‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 81 sur 158 · SAINT ÉPIPHANE · texte numérisé non relu

SAINT ÉPIPHANE

Le christianisma avait porté sa puissance dans toutes les parties du monde romain , il avait ses anachorètes et ses monastères dans les déserts et sur les montagnes, ses évéques dans toutes les villes , dans les bourgades même i car à cette époque la grande force du culte nouveau et le signe de sa victoire ^ c'était le nombre des églises épiscopales, c'estrà-dire des cités chrétiennes ayant un chef et un conseil de prêtres. Souvent , comme de nos jours encore , pour les terres lointaines et barbares , le titre d'évéque se donnait là où le diocèse n'existait pas> et.il était comme le gage anticipé d'une chrétienté future. De là ces conciles si nombreux « lors même qu'ils ne réunissaient que les évéques d'une portion de l'empire. On sait le spectacle que présenta Garthage au commencement du v« siècle : d'une part, deux cent quatre-vingt-six évéques orthodoxes , de l'autre, un nombre presque égai d'évêques donatistes pour la seule province d'Afrique.

Ces lies nombreuses répandues sur la Méditerranée , la plupart si florissantes au temps de la liberté grecque^ et quelques-unes encore industrieuses et riches sous la do* mination romaine, n'avaient pas moins, d'églises épiscopales que de villes, ou de ports un peu fréquentés. Les chefs de ces églises prenaient part aux synodes d'Orient ou d'Occident ; et plusieurs y parurent avec éclat. Le plus célèbre fut Épiphane, évêque de Salamine, capitale de l'île de Chypre , qui comptait plusieurs villes impartantes , dont chacune avait également son évèque.

Né vers 310, en Palestine, d'une famille Israélite de pauvres laboureurs, et mort dans les premières années

du Y*' siècle , sa longue vie le rendit témoin de toutes les vicissitudes religieuses qui agitèrent Tempire depuis Constantin jusqu'aux fils de Théodose. Orphelin dès Tenfance, il fui élevé dans la religion juive par les soins d'un docteur de la loi, qui le recueillit dans sa maison. Privé de ce bienfaiteur à l'âge* de seize ans , maître d'une fortune considérable, sans autre famille qu^une sœur^ il éprouva^ bientôt le trouble religieux que tant d'âmes res*^ sentaient alors. ^

Un jour, sortant à cheval d'Ëleuthéropolis, la ville de fondation romaine qu'il habitait en Judée, il reacontre un voyageur à pied qui se dépouillait de son manteau pour le donner à un pauvre. Touché de cette vue : « Qui es-tu? » ditril à l'étranger; cette question , dans l'esprit du temps, avait surtout un sens religieux. Aussi reçut-il pour réponse : « Dis-moi quelle est ta foi, et je te dirai la mienne? — Je sois juif, reprit Épiphane. — Comment donc, étant juif, répond l'étranger, interroges- ta un chrétien? Je suis chrétien ; tu n'as rien de plus à entendre de moi. — Mais, dit le jeune homme, pourquoi ne deviendrais-je pas chrétien aus$i?-— te défaut de volonté est le seul obstacle, répond l'étranger. Tu* peux vouloir. »

Ëpiphàne, saisi de ee$ paroles, revint h k ville avec cet étranger, qui était un religieux du désert. Il le conduit à sa maison, lui montre ses richesses, et lui témoigne le désir d'embraisser le christianisme et la vie monastique. « Tu ne peux , mon fils, dit l'étranger, avec ces biens terrestres , entrer dans un cloître i mais dote let marie ta sœur; ensuite tu pourras te faire religieux. » Peu de temps après, Épiphanc et sa sœur furent baptisés par Tévéquo de la ville. Ëpiphane vendit sjbs biens, dota sa sœur, qui se fit religieuse, et, ne gardant qu'un peu d'or neurachjBter des livres, distribua \e reste de, sa fortune aux pauvres; puis il entra dans un monastère sous la con-

AIT QDATRIKUE SIÈCLE. 26â

duite du religieux dont lu parole Tavait converti. Il y eut pour msdiré Hilarion qui , dans sa jeunesse , au sortir des écoles d'Alexandrie, avait été disciple du solitaire Antoine, et qui mérita que saint Jérôme ait écrit sa vie près des lieux et des hommes témoins de sa vertu.

Assujettis aux privations les plus rudes , par les rigueurs de la pénitence et par Taridité du sol brûlant qn^ils habitaient, exposés aux insultes des Arabes qui parcouraient le dés^t , ces premiers cénobites de Judée avaient besoin de grands efforts de patience. Au milieu de cette vie d'alarmes et de souffrances, ils s'occupaient cependant des lettres ) copiaient des manuscrits en langues grecque, hébraïque ou syriaque, et mêlaient à la méditation des livres saints l'histoire de l'Église et des sectes qui la déchi* raient.

Ëjpiphane étudia surtout cette histoire , qui se confondait avec les controverses que soutenaient chaque jour les chefs de la foi chrétienne; et il se préparait dès lors au grand ouvrage qui a le plus recommandé son nom. Sans avair été affilié à aucune secte, il connut les symboles et les livres des hérésies diverses , et tous les rêves de cet illumlnisme oriental , qui fut accusé de si g^nds égarements. 11 se représente même comme ayant été en butte à des séductions coupables de la part de ia secte gnosti-> que, qu'il a peinte sous les plus affreuses couleurs. Sa vie austère et sa science le préservèrent de toute erreur, et lui acquirent une renommée que des récits merveilleux vinrent accroître. Une légende contemporaine suppose autoui* de lui des visions surnaturelles , des possédés guéris , une ambassade du roi de Perse pour l'attirer à sa cour, et lui confier sa fille obsédée d'un mauvais génie. Elle décrit cette ambaissade , et l'appareil de ce lointain voyage. Elle n'en indique pas l'époque; mais si, comme on le doit présumer, ce fut avant l'expédition de Julien ,

