DES PÈRES DE L'ÉGLISE LATINE
SAINT fflLAIRE.
On ne pouvmt espérer dans l'Occident cette succession de grands génies dont s'honore TËglise orientale. Jia décadence de Home et de Tltalie, la civilisation récente et toute latine de la Gaule et de l'Espagne Q'offraient pas à Timagination autapt de secours que les lettres grecques noélées à l'Évangile. On peut même le remarquer, la prédication de la loi nouvelle n'avait compté chez les peuples latins aucun homme éloquent jusqu'à Tertullien de Carthage ; et dans Iç siècle qui suivit , Lactance , surnommé le Cicé* ron chrétien , avait été plus remarquable par le soin du langage que par l'élévation d'esprit et l'éclat du talent. Ses ouvrages, composés vers la fin du ni* siècle, appartiennent à cetta longue controverse contre le paganisiue, antérieure à l'époque dont nous traçons le tableau.
Constantin victorieux , en portant vers l'Orient son trône et rétendar4 de sa foi , semblait décourager l'essor du génie dans l'Occident ; xam le culte chrétien avait pénétré tçop avant dans les âmes , pour né pas ^e fortifier de luimême. Dans le nombre de ses sectateurs multipliés chaque jour, il reucontra des génies qui s'éveillèrent à sa voix ; et les Églises de Gaule, d'Espagnet et de Mauritanie se vantèrent de leurs orateurs comme celles de la Grèce et de l'Asie. La 4QCtrine d'Arius, qui parcourait tout le monde chrétien , trouva dans l'Occident des prosélytes et des adversaire^. Ce fut le même combat sur une autr« arène*
288 tâblkau db l'bloquencis chrétienne
Une petite ville de la Gaule eut son Athanase.
Saint Hilaire, que Ton a nommé le Rhône de Véloquence latine^ naquit dans la ville de Poitiers, d'une famille païenne et gauloise. 11 étudia d'abord , sans sortir de sou pays, alors rempli d'écoles. 11 se maria, et suivit quelque temps la vie que Ton , menait dans ces municipes de la Narbonnaise et de l'Aquitaine , qui , ménagés par le gouvernement, riches et encore à l'abri des barbares , avaient adopté les mœurs de leurs maîtres , et cultivaient les lettres latines avec un vif attrait de curiosité.
Dans ce studieux loisir, les esprits élevés, qui n'étaient distraits par aucun soin public , se trouvaient naturellement portés à réfléchir sur eux-mêmes. Ils tournaient leurs regards ver:^ le culte nouveau ; et ils arrivaient quelquefois au christianisme, comme à un système de philosophie. Tel fut le progrès d'idées que suivit saint Hilaire. 11 a fait lui-même, pour ainsi dire, la confession de son esprit, en montrant comment il est passé du mépris des plaisirs sensuels à la recherche de la Divinité ; de cette recherche à la croyance d'un seul Dieu ; de cette croyance à celle d'un divin médiateur et d*une âme immortelle.
