‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 9 sur 158 · Sall.,inC«etfi'n. fteik · texte numérisé non relu

Sall.,inC«etfi'n. fteik

On nous objectera des foules d'autres passages où Cicéron reconnaît et espère un avenir éternel. Flottant et indécis entre les philosophies diverses , ce beau génie recevait toutes les idées qu'il pouvait orner de son éloquence; et sans doute, celui de tous les systèmes qui convient le plus à l'imagination comme à la vertu avait droit de le séduire. Comment Cicéron n'auraitril pas aimé la croyance qui lui inspira ce Songe de Scipion , où l'immortalité de l'âme se confond si naturellement avec celle de la gloire? Mais nous avons voulu seulement indiquer par un exemple que le spiritualisme n'était à ses yeux qu'une belle conjecture, qu'il n'appuyait sur aucune tradition religieuse, et qui de son temps était généralement regardée comme une fable.

Quant à son opinion sur les dieux du paganisme, elle semble également varier selon qu'il parle en orateur, qu'il discute en philosophe ou qu'il s'épanche avec ses amis dans la libre confiance d'un commerce familier. Orateur, il emploie les pieuses croyances, 'l'intervention miraculeuse des dieux, l'inviolabilité des autels, la sain* teté des rites antiques. Poursuit-il Verres , son ardente prière fait descendre tous les dieux autour du tribunal , pour accabler un spoliateur sacrilège. Défend-il Fonteius , il invoque sur lui les mains tutélaires d'une sœur qui veille à la durée de l'empire et des feux de Yesta.

Mais dans ses ouvrages philosophiques , Cicéron , libre et ingénieux disciple des Grecs, ne voit plus dans la mythologie vulgaire qu'un tissu de fausses traditions ou d'allégories mal comprises. Bien que la diversité des opinions qu'il prête à ses interlocuteurs laisse quelquefois une sorte d'incertitude sur sa propre pensée, il est clair qu'il n'admet rien du polythéisme. Ses ouvrages ne sont à la vérité que des analyses contradictoires de toutes les opinions déjà répandues dans la Grèce ;

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mais on ne peut douter que Cieéron, leur donnant le crédit de son nom et la popularité de son éloquence , n'ait puissamment contribué à détruire dans sa ,pa* trie Tancien système religieux , dont ces opinions mon-^ traient le ridicule et l'insuffisance. A travers quelques précautions qui semblent des égards pour la croyance reçue de l'État, les Tusculanes et la Nature des Dieux renversent tout l'édifice du paganisme, et le réduisent à des fables ou à des symboles. Le traité de la Divination^ ouvrage moins spéculatif et moins imité des Grecs, n'est qu'une longue dérision d'une des parties les plus essentielles du culte public romain , des auspices, auxquels Cieéron lui-même présidait, et dont il recommande d'ailleurs l'emploi comme utile à la république. Tontes les espèces d'oracles et de prédictions, toutes les. fourberies des prêtres païens et toutes les sottises de la crédulité humaine sont attaquées dans le second livre de ce singulier ouvrage, avec une bar** diesse que Cieéron ne cache plus sous le nom d'un interlocuteur étranger, mais qu'il avoue librement pour son compte. Le cynique OEnomaûs et la foule d'auteurs grecs qui , suivant Eusèbe , avaient écrit contre les oracles , n'avaient pu mieux faire que Cieéron dans cet ouvrage. Les paroles par lesquelles il le termine semblent une profession de théisme opposée aux fables du polythéisme et aux vaines terreurs du vulgaire.

«Parlons avec vérité, dit^il; la superstition répandue chez les peuples a opprimé presque toutes les &mes et s'est emparée de la faiblesse humaine. Nous l'avions dit dans l'ouvrage sur la Nature des Dieux ^ et nous l'avons plus particulièrement démontré dans ce dernier écrit, convaincus comme nous le sommes que nous aurions fait une chose utile à nos concitoyens et à nous-mêmes , si nous avions déraciné une telle erreur. Cependant (ci^r

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sur ce point je veux que ma pensée soit bien comprise), la chute de la superstition n*est pas la ruine de la religion. 11 est d*un sage de maintenir les observances instituées par nos aïeux dans les sacrifices et les cérémonies publiques; et l'existence^ d'une nature étemelle, la nécessité pour rhomme de la reconnaître et de l'adorer , est attestée par la^ magnificence du monde et l'ordre des choses célestes. Ainsi, de même qu'il faut propager la religion qui se lie à la connaissance de la nature, il faut arracher toutes les racines de la superstition. »