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quelques traits du langage attribué à Ëpîphane méritent d'être rappeiés, s'adressant au prince <}ui régna sur la Perse pendant un demi-siècle eV fut éj^lement isnnemi des chrétiens et de Rome. Selon ce récit , Ëpiphane , quittant la cour du roi , après avoir guéri la princesse , refusa tous les présents qui lui étaient offerts, ne prit qu'un peu de pain àe la tablé royale, et laissa ces paroles pour adieu à Sapor : « Demeure en paix sur ton trône , n'excitant aucun tJ(*ouble contre Rome. Car, si tu es l'ennemi des Romains, tu seras l'ennemi du Crucifié. » Ces paroles indiquent à quel point le christianisme traité avec faveur s'identifiait à l'empire. Mais une dernière épreuve lui res* tait à subh* ; et la tentative de Julien allait bientôt, de Milan jusqu'à Jérusalem , remuer partout les haines et tourner l'Église contre César.

De retour en Judée , Ëpiphane fonda un monastère dans un désert aride, que le ti^avail des religieux rendit fertile. Les sages de Syrie venaient l'y consulter. 11 reçôt < entre autres, la visite d'un philosophe grec d'Édesse, la ville préférée d^Ëphraïm. Après trois jours d' entretien avec Ëpiphane , le philosophe ne songea plus à le quitter. Il envoya chercher ses livres à Ëdesse; et le débat s'établit entre les deux amis, opposant leurs auteurs j etcompa-^ rant les monuments de leurs croyances sur l'origine du monde et les préceptes de la morale, Hésiode et Moïse, Platon et les prophètes. Le philosophe résistait au raisonnement; mais un miracle de charité, le vainquit. Un jour, qu'on avait amené au monastère un possédé chargé de fers, dont lés cris et la violence> effrayaient les spectateurs. « Jeune homme, dit simplement Ëpiphane à ce malheureux, veux-tu que j'ôte tes chaînes? » Et réalisant aussitôt cette promesse, qui remplissait de joie le pauvre captif, il prononce sur lui l'exorcisme, et le rend à la raison, en lui redonnant la liberté. Le philosophe, qui discutait de-

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puis un an, céda devaât cette œuvre, reçut le baptême, et se fit religieux, dans le monastère t)ù il avait trouvé rhospitalité et la vérHé.

Selon le génie des fondateurs monastiques de ces anciens temps, Épiphane voyant un coin du désert défriché, et la maison nouvelle étd>lie, était pressé de chercher ailleurs, soit un autre et plus difficile travail, àoit une solitude plus profonde. Il voulait visiter TËgypte, connaître Athanase et la Thébidide , ces deux merveilles de la puissance chrétienne dans ce siècle. Laissant à sa place, pour chef du monastère , le philosophe converti par ses pa* rôles, et s*arrnchant avec peine à Taffectlon et aux regrets de ses religieux , il psrlit furtivement, vénérâtes lieux saiùts en passant par Jérusalem, et^u port de Joppé toucha en trois jours Alexandrie, où il entendit Athanase revenu d'un de ses exils. Puis il s'avança vers .la Thébaïde, cherchant les solitaires encore plus que les docteurs. De là , il revint dans les villes, parcourut les autres déserts, et denîeut*a sept années dans les parties de TËgypte qui n'étaient fréquentées que par des pâtres et des troupeaux errants. De cet asile , sans doute, il vit passer le règne de Julien, Cette époque d'une persécution indécise, oCi la puissance impériale, sans proscrire élle-môme, excitait par son ardeur pour Tancien culte les proscriptions popn-^ laires. Nulle part cette épreuve ne trouvait le christianisme plus affermi qu'en Egypte, grâce à la hardiesse du peuple d'Alexandrie, à l'autorité d' Athanase présent ou banni, et à la puissance des solitaires dans leurs retraites plus rigoureuses qu'aucun lien d'exil. Ëpiphane alors même gagnait à son culte des prosélytes nouveaux. Oh lui attribuait aussi de miraculeux exorcismes, qui sem-blent l'effet d'une grande puissance morale exercée sur les âmes par l'ascendant d'une foi vive et d'une extrême douoeur.

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Le peuple redisait le nom d'Ëpiphane; les évéqttes d'Egypte s'entretenaient dans leurs réunions de la vertu de cet apdtre étranger, et voulaient le faire élire évéque. Ce fut un avertissement pour lui de s'éloigner et de fuir vers sa patrie. Revenu d*abord dans le monastère où il avaft été initié à la vie religieuse et à la science, . il n'y trouvait plus son ancien maître.

Hilarioo vieillissant, las de la foule qui se pressait autour de lui, et se plaignant de retomber dans le siècle au mi^lieu du eloitre, était passé en Egypte vers la fin du règne de Constance. Il était parti, malgré les efforts. d'un grand nombre de chrétiens de Judée , accourus pour le retenir. Inflexible à toutes les prières, il avait lassé leur résistance; et, suivi de tout un peuple jusqu'à Béthulie , il avait ga^ gné la province de Péluse; et de là visité le grand désert, et la montagne naguère habitée par Antoine, et consacrée par sa mort. Puis, comme instruit par cet exemple, il avait renvoyé les religieux de Judée venus avec lui, et s'était enfoncé dans la solitude, sous une loi si rigoureuse de privation et de silence, qu'il avait cm commencer alors pour U première fois de se dévouer à Dieu.