L'écrit où il donne ces détails sur lui-même, œuvre de controverse savante et méthodique , ne date évidemment que de son épiscopat , qui suivît de plusieurs années sa conversion. •« Je suis régénéré depuis longtemps, dit-il, et évêque depuis peu. » Le baptême avait dû le conduire 21a sacerdoce. C'était , selon la condition de cette époque , la puissance du culte nouveau, d'avoir nécessairement pour ministres les plus croyants et les plus habiles de ses prosélytes, de même que dans une guerre civile les plus ardents et les plus habiles deviennent les chefs. Mais il Faut entendre Hilaire raconter ses souvenirs, et faire dans sa propre histoire l'analyse du plus noble travail de Tesprit humain. Tel est le début de son traité sur le dogme de îa
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Trinité. C est une première profession de foi qui éclaire toute sa vie, parce que, avec Félévation spécutative, on y sent l'énergie d'fttue qu'il déploya, contre la foroe et con« tre le malheur. « Si on croit, dit-il , que le meilleur et le plus oHnplet emploi de la vie est le repos et l'abondance , il faut reconnaître aussi. que cette coitdition nous sera commune avec Funiversalité des animaux pri^s de rai* son. Tous , en effet, quand la nature leur offre abondance et sécuritéf jouissent sans souci de la possession. Mais la plupart des mortels, ce me semble , lorsqu'ils repoussent 1<NB d eux et flétrissent dans les autres c^te vie grossière et bestiale, obéissent, sous Tinspiration de la nature^ à la pensée qu'il est indigne de rtionime de se croire né pour le ventre et pour la paresse, plutôt que pour les grandes entreprises et les belles études , et de supposer que cette vie même où nous sommes envoyés n'a pas pour but quelr que (MTOgrès dans Téternité. Car alors il ne faut pas la réputer un présent de Dieu, cette vie qui, torturée d'angoisses et fatiguée d'ennuis, ne ferait qi^e se consumer sur elle-même , depuis l'ignorance du premier âge jusqu'à l'imbécillité de la décrépitude. Aussi , me sembleHril encore, les hommes se sont. portés en principe et en aaion vers quelque œuvre de patience, d'abstinence, de socia^ bilité , parce qu'ils jugeaient que la vie ne saurait nous être donnée par un Dieu immortel pour cette unique fin 4e nous achemîner.à la mort, la boMé d'un tel bienfaiteur ne pouvant nous avoir accordé le sentiment de Texistence^ pour y attaeber seulement la douloureuse nécessité de mourir. Je jugeais également raisonnable et salutaire la pensée de ces hommes qu'il faut garder sa conscience pure de toute faute, et quant aux peines.de la vie^ y pourvoir avec sagesse , les éviter avec précaution , ou les porter avec patience. »
Affermi dans ces premières vérilés morales, dans Tin*
2M TABLEAU DE l'ÉLOQUENCB CHRÉTIENNE
ielUgence de ces lois, qu'il y a susceptibilité brutale à ne pas comprendre , et ravalement au^-dessous de }ai)rale à ne pas suivre, quand on les a comprises, il sentit que son àm^ avait bâte de s'élever à Dieu, auteur de ce bienfait et source de cette lumière. Le Dieu qu'il conçoit sous ce magnifique attribut de créateur du bien et de la vérité, il ne peut le reconnaître dans la foule et la «locession des divinités qu'avait adorées le vulgaire. Il ne le reconnaît pas non plus dans le Dieu que qudques-uns supposent insouciant des choses humaines; il repousse Fopiiiiofi de ceux qui, ne croyant à aucun Dieu, adoraient seule* ment une* force aveugle et fortuite de la nature; enfin, toutes les formes de Tidolâtrie , soit qu'-eile ait pour objet les astres ou les simulacres des animaux , tout ce qui ra* baisse le Seigneur de l'univers et le père de tous les êtres, et l'enferme dans une prison de métal ou de pierre, révoltent également sa raison. De là donc une première conviction qu'il résume. en ces mots* : ci Mon esprit tenait pour certain que l^étre divin et éternel devait être unique et indistinct , par la néeessité de ne laisser rien hors de lui qui fût supérieur à lui , et qu'ainsi la toutepuissance et Téternité ne pouvaient appartenir qu'à un seul, la toute^puissance n'ayant pas de degré ^ l'éternité n'admettant pas de ctete, et Dieu devant être toute durée et. toute puissance. :Au temps où je méditais en moi-même eest>bo8es et d'autres. semblables, mes yeux tombèrent sur les livrçs que la religion des Hébveux m'offirait oorvmie écrits par Moïse et par les prophètes. J'y trouvai ce témoignage que le Dieu créateur ;se rendait à lui-même: « le suis celui qui suis; » et encore : « Tu diras au fils < disraél : Celui qui est m'a envoyé vers vous. » J'admirai celte parfoite définition de Dieu >qui rendait la notion in^