On ne peut confondre ce langage avec celui de Lucrèce, qui prétendait également délivrer les âmes des terreurs imbéciles de la superstition. Une cause première, une natiire divine remplace ici le mouvement inexplicable des atomes d'Épiciire. Ëtait-ce le terme où s'arrêtaient les pensées de Cicéron? Son esprit était-il étranger à toute croyance superstitieuse.^ Consultons ses lettres, monument si vrai de toutes les faiblesses de son âme mobile et passionnée. Âpprendrez;-vous quelque chose par ce billet familier où Cicéron , annonçant à sa femme qu'il vient d'être malade, ajoute ces paroles assez eu*rieuses? « J'ai été soulagé si vite, qu'il semble que quelque dieu m'ait guéri ; aussi n0 manquez pas d'ofirir, avec le soin pieux et la pureté qui vous est ordinaire, un sacrifice à ces dieux, c'est-à-dire à Esculape et à Apollon. » Mais ce passage est-il sérieux ? n'est-ce pas quelque allusion légèrement ironique comme celle de Socrate ordonnant d'immoler un coq à Esculape ? Voilà ce qu'il est difficile de deviner à coup sûr.

Dans le iv* siècle, un des apologistes du christianisme, Lactance, accusait Cicéron^ tantôt de complaisance pour les superstitions de son temps , tantôt de compli*cité dans ces mêmes erreurs. « 0 Cicéron , lui dit-il , que n'essayais-tu d'éclairer le peuple? Cette œuvre était

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digne d'exercer ton éloquence. Tu ne devais pas craindre que la parole te manquât dans une cause si juste , toi qui en défendis si souvent de mauvaises avec tant d'abondance et de vigueur. Mais, apparemment, tu redoutes le cachot de Socrate , et tu n^oses prendre en main la défense de la vérité. » Ailleurs, Taccusant d'avoir cru lui-même à la vérité des apothéoses, Lactance cite ces paroles qtieCicéron avait écrites dans sa douleur, après avoir perdu sa fille : « Si jamais créature mérita d'être divinisée , sans doute c'est TuUie ; et je ferai cela pour elle. 0 toi, la plus vertueuse et la plus éclairée des femmes, avec l'approbation des dieux immortels, te plaçant aux cieux qu'ils habitent, je te consacrerai dans la croyance de tous les mortels*. « Mais ce délire d'une imagination vive et tendre, ce paganisme de l'amour paternel ne prouve rien sans doute sur la croyance de Cicéron aux fables de l'antiquité; tous ses ouvrages philosophiques sont là pour le démentir. Il était de la religion qu'avait annoncée Socrate ; il continua cette belle tradition des vérités morales; il en était l'interprète éloquent et convaincu; mais, fidèle observateur des lois de son pays , passionné pour les institutions et les exemples d'une république qu'il voyait disparaître, cherchant sa force dans les souvenirs du temps passé , il eût craint de détruire , et quelquefois il défendait , un ciilte qu'il croyait gardien du patriotisme dcf Rome , parce qu'il en avait été contemporain.

Ainsi, les hardiesses du philosophe étaient réprimées par la prudence de l'homme d'État : précaution faible

1. Quod si uUura unquam animal consecratidum fuit , tllud profecto fuit, etc. Quod quldem faclam y teque omnium opllmam doctlssimamque, approbantibus difft immortalibus Ipsis , in eonim cœlo lOcatam ad oplnionem onmium mortalium cOnsecrabo. (Cicer. Ftagm. phitosoph, )

et peu durable , quand elle n'est pas sincère. Les ouvrages de Cicéron n'en sont pas moins la preuve du décri profond où était, tombé le polythéisme parmi. les esprits éclairés. Vainement Cicéron, par une contradiction plus commune qu'on ne croît, reproche à la jeune noblesse de Rome d'abandonner le soin des auspices , de ne plus remplir les fonctions augurâtes : elle lisait le traité de la Divination; et les plaisanteries de Cicéron décréditaient ses conseils.