II vécut d'abord ignoré , pendant que l'avènement de Julien ranimait les cultes ennemis du christianisme, qui huile part ne furent plus implacables qu'aux lieux mômes où le christianisme était né. La persécution ne pénétrait pas dans le désert. Mais Hilariou, troublé par l'empressé* ment des habitants de l'oasis voisine,, qui croyaient de« voir à sa présence la fin d'un fléau , revint près d'Alexandrie. Là, il apprit que son monastère de Judée avait été dévasté par les idolâtres de Gaza, que sa tête était proscrite et que des émissaires le cherchaient. Fuyant alors vers le désert d'Ammon, il y avait erré près d'une année; puis, désespérant de rester inconnu dans l'Orient, il s'était avancé vers la côte de Libye et embarqué pour la St^

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die. D!abord ignoré, bientôt reconnu à des œuvres que la foi populaire transformait en miracles , il fut rejoint par un de ses disciples qui , de la Judée , le chercjiait dans le monde; et il partit avec toi pour la ^DaImatie. Retiré quelque temps près d'Épidaure, non loin de Salone, où Dio* clétiea s'était reposé de Tempire, il avait vu les habitants, sous la terreur d'une inondation menaçante de l'Adriatique, accourir à lui pour qu*il préservât leur, rivage; et quand les flots de la mer furent apaisés, tout ce peuple l'avait béni comme un sauveur. Alors il s'était encore éiojgiié, et s'étant jeté de nuit dans une barque, il aVait gagné un navire en mer, et était venu chercher une der«nière retraite dans l'Ile de Chypre. Là, dans un lieu désert, à deux milles de la ville de Paphos, alors presque en ruine, il croyait vivre obscur; mais ceux qui souffraient l'eurent bientôt découvert; et de toute part on venâit à lui pour être consolé ou guéri. Sa retraite fut connue dans l'Orient , et lui-méime renvoya son disciple en Judée pour saluer les religieux ses frères et visiter son aneien niionastère.

Epiphane, après s'être quelque temps arrêté dans cette première école de sa jeunesse , l'avait quittée pour revoir le monastère qu'il avait fondé avant son voyage d'Egypte, et qu'il retrouva florissant et agrandi sous l'autoiîté dy philosophe d'Édesse. Il y rentra , non plus comme reltg\en% , mais comme hôte, suivant un usage de ces temps. Dans la dvilîsation prodigieuseqient inégale du noonde romain, entre les excès du luxe et de la barbarie, les couvents étaient déjà, cc^mme ils le furent après la chute de l'empire, des asiles que rien n'eât remplacés rouverts à l'étude autant qu'à la pénitence. Là, souvent un hon^ne, apportant les sciences du paganisme qu'il avait abjuré, conlimiait d'en recueillir les monument3; là , s'étudiait encore la philosophie antique pour fournir des armes à la

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foi nouvelle. Et, dans ce mélange du travail et de la prière, se formaient surtout les hommes que le -suffrage des églises portait ensuite à Tépiscopat. Ëpiphane ne pouvait échapper, dans cette retraite, à l'épreuve qu'il avait voulu fuir en quittant TËgypte. Bientôt il apprit que les évéques de Palestine le désignaient pour un des évôobés de la province. Mais, au premier avis qu'il en reçut, il gagne Je port de Césarée , et s'eqibarque pour Tîle de Chypre, où il avait maintenant l'assurance de retrouver . scm ancien maître. ^

Cependant , celui qu'il venait chercher avait songé à s'éloigner de nouveau ^ à retourner dans les plus arides solitudes d'Egypte ; puis il avait préféré dans l'île même de Chypre une autre retraite moins accessible et plus sauvage. C'était une vallée haute , resserrée entre des roches à pic, des eaux jaillissantes et les cimes d'un bois épais, un de ces sites gracieux et terribles, tels que l'imagination des solitaires savait les choisir. Il était là retiré près des débris d'un temple antique : et la nuit, dans le murmure des vents engouffrés sous les voûtes en ruine et les portiques déserts, dans ces bruits prolongés autour du Sanctuaire dévasté des faux dieux, il croyait entendre les voix des démons et leurs clameurs pour interrompre sa prière et troubler sa veille; et il se félicitait \ disait-il, d'avoir ses enlaemis près de lui.

A peine abordé sur le rivage de Chypre, Ëpiphane, conduit par le nom du pieux solitaire , découvrit sa retraite. '

Après cette séparation si longue , les révoluti(»is de l'empire , le danger du christianisme sous lùlien , et sa ré« cente victoire, bien des souvenirs devaient animer Tentretien de ces deux hommes. Nous avons ici encore un

.\, Saneti HieronymiOper»^ té iy^p»%h

AD OUATRIÈKS SIÈCLE. 271

exemple de ralliance intime et du besoin mutuel qui rap^ procfaaienl le& solitaires et les chefs d'églises , les âmes oontemplaiives nourries au désert et les âmes éloquentes * mêlées aux débats des sectes et aux passions du monde. Épiphane sans doute n'eut pas le grand génie d'Àthanase ; mais son autorité dans TËglise , son ascendant à Jérusa* lem et à Rome prouvèrent qu'il était né pour ce gouvernement épiscopal dont il redoutait le fardeau. Le solitaire de Tîle de Chypre fut pour lui ee qu'Antoine avait été pour Athanasé, un encouragement à la vie active et militante, un soutien pour la foi. Après deux mois passés en entretiens et en prières, Épiphane voulait partir, retourner d'abord à Ascaloff, puis dans un désert de Syrie, peur s'y consacrer à la pénitence loin des dignités de rÉglise. « Non, lui dit le solitaire, il faut aller à Salamîne ; c'est là que tu dois trouver ta place. Ne résiste pas à mes paroles, de peur dé rencontrer la tempête. » Épiphane, sans être persuadé, gagna le bord de la mer, et entre deux vaisseaux à l'ancre , dont l'un devait longeir la côte jusqu'à Salamine , et l'autre était destiné pour Ascalon , il choisit le dernier. Mais le navire, battu des vents, fut réjeté , dit la légende, dans le port de Salamine, dont le siège épiscopal était vacant , et où les autres évéques dé l'île étaient réunis pour nommer à cette dignité. Ils songeaient au plus ancien d'entire eux, qui n'avait pour évê' ché qu'une pauvre bourgade ; mais ce vieillard refusait, et il annonçait que le ciel leur enverrait l'homme digne d'être élu. Soi^tis alors sur. la place publique, et y rencon^ trant Ëpiphane,. ils l'entourent et le conduisent à l'église. Et là, le vieux évéque lui conféra les degrés du sacerdoce et répiscopat; et, malgré sa répugnance, il accepta la vocation que le solitaire lui avait prédite, et dont il avait déjà les vertus et la science* Préposé à la conduite d'une église > Épif^ane voulut

