Ancien Testament et des prophètes, il respire surtout la douceur évangélique. n Le Seigneur , dit*il dans une de ses homélies, a dit avec vérité : Mon joug est léger. Quel facile travail, en effet, que de remettre à notre frère les offenses qu'il^nous a faites , offenses sou veut frivole; de lui aooorder quelque chose du
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BAtre, et à ce prix d'être justifié I Dieu ne vous a pM dit : Amenei-moi de riehes offrandes, des boeufe» des che<vreaux, ou bien : Apportei-rooi vos jeûnes et vos veilles. Vous auri^ pu répondre : Je n'ai pas, ou je ne puis pas. II vous a prescrit ce qui était facile et sous votre main ; il vous a dit : Pardonne à ton frère ses fautes, et je te pardonnerai, les tiennes. Tu lui remets une petite dette, quelques oboles , quelques deniers ; moi , je te remets des milliers de talents. Tu Ini fais grâce de peu de chose^ tu ne lui donnes rien de plus; moi« je le remets ta dette, et je te donne la santé de Tâme et la béatitude. Je n'accepte ton présent que lorsque tu es réconcilié avec ton ennemi, que tu n*as' pas laissé le soleil se coucher sur ta colère, et que tu es en ebarité et en paix avec tous : alors ta prière sera bienvenue, ton offrande accueillie, ta maison bénie ot toi-même heureux. Mais si tu n*es pas réconcilié avec ton frère, de quel front me demanderas-tu indulgence et pardon? Comment oses- tu m'offrir des prières, un sacrifice, des prémices, quand tu gardes inimitié contre quelqu'un? De. même que tu te détournes de ton frère, ainsi je détournerai les yeux de tes prières et de tes dons. »
Ces touchantes exhortations , et mille autres qui leur ressemblent, sur la charité, sur TaumÔRe, sur Famour des pauvres, s'adressaient au peuple, aux chrétiens réunis des villes et des campagnes. Mais beaucoup de discours ou d'écrits d*Ëphraim n'étaient destinés qu'aux hommes engagés dans la vie religieuse , à des moines d*Ëgypte et de Syrie. Pour cela, sans doute, malgré sa douceur et son humilité profonde, sa sévérité est trèfr*grandeet sa foi menaçante. La vie religieuse, qui retirait les hommes de grands désordres , avait aussi ses difficultés et ses maux; elle comprimait la vague agitation des pensées, sans la guérir. Beaucoup d'âmes étaient indécises entre e
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cloître et le désert, et passaient incessamment de Tun à l'autre. Pour supporter celte vie, il fallait un enthousiasme qui éièv« le cœur et une occupation assidue qui le préserve. Sphraïm, en combattant avec force rinstabilité des désirs , est habile à la prévenir et à guider l'esprit religieux dans la route qu'il a prise. «Si quelqu'un, dit-il, commençait à élever une tour , puis . ennuyé de la construction, voulait faire un portique; puis, les fondements jetés , se ravisait et trouvait suffisant de foire une cellule , if paraîtrait insensé. Tel le religieux qui ne sait pas rester dans le même asile et persévérer dans la même œuvre. »
La censure d'Éphraïm ne s'arrête pas à ce reproche. Pénétrant avec sévérité dans la vie monastique, elle y retrouve les passions humaines et presque tous les vices du monde appliqués aux intérêts du cloître. Il semblerait même qu'elle en exagère parfois la peinture; car la ferveur qui entraînait à la vie monastique et les austérités mêmes de cette vie devaient ôter beaucoup de chances de tentation et de faiblesse. On aimerait à croire que ce premier âge du christianisme, cette jeunesse d'nne foi encore si récemment éprouvée par la persécution communiquait à toutes les institutions qu'elle inspirait quelque chose de plus saint et de plus pur. Il n'en était pas ainsi cependant. Soit que l'esprit de la vieille société , cette âpreté d'égoïsme, cette dureté superbe enracinée chez elle se réfléchit encore dans la réforme qu'elle subissait, soit que certains défauts de la nature humaine se retrouvent dans toutes les conditions, soit enfin que la sévérité même de la règle religieuse réveille dans quelques âmes un principe d'orgueil difficile à séparer du principe de force qui soutient dans les grands sacrifices, Ëphraim reproche aux moines de son temps de bien graves erreurs et comme une continuation de tous les travers du siècle qu'ils ont
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abjuré. « Nous 9Vons quitté le monde S dit-il , et nous pensons au monde; nous avons abandonné les possessions de la terre, et nous n'avons pas cessé de contester pour elles S nous avons quitté nos maisons, et nous en avons gardé la préoccupation et le souci; nous n'avons point de richesse, mais nous avons de l'orgueil; nous sommes en apparence humbles de cœur, et dans l'âme nous ambitionnons les honneurs; nous paraissons aimer la pauvreté, et nous sommes docninés par la convoitise. Peut-on ne pas s'affliger de notre état ? Il y a de quoi s'étonner de voir les préoccupations d^s moines, des plus jeunes surtout , des novices. Us n'ont pas encore prononcé leur abjura* tion, et déjà ils sont enflés d'orgueil; ils n'ont pas encore l'habit , et ils ont déjà la fierté ; ils n'ont pas encore entendu les instructions, et déjà ils avertissent les autres ; ils n'ont pas encore passé le péristyle, et ils se croient dans le sanctuaire. »