Ce n'était pas seulement l'indépendance d'esprit, le raisonnement subtil et moqueur qui resserrait chaque jour le champ de la crédulité païenne. La cupidité y contribuait, comme le bon sens : Cicéron nous le dit, en l'approuvant. Malgré la facilité du polythéisme à recevoir de nouveaux dieux , et l'orgueil môme que Rome tirait de cette adoption, les chevaliers qui avaient la fermq des impôts dans les contrées soumises à Rome, en dehors de l'Italie, voyant qu'aux termes d'un édit des censeurs les terres dépendantes des temples des dieux étaient exemptes de la taxe foncière, s'opposaient à la reconnaissance des divinités nouvelles, et par exemplje contestaient en Grèce les honneurs divins rendus à Trophonius. K Ne deviennent jamais dieux immortels, disaient-ils\ ceux qui furent des hommes. » Et sur ce principe bien contraire à tout le paganisme, ils soumettalent à l'impôt les terres de l'oracle thébain.

On ne peut douter que cette même époque de froideur et de scepticisme n'ait vu tenter quelque eflFort pour réformer le culte païen , et le rendre plus satisfai*

]. An Amphiaraus erit deus, et Trophonius? Nostri quidem publicani , quum essent agri in Boeotia deonim immortalium excepU lege ceor soria, negabant immortales esse uUos qui aliquando homines fuissent. (Cic. de Nat. deor., lib. IH., cap. xix.)

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sant pour la raison. Je n'en voudrais d'autre preuve que l'ouvrage de Varron des Antiquités romaines, 11 est visible, par les extraits de saint Augustin, que Varron ne se bornait pas à retrouver d'anciennes traditions locales, et qu'il les ramenait à un point de vue philosophique peu favorable aux superstitions populaires.

L'ouvrage entier était partagé en quarante et un Uvres. Ceux qui touchaient à la religion étaient placés les derniers, par la raison, disait l'auteur, que les Ëtats se constituent avant de se donner une religion. Il divisait la théologie, ou connaissance des dieux, en trois espèces difiérentes qu'il appelait mythologique, naturelle et civile. « La première, disait-il, renferme beaucoup de fables contraires à la majesté et à la nature d'êtres immortels; par exemple, qu'ils soient nés de la cuisse ou de la tète d'un dieu , qu'ils aient commis des vols , des adultères. » La seconde se composait des systèmes de la philosophie sur l'essence des dieux. Enfin , la théologie civile se bornait à la connaissance de» dieux admis par le culte public et aux devoirs des citoyens et des prêtres pour la célébration des sacrifices. « La première de ces théologies^ disait Varron, est faite pour le théâtre, la seconde pour le monde , la troisième pour Rome. » Ainsi Varron , dans cette partie de son ouvrage, suivait deux vues fort différentes , et même contradictoires ; il sapait la croyance et défendait le culte. Son scepticisme avoué, ses objections et ses railleries ne tombaient, il est vrai, que sur cette théologie poétique qu'il renvoyait au théâtre. Mais sous ce nom, il frappait indirectement les choses même qu'il voulait maintenir inviolables. La liaison était trop

]. Prima theologia maxime accommodata est ad theatrum; secunda ad mundum; terUa ad Urbem. (August. de Civil. Dei^ lib. VI.)

intime, ou plutôt la ressemblance trop marquée entre les diverses parties du polythéisme, pour que le culte civil ne souffrit pas des atteintes portées au récit mythologique. .Dans la première section de son vaste plan, Varron plaçait cette foule de divinités dérisoires, indécentes , que la crédulité païenne attachait à presque tous les objets de la nature , à presque tous les actes de la vie; il y tenait peu, et les abandonnait. Dms la dernière partie, au contraire, il essayait de faire un choix et d'établir une certitude. Il réduisait à vingt le nombre des divinités principales , dont il formait le culte de la cité. Mais l'interprétation philosophique était venue détruire d'avarice cette part réservée du polythéi^sQjje. Daas sa théologie naturelle, en effets qui s'adressait non plus h la patrie, mais à l'humanité, Yarron arrivait au panthéisme, à l'idée d'un Dieu âme du monde, ou plutôt d'un monde animé, d'une matière éternellement vivante ; seulement sa consolation de Romain et d'antiquaire était de retrouver cette doctrine dans les premières origines du culte national. Mais cet ancien culte qui lui semblait plus pur , il ne pouvait le rétablir sous la forme abstraite qu'il lui attribuait avec peu de fondement peut-être, et en prenant la simplicité des rities pour celle de la croyance. \l tâchait, au contraire, de recueillir et de préserver ce vaste détail de traditions et de cérémonies dont s'était chargée l'idolâtrie. Il avait même consacré à cette étude un traité particulier sur le culte, des dieux, en dehors de son grand ouvrage. Et dans ce traité en trois livres, dédié à Jules César, grand pontife, il ramenait tout à des observances légales dont la politique devait diriger l'usage. C'était l'inventaire du polythéisme, et non pas un obstacle à sa décadence.