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défendre, et expliquer sa foi avec plus de précisioD et d'étendue qu'il n'avait fait jusqu'alors. 11 écrivit uo ouvrage, ' sous le titre d*Anehûra , pour désigner la base inébranlable à laquelle il. s'attachait sur la mer des opinions humaines. Cet ouvrage en appelait un autre, où Tévêque de Chypre a Surtout ^lontré son érudition théologique et la vigueur de son esprit. C/est l'histoire des hérésies, histoire déjà si complexe au u" siècle, lorsque Irénée entreprit de récrire, bien avant 1^ grande scission d'Àrius. Le catalogue dressé par le martyr de Lyon s'était biea accru depuis celte époque; mats une grande idée donne encore plus d'étendue à l'ouvrage, c'est que les hérésies ont précédé i'avénement même de la religion , parce que l'existence de la religion a précédé son avènement visible. Le christianisme promis a commencé avec le monde que le christianisme accompli est venu régénérer. Ainsi, la loi naturelle serait non-seulement la base de la morale, mais la religion elle-même dans sa première forme, et renfermant déjii toute sa croissance future; et la vérité, née avec le premier homme , et rendue visible dans le Christ , s'élève avant et après^ toutes les erreurs. C'est là, sans doute, une vue haute qui appartenait à ia croyance de TÉglise plutôt qu'au génie de l'écrivain : elle lui permet de tout compi'endre dans son sujet, et d'y ramener jusqu'aux écoles philosophiques de la Grèce. Il le fait sous une forme, il est vrai , bien rapide et bien inexacte.

C'est surtout dans l'histoir^ des sectes chrétiennes orientales qu'Épipbane, par son origine et par ses études, par sa connaissance des langues et des coutumes, a jeté de grands traits de lumière. Souvent aussi , il reproduit de précieux fragments sur les questions qui divisaient les esprits, depuis les interprétations subtiles d'Origène jusqu'aux égarements des Manichéens. Quelquefois il introduit dans son récit un débat fictif ou réel , et nous fait

AU QUÀTRliME SIÈCLE. 273

entendre les acteurs mômes de ces grandes controverses. A Toccasion d^une erreur dangereuse ou bizarre, des choses sublimes sont dites. Voici, par exemple, comment un défenseur d'Origène explique la supériorité de la nature humaine : « Le Dieu créateur \ lorsqu'il eut ordonné lie monde, comme une grande cité, le constituant par sa parole, qu'il eut réglé Tharmonieux concert des éléments, et tout rempli d'êtres divers , dont l'ensemble oflTrtt la beauté parfaite, après avoir animé touies les formes de la nature, les astres dans le cie^, les oiseaux dans Tair, lés quadrupèdes sur la terre, les poissons dans Tonde, introduisit enfin dans l'univers l'homme , auquel il avait préparé cette belle demeure , et dont il faisait sa visible image : et il le plaça de sa propre main , tel que la statue au milieu des splendeurs du temple. Il savait que tout ce qui serait fait par sa main divine était nécessairement immortel; car l'être immortel communique l'immortalité, comme la malignité enfante le mal , et l'injustice les choses injustes : rhomrtie est donc immortel ; et c'est à cette fin que Dieu l'a fait lui-même, tandis que les autres animaux, il a ordonné à l'air, à la terre, à l'eau de les produire. »

11 y a là sans doute une belle réponse à ta préférence que Julien avait voulu donner aux traditions platoniques sur le récit de la Bible ; ou plutôt la grandeur de ces traditions, l'idée: que Dieu n'avait pu créer par lui-même rien que d'immortel , et qull avait laissé à des puissances inférieures les créations périssables, semble elle-même inspirée par la Genèse^ à laquelle Julien prétendait l'opposer. Sur cette donnée première , le livre d'Épîphane renferme d'admirables pensées touchant la nature de l'àme, la destination de la mort et l'avenir de l'homme; puis, à travers l'examen abstrait et historique des soixante sectes

l. SancL EpipK Oper,^ 1. 1, p. 540.

S74 TABLEAU pS L'ÉLOQUSNGE CHRÉTIENNE

qu'il déclare issues du cbristiaiiisine et femmes iufidèles, partov(t il rétablit la suite et le détail du dogme chrétien daçs ^a pureté la plus ai^eîenne et la plus sévère. Ce grand travail , rempli pour nous de choses obscures ou incomplètes, est une mine précieuse pour la sagacité conjecturale de rérudition i^ioderne. Quelquefois peut-être il constate les soupçops populaires plutôt que la réalité; mais en cela même \l est une vivante image de cette seconde Babel de TOrient que formait la diversité des sectes |our à tour bruyantes ou mystériei^es, qui paissaient de la foi chrétienne altérée i de la philosophie grecque devenue mystique» et de quelques débris des cultes antiques de la Perse ou de Tlnd^. On sent par le contraste , à la vue de tant d'opinions bizarres , ce qu'il y avait de salutaire dans les débats solennels des conciles et la tradition àfi l'Ëglise romaine. Ëpipbanè le marque bien par Yélo%e qu'il donne à Constantin d'avoir réuni le concile de Nicée et fixé la fête de Pâques; et il ne veut, par son ouvrage, que maintenir et défendre eu tout TUnité de la discipUiie et de la foi.

Comparé aux orateurs du christianisme oriental, il n*approç)ie pas de leur génie ; il n'eut rien de leur puissance sur la foule ; i| ne f égna pas comme eux sur le. peuple d'une grande ville. Mais à un yaste savoir, aux épreuves du désert et du n^onde, à l'expérience de lointains voyage^ il joignait une forte imagin^tipu qui, coAtraint& et retenue dans l'aride exactitude de la controverse, éclate librement d^ns quelques homélies que nqus croyons son ouvrage ^ malgré le doute d'm[i savait éditeur.