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oomprébenûble de la nature divine par Texpression la mieux appropriée à TbamaiM intêUigoiee. Rien ne se conçoit, en effet,^ comme plus esscKûtiel à Dieu que d'être, parce que celui qui est Texiatence même ne peut avoir ni fin, ni commencement, et que dans la continuité d'une inalt^aUe béatitude , il n'a pu et ne pourra jamais ne pas être. »
Voilà sans doute im beau langage, une. noble idée de la Divinité apparaissant à la méditation du philosophe comme une condition préexistante et nécessaire des vérités morales «tue rhonune porte en lui-même. Hilaire semble d'abord peu tenté d'ajouter à cette définition subhme , dont l'autorité divine lui est démontrée par son [Mropre coeur. « La parfaite science, dit-il % est de eonnaltre Di0u à la fois comme impossible à ignorer et comme impossible à décrire. Il faut le croire, le sentir, l'adorer et n'en parler que par les hommages qu^on lui rend. *• Mais cette retenue était difficile à garder devani les textes de l'Évan-^ gUe et les diverses hérésies des premiers siècles. Le docteur chrétien s'avance donc à travers les interprétations des sectes jusqu'aux prefondeurs de l'idée de Dieu. Combattant afvec une infatigable persévérance àrius et toutes les variantes de l'àrianisme , il tend , comme Atfaanase , à la plus parfaite unité de la nature divine inanifestée dans son VeÂe; mais en même temps l'idée de Dieu existe pour lui à une hauteur d'abstraction subUme. « Dieu qui est la vie, dit>H, ne se formé pas d'éléments composés et périssables. Dieu, qui est la puissance, n'est pas mêlé d'é^ léments foibtes. Dieu, qui est la lumière, ne renferme en soi rien d'obsciir. Dieu, qui est tout esprit, ne résulte pas de substances inégales. Tout en lui est d'une même nature. Ce qui exk lui est esprit est lumière, puissance et
U Sanet Hilari%0per.fP,19Z*
vie; ce qui est vie en lui est lumière, puissance et esprit. Tout en lui est un et parfait ; tout en lui [est Dieu vivant. » Et ailleurs ^ : ^ Dieu est simple et doit être compris par notre foi, annoncé par notre amour* Il ne pÉîut être atteint par nos sens ; mais seulement adoré.' Il n'est pas composé de parties diverses , de telle sorte qu'en lui il y ait y après l'hésitation , la volonté ; après le silence , la parole; après le repos, l'action. 11 n*est pas soumis aux lois de la natui^, celui de qui toute nature a reçu la loi; il n'éprouve en rien faiblesse ni diminution de puissance, celui qui est au delà de toutes les limites de puissance, selon cette parole du Seigneur : «Mon Père, toutes choses « te sont possibles. >»
Hilaire s'écarte cependant de cette haute spéculation pour s'engager dans les innombrables subtilités dont la théologie contentieusè du siècle avait surchargé l'idée de la Divinité. Par là l'œuvre est moins élevée que le génie de l'auteur. Mais quand il sort de cette controverse , quand il n'est pas assujetti à réfuter la pensée des autres, il a de belles inspirations de philosophie et d'éloquence. Devant les profondeurs de la nature divine, et pour s'encourager à les croire sans les comprendre, il se propose à hii-même les merveilles, non moin$ inexplicables du monde matériel, du monde qui nous entoure. Seulement, dans le nombre des choses qu'il désigne à ce titre, il en est que le temps et le génie de l'hoinme olit dévoilées, et qu^on ne peut plus alléguer comme des mystères naturels que la raison doit subir. Mais si l'un des termes de comparaisou a reculé quelque peu, il n'a pas disparu. Après ces pro- | diges que le monde physique a livrés successivement à i nos regards perfectionnés, et ces fragments de lois iffl- l muables qu'il nous a laissé lire, il est d'autres prodigesj et |