Tel avait été le génie de Rome, au temps même où ses mœurs étaient les plus simples et les plus pures, d'as-

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servir la rdigion à la politique. Hais Tillusion était alors partagée par les plus gnuKis hommes de la république , et de là se communiquait à la foule des citoyens. A. Tépoque, au contraire, où le mépris d'une croyance absurde vint plutôt des vices que des lumières, le poly« théisme cessa tout à coup d'être un instrument pour La politique et un friein pour le crime. Gatiiina, meurtrier d'un proscrit, souilla de ses mains sanglantes la fontaine lustrale d'Apollon; César, méprisant l'anathème que la politique du sénat avait inscrit sur le chemin d'Ariminium, et francfaissaat , à la tête de ses soldats, cette borne militaire qui n'était plus protégée par une reli- ^use croyance, péoétï» sans obstacle jusqu'à la ville sacrée, brisa les portes du temple de Saturne, eomaiç il avmiit forcé une citadelle ennemie, et enleva le trésor de la république inutilement placé sous la garde du fim anci^i des dieux. Phénomène remarquable, et qui prouve qu'il y a quelque chose de salutaire dans un culte quelconque i l'homme devint d'abord plus mé* chant et plus vicieux, en cessant de croire une religion qui semblait permettre tous les vices.

De cette profonde dépravation de mœurs , de cette insouciance pour les anciennes (Uvinités d'un peuple libre, de cette philosophie sc^ique et éd cette s^sualité brutale qui Testèrent seules après tant de vertus immolées, sortirent l'jesdavage de Borne et le règne d'Octave. Auguste, dans sa jeunesse, avait mêlé quelquefois à laUcence de ses mœurs la dérision du culte des dieux. Suétone nous a conservé le souvenir d'un repas de débaudie, oà des femmes romaines, et quelqiies confidents d'Auguste, figura^Eit, avec lui, sous les noms et sous les attributs des principales divinités de l'Olympe. Antoine, dans ses querelles avec Auguste , lui rappela cette voluptueuse apothéose; et les épigrammes du temps célébrèrent amère^

ment ' les soupers adultères des nouvelles divinités , et la parodie sacrilège d'Octave représentant Apollon.

On concevra sans peine, dans un esprit aussi corron)pu, mais aussi éclairé que celui d'Octave, ce mépris pour les fables du polythéisme, et cette fantaisie licencieuse de doubler les dieux par une facile imitation des vices que leur prétait la Fable. Mais on peut croire aussi que l'idée d'une puissance divine agissait peu sur l'âme d'Octave Cœpias, du cruel et ingrat prescripteur de Ci^éron, du tyran si précoce qui s'assura l'empire du monde autant par Tinflexible froideur de son caractère que par la supériorité de son esprit. .

Cependant lorsque, maître de Rome, il dépouilla la robe sanglante des triumvirs, et qu'il aspira même au titre de réformateur, le maintien de la religion et la prospérité du culte des dieux furent au nombre de ses premiers soins. Parmi toutes les dignités républicaines dont il formait le mobilier de sa tyrannie, il n'oublia pas celle de grand pontife. Aussitôt a|>rès la mort de l'insignifiant Lépide, qui en avait été revêtu, Auguste se saisit de ce titre, afin d'être à la fois chef de la religion et de l'État. U fit relever les temples abattus ou tombés en ruine, dans la fureur des guerres civiles. 11 en dédia de nouveaux; il porta même la réforme dans les croyances publiques en faisant brûler un grand nombre de recueils d'oracles, pour ne réserver que les livres sybillins , dans lesquels il fit un choix conforme à sa politique. 11 augmenta les collèges des prêtres; il fit de nouveaux avantages aux vestales ; il rétablit d'anciennes cérémonies, des processions, des sacrifices annuels dans les carrefours. Il allait assidûn^ent au temple de Jupiter ; et il avait ou il affectait mflle superstitions sur les songes

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