Cène sont plus des démonstratious purement dogmatiques ou de simples exhortations morales. On dirait plutôt les fragments d'un poëme lyriq^e, ou la parole soudaine d'un apôtre au milieu des monuments et sur le lieu même du christianisme naissant. Il y a là sans doute le souvenir

AU QUATRIÉIIS SIÈCIE. 275

et la trace des premières années d'Ëpiphane : c'est le langage du juif chrétien transplanté dans la Grèce. Ce caractère nous frappe dès la preipière homélie pour le dimaache dea Rameaux. L'orateur ne se borne pas k célébrer un religieux anniversaire , à eu tirer une leçon pour le peuple qui Técoute. Il est à Jérusalem, il voit entrer le Sauveur; il chante Thymne d'espérance; il conduit la fête. Il assiste au triomphe» plutôt qu'il n'en rappelle le souvenir. La part de l'imagination est plus grande encore dans l'homélie sur la sépulture du Christ, (ics paroles : « U est descendu aux enfers, » sont devenues l'inspiration d'un chant épique qui semble d'abord moins conforme à la se* vérité du dogme qu'aux espérances charitables d'un pieux enthousiasme. Toutes les douleurs cessent; et les lieux mêmes des supplices sont détruits. On dirait la fiction d'un poète de nos jours çlevancée par un Père de FËglise orientale. U n'en est rien cependant. Épiphane n'a voulu célébrer que la délivrance des justes de l'ancienne loi. Mais l'ardeur de ses expressions l'emporte plus loin ; et la poésie parait plus que rie dogme. Les images resplendissantes dont il entoure là venue du Christ , l'appareil des saintes milices, leurs hautains défis, leurs ordres menaçants i\ux puissances infernales, tout cela ne peut se comparer qu'au langage mystique et guerrier de Milton. £st-ce imitation directe, tradition commune, ou rencontre de génie? Qui connaît Milton doit croire que cet érudit créar teur, ce peintre original à travers tant de souvenirs, avait compi'is les Pères de l'Église grecque dans ses immenses lectures, et que sa théologie sectaire et curieuse n'avait pas négligé le savant £piphane ; et, lorsqu'il décrit la victoire de l'armée céleste s'avançant jusqu'au bord extrême des deux , penchée sur l'abÎKne, et du bruit <Ie ses armes le pénétrant tout entier, ou lorsqu'il fait retentir, avant la défaite, dans le camp des anges révoltés, la protestation

276 TABLEAU D£ L'ÉLOQUfiNCB CUKÉTIKNNE

solitaire de Tintrépide Âbdiel , on croirait que dans ces créations si grandes il y a quelque souvenir de Tévéque de Salamiae ; et on regrettera qu'ailleurs encore il n'ait pas voulu reproduire et surpasser cette poésie de la parole chrétienne aux premiers temps. Oui; si après son grand poëme achevé, Milton ne tomba pas d*abord épuisé de génie, si ntéme, sous la moisson appauvrie et tardive de son Paradis reconquis^ la cendre est tiède encore, que n'a-t-il ranimé ses derniers vers à Tinspiration de Visraélite devenu chrétien et Grec, tempérant la menace des prophètes par une loi plus douce, et montrant Tenfer vaincu et comme anéanti sous la présence divine? Voici cette page d'homélie , ce récit merveilleux que la poésie seule pourrait agrandir :

Lorsque ces demeures fermées et sans soleiP, ces cachots , ces cavernes eurent été tout à coup saisis par Técla^ tante venue du Seigneur avec sa divine armée, Gabriel marchait en tété, comme celui qui a coutume de porter aux hommes les heureuses nouvelles ; et sa voix forte, telle que le rugissement d*an lion , adresse cet ordre aux puissances ennemies : « Enlevez les portes, vous qui êtes les « commandants. » Et du même coup, un chef s'écrie: « Levez-vous, portes éternelles. » Les Vertus dirent à leur tour : « Retirez-vous, gardiens pervers. » Et les Puissances s'écriaient: « Brisez-vous, chaînes indissolubles. » Puis une autre voix : «< Soyez confondus de honte, impla* « cables ennemis! « Puis un autre : « Tremblez , injustes « tyrans. » Alors, comme par l'éclat de l'invincible armée du roi tout-puissant, un frisson, un désordre, une terreur lamentable tomba sur les ennemis du Seigneur; et pour ceux qui étaient dans les enfers, à la présence inattendue du Christ, il se fit soudain un refoulement des té-

' 1. Sanct. Epiph. Oper,,u I» p. 270.

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nèbres sur FaUme, et il semblait qu'une pluie d'éclairs aveuglait d'en haut les puissances infernales , qui entendaient retentir comme autant de coups de tonnerre ces paroles des a^iges et ces cris de Farmée : Enlevez les portes à Tavant-garde , et ne les ouvrez pas ; enlevez-les du sol, arrachez-les de leurs gonds; transportez-les pour qu'elles ne se referment jamais. Ce n'est pas que le Seigneur ici présent n'ait la puissance, s'il le veut, de franchir vos portes fermées; mais il vous ordonne, comme à des esclaves rebelles, d'enlever ces portes, de les démonter, de les briser. H ordonde, non. pas à la tourbe, mais à ceux qui commandent parmi vous, et il dit : «« Enlevez « les portes, vous qui êtes les chefs. Voici le Christ. Âpla- « nîssez la voie à celui qui s'élève sur l'abaissement des « enfers. Son nom est le Seigneur. Il a passé à travers les <• portes de la mort ; elles sont pour vous une entrée. |1 M vient en faire une issue. Ne tardez pa&. Si vous résistez, « nous ordonnons aux portes de se lever d^elles-mémos. « levez-vous, portes éternelles. » En même tenips.les puissances ennemies s'écrièrent. En même temps les portes éclatèrent, les chaloes se brisèrent, les fondements des cachots s'ébranlèrent ; et \es puissances ennemies se renversèrent , s'embarrassant l'une l'autre, et s entre-criant le désespoir et la fuite. Elles frissonnaient ; elles tressaillaient; elles couraient égarées; elles s-arrétaient ; elles tremblaient, et elles\lisaient : « Quel est ce Roi de gloire, « quel est ce puissant qui accomplit de si grandes mer- « veilles? quel est ce Koi de gloire qui fait dans les en- « fers ce que n'ont jamais vu les enfers? quel est celui qui « brise notre force et notre audace, et retire d'ici ceux « qui dormaient depuis le commencement des Hges? » Les Vertus du Seigneur répondaient : « Vous voulez savoir, « méchants , quel est ce Roi de gloire , c'est le Dieu fort et • invincible ; c'est celui qui vous a chassés des voûtes ce-