Le saint docteur prolonge cette peinture avec une vivacité de reproches , et, il faut le dire, une abondance d'anti^ thèses qui n'est pas sans quelque affectation. La distinction qu'il établit dans la vie des moines entre l'apparence et la réalité, les épithètes contradictoires qu'ilJeur assigne, sous ces deux aspects, peuvent paraître quelquefois bien étranges et troublent toutes nos idées sur la sainteté de ces temps. Conçoit-on^ par exemple, qu'il ait pu dire sans uae exagération presque inexplicable ? « A l'extérieur nous sommes moines, par le caractère nous sommes durs et inhumains; à l'extérieur nous sommes humbles, par le fait nous sommes oppressifs; à l'extérieur noussommes pieux, en réalité nous sommes homicides; à l'extérieur nous sommes charitables, pai' le cœur, nous sommes ennemis; à l'extérieur nous sommes des ascètes,, dans la conduite
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no\xs avons Toisiveté des athlètes ; à Textérieur nous jeû^ nons, dans nos mœurs nous sommes des pirates; à l'extérieur nous sommés pudiques, et dans le cœur adultères; à Telctérieur nous sommes paisibles, et dans la oonduité nous sommes aans frein. »
Il faut supposer que cette sévérité de censure, dont il ne s'i&xemptait pas luiHfnéme , lui donnait un grand empire sur ses auditeurs, et était en quelque sorte acceptée par rhumilité de leurs scrupules; mais nous ne pouvons y voir un témoignage historique. La vie ascétique, au reste, ne sera jamais qu'une exception , plus ou moins étendue, plus ou moins nécessaire, selon la diversité des époques, toujours très-limitée par comparaison aux autres modes . d'existence ; elle occupait une grande place dans un temps de civilisation inégale et de lutte violente : elle était la défense et Tarme du christianisme; mais elle n'était pas le christianisme tout entier; elle ne le suivait pas dans Taction immense qu'il exerçait sur les lois civiles et sur la vie domestique. Toute cette partie de l'histoire , dont tes traces aont si marquées et seraient si précieuses à recueillir dans les orateurs chrétiens du même temps, apparaît peu dans Éphraim. C'est là méditation mélancolique du clottre et l'imagination des solitaires qu il rapporte devant la foule. De là l'exaltation de ses scrupules, les transes de sa foi , et tout ce qui fait souvent de ses homélieâ un pieux soliloque, une confession à haute voix, plutôt qu'une instruction simpFe et persuasive. Il lui arrive aussi cependant d'associer ses auditeurs à toutes ses penses , de les agitçr de son trouble et d'ajouter par leur émotion à son éloquence. De toutes les inspirations qu'Ëphraîm empruntait au dogme religieux, la plus puissante, comme la plus assidue, c'était la pensée du juge ment dernier, c'était la terreur de ce grand jour anticipée par les fervents scrupules du sditaire, comme elle le serait
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par la conscieni^ du coupable. Sans cesâe il le mêle à 8e6 discours, à ses prières publiques. Une de ses prédications surtout faisait de cette terriUe annonce une réalité , une représentation vivante » par le dialogue qui s'établissait entre son auditoire et lui, Tinquiétude des demandes et Feffhiyante précision des réponses.
Ce discours, ou plutôt ce drame, célèbre daiis toute la chrétienté d'(k*ient , était, au xiii* siècle, cité avec ad^miratîon par Vincent de Beauvais , et ne fut pas sans doute ignoré de Dante. On ne pourrait le renouveler sans Taf^faibHr; et le pathétique en était inséparable de cette naïveté d'étonnement et d'effroi qui entourait Torateur. Remontez bien au delà de notre temps et du moyen Âge; soyez par Timaginaiion dans une de ces villes d'Asie encore toutes décorées des monuments de l'art grec, et récemment attirées du paganisme à la loi chrétienne. C'est là que l'orateur ascétique, pâle de veilles et de jeûnes, pauvre de cette pauvreté qui garde une grande puissance de charité, monte en chaire et commence à décrire la comparution égale de toutes tes àme» devant leur jugé suprême; puis il s'arrête épouvanté; et, du milieu de son auditoire, cette question s'élève : u Dis-nous, maître, que
vont entendre et souffrir toutes ces âmes assemblées?
Hélas ! répond-il*, mes frères très-aimés du Chri«t, je voulais aussi vous raconter ce qui doit suivre; mais frappé d'effipoî, je né le puis; ta voix me manque et les pleui^ • échappent de mes yeux ; car ce récit est terrible. ~ Dis ^ nous t'en prions, au nom de Dieu et pour notre bien. -^ Alors, amis du Christ, est vérifié le cachet de christianisme que chacun a reçu daqs l'Église, la profession de foi qu'il afeite et l'engagement qu'il à pris dans le baptême; et il sera d^nandé à chacun s*il a gardé sa foi inviolable^