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c lestes, et vous a précipités, faibles et injustes tyrans; <( c*est celui qui vous a proscrits et vous mène en triom- « phe à sa suite ; c'est celui qui vous a vaineus, condam- « nés aux ténèbres et jetés dans l'abîme. Ainsi , ne tardée « pas à nous amener les malheureux que vous avez tenus » captifs jusqu'à ce jour. Votre empire est détruit. >

Là , dans l'ardente illusion de Torateur, l'enfer est en proie aux vainqueurs. Milton s'est plu à décrire les pââseteiiips farouches des anges tombés , les montagnes déracinées qu'ils se lancent et l'abîme ébranlé par leurs jeux. L'orateur chrétien ravage l'enfer dans une pensée plus consolante. « Les puissances célestes, dit-il, se hâtaient; les unes arrachaient la prison de ses fondements ; les autres poursuivaient lés puissances ennemies qui s'enfonçaient dans les retraites les plus profondes. Ils fouillaient les donjons, les cavernes. Les uns amenaient quelque captif au Seigneur ; les autres chargeaient de chaînes quelque tyran. Les autres délivraient ceux qui étaient liés depuis le commencement des siècles. Les uns commandaient; les autres obéissaient à la hâte. Ceux-ci précédaient le Seigneur; ceux-là le suivaient comme un roi vainqueur, comme un Dieu. Lorsque le Seigneur aHait pénétrer au plus profond de l'abîme, Adam lui-même, celui qui, né le premier, était plus avant dans la mort, entendit le bruit des pas du Seigneur venant visiter les captife, et aussitôt, se tournant vers ceux qui étaient enchaînés avec lui , il dit : « J'entends les pas de quelqu'un qui s'avance vers « nous. S'il daigne descendre ici, nous sommes délivrés; «( si nous le voyons seulement, nous sommes rachetés. » Comme Adam parlait ainsi à ceux: qui souffiraient , le Seigneur entra victorieux portant les armes de la croix. Dès qu'Adam notre père le vit , frappant sa poitrine de stupeur, il s'écria : « Dieu , notre Seigneur avec tous les an- « ges. » Jésus répondit : « Et avec ton âme. » Et, le pre-

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nant par la main, il lui dit : « Réveillentoi dû sommeil; « lève-toi de la mort, à la lumière du Christ. >•

Ici révéque , comme plus d'un grand poète des temps modernes , succombe à Tœuvre impossible de faire par* 1er là Divinité ; et Je sublime lui manque là où il.fallait au delà du sublimé.

Le recueil des écrits d'Ëpiphane ne renferme que ped de prédications au peuple de son église. L'autorité dé sa parole était grande cependant, et au loin reconnue. Peildant la longue durée de son épiscopat , Tlle de Chypre reçut souvent les voyageurs que le cèle de la foi, la première ardeur des pèlerinages en terre, sainte et les fré^ quentes calamités de lltaUe poussaient vers TOrieUt. Saiamine , rebâtie par l'empire sur les ruines qu'un tremblement de terre avait faitesr, fut une station célèbre entre Rome et Jérusalem. On se détournait pour y descendre. Quelquefois aussi Épiphane sortit de son lié pour assister à des conciles ou revoir son ancienne patrie. Parlant les langues hébraïque et syriaque 6omme la langue grecque ^ seule entendue dans Ttle de Chypre, sachant à la fois l'égyptien vulgaire et lé latin, il semblait un apôtre envoyé ft toutes les Ëglises du monde romain. La première occasion qui le rappela vers la Judée fut le schisme d'Àntioche, où deux évéques, élus sous l'influence de partis divers, au nom de la même foi, se disputaient lé siège épiscopal, tandis que la secte nouvelle d'ApoIlinafre , puissante dand la Tille , avait aussi son évéque. Ëpipfaane intervint pour apaiser ce schisme et combattre la doctrine d'Apollinaire, qui, zélé défenseur du christianisme sous Julien, était accusé d'en altérer le principe, en ne reconnaissant paa l'union de la nature humaine avec la Divinité. Entre les deUx évêques orthodoxes, Mélèce et Paulin, Épiphane, tout en respectant la vertu du premier, s'attachait à la cause de Paulin , qui , repoussé par une grande partie des

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évéques orientaux, avait pour lui la communion du pontife de Rome. Sans doute alors il connut saint Jérôme, que Paulin venait d'ordonner prêtre, et qui passait du désert aux débats d'Antioche. Le schisme ayant persisté ^r le choix de Flavien comme successeur de Mélèce, et un concile étant convo(|ué à Rome par lettres impériales, Ëpiphane partit pour l'Italie avec Paulin , dont il voulait défendre les droits, et Jérôme, uni dans la mém.er cause, et qui des solitudes de Syrie avait adressé plusieurs lettres au pontife.

Les deux évoques arrivaient à Rome, déjà. célèbres par leurs écrits et leurs luttes; et Jérôme, en reparaissant après une longue absence dans cette ville , dont il s'était éloigné sous le coup de la calomnie , les prenait à témoin des scrupules sévères qu'il s'imposait. Quoique nul souvenir de ce voyage ne se trouve dans les écrits qui nous sont restés d*Épiphanè, notre pensée conçoit ca qu'était la vue de Rome pour cette âme nourrie de tous les grands spectacles de la religion dans l'Orient.

Accueilli pnr l'hospitalité de Paula, veuve illustre d'un consulaire, et une des nobles Romaines qui formaient ce sénat de femmes dont parle Jérôme , par opposition ironique peut-être au paganisme opiniâtre d'une partie du sénat romain, l'évéque de Chypre voyait enfin triompher au Capitole cet'fe foi qu'il avait c<>n fessée chez les barbares et admirée dans la Thébaïdc. Le christianisme avait encore en présence, à Rome, tous les cultes anciens ; .mais il était vainqueur et uni dans sa victoire, sauf ces divisions inté* rieures qui partageaient l'Église de Milan, et remplissaient de troubles les Églises d'Orient. De nombreuses basiliques étaient ouvertes au peuple; les maisons de beaucoup de riches patriciens , ^u lieu de cette fastueuse clientèle qui remplissait autrefois leurs portiques, recevaient les indigents et les infirmes , ceux qu'à une autre époque on

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envoyait mourir dans les tles désertes. Après le salaire des suffrages vendus dans les Comices , après le pain distribué par les empereurs au milieu des jeux du cirque*, il y avait maintenant le libre partage que par Taumône la richesse faisait avec le malheur.

A. ce premier bienfait apparent du christianisme se mêlait, dans Tordre moral, une autre révolutioa bien autrement importante et salutaire. C'était, avec le respect nouveau attaché à la dignité de Thomme , la puissance de compassion dont les âmes étaient saisies ; et cependant la société chrétienne, d'abord conservée si pure par la pro* scription, n'échappait pas, en s'agrandissant , à toutes les contagions qui l'entouraient. De même que dans quelques familles sénatoriales, avec une tradition païenne fidèlement retenue , se conservaient des habitudes graves , qui semblaient rappeler l'ancieqne république, et des mœurs rigides en contradiction avec la polythéisme , qu'elles invoquaient; ainsi, dans le sein même des réunions chrétiennes et jusque dans le sacerdoce , plus d'un scandale affligeait les regards et étonnait des témoins étrangers, que rOrient avait accoutumés à Tascétisme de ses solitaires.

Jérôme » que le pontife Damase avait accueilli et qu'il employa bientôt pour correspondre avec les évêques, n'épargnait pas d'amères censures à cette Rome , d'où la calomnie l'avait autrefois exilé. Épiphane , d'une vertu plus calme, fut admiré sans exciter l'envie, et eut sur quelques âmes une influence respectée. Suivant une légeqde qui parait contemporaine, il fut reçu dans le palais des fils de Tbéodose, et jouit d'une grande autorité près d'eux. Mais ce récit ne s'accorde pas avec l'âge de ces princes encore enfants à cette époque; et, pour l'admettre, il faudrait supposer un second voyage d'Ëpjphane à Ronoe, quelques années plus tard. La date certaine de ce premier

séjour ïious te montre quittant Rome, après uïl hiVér paSsé pour retourner en Orient avec P^àulîn , et laissant Jérôme au milieu dé ses grands travaux et des haines soulevées par son austère franchise. Rentré à Salaniinè et puissant sur tous les diocèses de Fîle par sa renommée et Tappui de TempireVil attirait dans les monasftères qu'il avait fondés beaucoup de néophytes d'Orient et d'Occident. Jérôme, dans sa traversée pour révenir à Bethléem, s'arrêta près de lui, au sortir des orages de Rome; et ils renouvelèrent cette savante amitié qui ne fut troublée d'aucun orage, et qui amena dans la suite plusieurs fois Êpîphane en Judée, près du solitaire qui ne la quittait plus. Mais auparavant Épiphane eut à rendre à taula l'hospitalité qu'il avait reçue d'elle. Lasse de Ronie , malgré le bien qu'elle y faisait , et aspirant à ce merveilleux Orient d'oîi s'était levée la foi chrétienne, et où brillait toujours cette mystique lumière de la Thébaïde, Paula eût voulu, dès le départ ides deux évêques , s'embarquer et les suivre en Asie. Retenue par les prières de sa famille et par des bienfaits à répandre, elle supporta quelque tehips encore le séjour de son palais de Rome. Enfin, Téloignement de Jérôme poursuivi par des haines injustes vint ajouter au voeu que lui avaient inspiré les entretiens d'Èpiphàne. Abandonnant à ses enfants les richesses de son antique maison , seule avec sa fille Eustochië, dont la ferveur égalait la sienne, elle s'embarqua pour l'Orient, et, après s'être arrêtée, comme pour un dernier adieu , dans l'île où avait été captive Flavia Domitilla , une des premières et dés plus nobles victimes de la foi chrétienne, elle quitta l'Europe et toucha l'île de Chypre. Retenue là dix jours par Épiphane, loin de prendre du repos, eHe visita tous les monastères dé la province de Salamine , laissant à chacun d'eux de riches présents ; puis elle repartit pour Séleucie, gagna parterre Antioche où elle revit Pauhu, traversa toute la Syrie, la

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Pbënicie , ehtra dans la Judée, en viâita toutes les villes, tous les tient célèbres , toutes les pierres sacrées, depuis la maison du centenier Corneille Jusqu'à la grotte de Bethléem ; et de là passant en Egypte , comme sur une autre terre de merveilles chrétiennes , elle parcourut lés sables de Nitrie et les autres solitudes, interrogeant les plus saints vieillards qui les habitaient. Elle fut tentée du désert; mais elle préféra la Judée; et de Péluse, rapidement portée sur le Nil et sur la mer jusqu'au port de Gaza, elle revint à Bethléem, où l'attendait Taustère bénédiction de Jérôme. Épiphane ne tarda point à visiter ses anciens amis de Rome transplantés en Judée; mais, malgré le respect qui devait s'attacher à lui sur sa terre natale et dans lés' lieux où avait commencé la sainteté de sa vie , il y trouva des haines et des luttes. Les dissidences dti christia^ nisme venaient aloi's se produire à Jérusalem, comme pour essayer leurs forces dans son plus antique sanctuaire. Le docte RttfBn y défendait les opinions d'Origène; Jérôme y combattait quelques doctrines erronées d'Italie. L'hérésiarque Pelage y viendra lui-même du fond' de l'Occident. L'évéque de Chypre, dans une lettre en grec que traduisit Jérôme , censura vivement Origène , dont le solitaire de Bethléem avait jusque-là beaucoup «dmiré le puissant génie. RufBn s'offensa de ce bl&me; et Jean, évéque de Jérusalem , prit parti pour lui contre Ëpiphane , dont là présence excitait, dans les solennités, le respectueux empressement du peuple. Le débat s'aigrit; l'évoque de Jérusalem interdit la parole à Épiphane, puis un jour, pré** chant devant lui sur l'erreur de ceux qui attibuaient une forme matérielle à Dieu ^ il le désigna de la voix et du geste comme partageant cette hérésie; une courte réponse d'Ëpiphane fit éclater des acclamations et des rires qui marquent, avec l'ascendant de la parole, la liberté par* fois tumultueuse ei toute populaire de l'ancienne Ëglise.

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Ëpîphane céda cependant; et il vint à Bethléem, chercher près de Jérôme le repos et T union. Mais de là même devait sortir un nouveau débat Jérôme, en restant comme religieux et comme prêtre soumis à la règle la plus austère, s'abstenait, par un humble scrupule, d'exercer la plus sainte fonction du sacerdoce ; et son couvent de Bethléem manquait souvent d'iin prêtre à Tautel. Jérôme avait près de lui son frère, venu très-jeune de Rome, plein du même zèle que lui et digne de se consacrer tout entier à la foi. Ëpiphanè consentit à l'ordonner prêtre , non pas à Bethléem , qui dépendait de Jérusalem, mais sur le territoire d'Ëleulhéropolis, dans le monastère que lui-même avait *habité, et où il croyait conserver une libre juridiction. L'évéque de Jérusalem s'en offensa, comme d'une atteinte à ses droits.

De retour dans File de Chypre, Ëpiphane répondit par une lettre très-modérée aux plaintes de l'évéque de Jérusalem, où l'attiraient tant de souvenirs et Tamitié du Religieux de Bethléem.

Dans sa vieillesse , il fut appelé deux fois à Constanlinople, d'abord près de Théodose, dont il secondait avec ardeur la politique dans l'établissement de l'unité religieuse ; puis, sous l'empire d'Ârcadius, au concile qui se réunissait contre Chrysostome. £piphane parut même d'abord se ranger parmi les adversaires de ce grand évêque, non qu'il pût faire cause commune avec des passions aveugles , ou descendre à un sentiment de jalousie indigne de sa vertu ; mais censeur de quelques opinions d'Origène , il s'inquiétait de Tappui que Chrysostome donnait à des moineségyptiens, défenseurs de ces opinions. On supposa même que dans le palais d'Ârcadius il avait conseillé le bannissement de l'archevêque. Chrysostome lui en écrivit ce peu de mots : « Sage Ëpiphane, est-il vrai que tu as con- <r senti à mon exil? —- Athlète du Christ, » répondit le

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vieillard y « sois éprouvé et triomphe. ^ S'apercevaot com*bien de passions mondaines se mêlaient au scrupule reli* gieux quMI avait partagé , Ëpiphane s*éloîgnait des adversaires de Cbrysostome. Et lorsque les évéques qui avaient voulu s'appuyer de son nom le reconduisirent au port où il allait s'embarquer pour son lie de Chypre : « Je vous « laisse, leur dit il, la ville, le palais et le théâtre ; » et avec cet adieu expressif , il quitta sans retour ceux dont la fausse piété condamnait Cbrysostome.

Le vaisseau qui le ramenait ne le conduisit pas vivant jusqu'à l'île de Chypre. Accablé de vieillesse, il était immobile , rappelant à deux prêtres fidèles, dont il était accompagné, les épreuves de sa vie, ses luttes contre les sectes diverses. Une tempêle s'étant élevée vers le soir, il resta longtemps dans l'abattement et dans le silence, le livre des Évangiles placé sur son cœur. Puis s'étant ranimé, il fit apporter des charbons et de l'encens , le fit brûler par ses prêtres, pria longtemps avec eux, leur dit adieu en les embrassant, et expira, lorsque la tempête s'apaisait. Ses restes, ramenés à Salamine, y furent ensevelis avec de grands honneurs ; et son nom demeura célèbre dans l'Orient et consacré dans les deux Églises.

Avec lui et avec Cyrille d'Alexandrie, dont la vie se prolonge dans le v* siècle, nous voyons se fermer celte grande époque de l'Église d'Orient qui, plus hâtive et plus éclatante que l'Église occidentale, eut un déclin de génie bien plus rapide , sans les retours de grandeur et le progrès de puissance accordés à Ron)e.

Après Ëpiphane et Cyrille en eflet, et autour d'eux, tout faiblit dans le christianisme oriental, avant même que les barbares aient envahi le territoire qu'il occupait ; et malgré la langue coniiervée, une civilisation et, pour ainsi dire, une controverse toujours en activité, l'Église grecque tombe un siècle même avant Mahomet. Et toutefois, dans

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sa langueur., I0 christianisme oriental rendit epcûre uo grand service au monde. Sûu$ le torrent de la conquête arabe et dans les limites rétrécies d§ T^mpire greCriU maintenu les races anciennes ; il a gardé pour Tavenir ce que le souffle de Vfiurope ranime aujourd'hui.

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