SanêU Hièron* Oper.) t. IT, p
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spectacles, tout cela lui parait trop ressembler à Rome elle-môme : raffluence des étrangers n'y permet pas le repos, et le recueillement de 1 ame. Il la vishait rareoient; et il loue presque un saint du christianisme de n'avoir passé dans cette ville qu un seul jour , quoiqu'il ait longtemps v€icu dans la Judée. II. s'indigne d'ailleurs à la pensée de croire un lieu plus saint qu'un autre , et d'enfermer dans une étroite enceinte celui que le ciel ne contient pas. « Les vrais adorateurs, dit-il, adorent Dieu, sans être à Jérusalem ni sur le mont Garizim. » C'est ainsi que, répondant à Paulin, célèbre par son éloquence, il ne le presse pas de quitter l'Italie, et lui montre comment il peut y bien vivre. Ikfais , ce qu'il ne croit pas nécessaire à la vertu, il le conseille pour l'inspiration; et, en admirant avec que] art savant, quel éclat de pureté cicéronienne et qqelle abondance de pensées Paulin a célébré l'empereur Tbéodose, il ne peut se défendre de ce vœu : « 0 s'il m'était donné de conduire un tel génie non sur les monts d'Âonie et les cimes de l'Rélicon que chantent les poètes, mais à travers Sion, le Thabor et les sommets du Sinaï; s'il m'était donné d'enseigner ce que j'ai appris , et de transmettre comme un dépôt les mystères des prophètes, il naîtrait pour nous quelque chose que la Grèce savante ne possède pas ; » puis , caractérisant avec rapidité les principaux. apologistes Jatîns du christianisme, Tertullien, Cyprien , Lactance.; Hilair^ : « Je viens à toi , dit-il, mon compagnon et mon ami , n\on ami ^ avant que je te connaisse. H Et il indique dans l'histoire dés lettres chrétiennes , et dans^rinterprétation de l'Écriture , une grande place à prendre , que lui-même a remplie.
Paulin ne quilta pas l'Occident , où il devint plus tard évêque de Noie; mais il reçut encore de Bethléem des encouragements et des réponses à ses scrupules et à ses doutes. Jérôme gardait dans ^ retraite cette âpre fierté
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qui lui avait fait tant d'ennemis à Rome. On le croira même, affranchi par Fàge et la solitude, il était plus impétueux et plus sévère datis ses derniers écrits. Cette inquiète vigilance , il ne la portait pas seulement autour de lui; et ce n'est pas un faible témoignage de Tactivité religieuse de ce temps que de le voir, du fond de la Judée, réfuter les doctrines d*un moine d'Italie, Jovinien, qui tendait à supprimer le mérite des abstinences chrétiennes. Cet Ëpicure de la loi nouvelle, comme rappelle saint Jérôme y sans créer de schisme apparent et sans attaquer le dogme, jetait dans l'Église un grand trouble, en détachant les âmes du joug de la règle, et en niant ce qui faisait une des forces du c)iristianisme. Jérôme vit le danger; et sa pureté d'âme, comme sa prévoyance, se montre dans l'énergie de sa censure. Ce n'est pas seulement au nom des maximes chrétiennes qu'il réclame. Vertus païennes, préceptes dé philosophie, exemples empruntés aux sages de l'Inde et de la Grèce , aux barbares et aux peuples civilisés , tout lui sert à établir le principe de la domination de l'esprit sur les sens , et du perfectionnement moral par les privations matérielles. Jovinien avait gagné beaucoup de partisans à sa doctrine déguisée sous le nom d'élégance de. mœurs et d'urbanité. Le solitaire lui oppose de graves raisonnements et d'amers sarcasmes. Adressé de Bethléem à Rome, cet écrit parut d'abord excessif. Les amis auxquels Jérôme le confiait pour le publier le supprimèrent, dans la crainte d'offenser les esprits par un éloge du célibat, porté jusqu'à la réprobation du mariage. Mais l'ouvrage fut connu; des copies s'en répandirent en Judée et en Italie. Et Jérôme, que Pammacbius , le gendre de Paula , avait averti de ses objections et de ses doutes, lui répondit, avec un peu d'orgueil mondain peut-être : « Je no suis pas aussi heureux que la plupart des auteurs de notre temps; je ne puisa vo-
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lonté corriger mes erreurs. Aussitôt qui j'ai écrit quelque chose, $irms, ennemis, avec un zèle divers, mais une égale ardeur, le jettent dans le public, et prodiguent réloge ou, le blàme. » Mais ce qu'il ne pouvait plus cbanger, il le défend ; et il rétablit le vrai sens de ses paroles, qui , malgré la véhémence naturelle à son génie , n'impliquaient en effet qu'une préférence , mais non pas une exclusion. Jovinien, condamné, resta sans défenseurs; et on put voir dans cet exemple , avec la rapide communication d'idées entre tous les points de la société chré*tienne, l'ascendant que gardait Jérôme au fond de sa re-r traite.
11 y avait trouvé près de lui un plus redoutable adversaire , dont l'animosité n'éclata que plus tard. Ruffin , après vingt années de séjour en Orient, quittant le monastère qu'il avait fondé ;sur le mont des Oliviers , et où souvent il recevait la visite savante de Jérôme, était parti pour revoir fiome et l'Italie. Versé dans la langue grecque, qu'il avait étudiée longtemps en Egypte, il rapportait avec lui les ouvrages d'Origène, qu'il avait en partie traduits et dont le génie était déjà célèbre en Occident, mais suspect d'erreur et d'hérésie. A Rome, il ne tarda pas à traduire le plus important et le plus difficile de ces ouvrages, le Livre des Principes. Et dans la préface il se recommandait de l'exemple et de l'approbation de Jérôme. Les docteurs de l'Église latine, les amis, les ennemis du solitaire se troublent et s'agitent à cette nouvelle. On écrit de Kome à Bethléem, pour obtenir un désaveu, en adressant à Jérôme la traduction accusée d'hérésie, Jérôme répond en blâmant les erreurs d'Origène, dont il admire la science, l'ardeur, le génie, mais qu'il ne suit pas dans toutes ses opinions; et il relève la témérité de Ruffin , malgré sa répugnance à combattre un honune qu'il d loué* £ii môme temps il lui écrit à lui-
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môme pour se plaindre de ses insidieux éloges, et il semble lui parler encore avec un reste d'amitié. Mais Ruffin s'indigne contre un ancien ami dont les explications l'accusent , et la controverse s'engage , d'Âquilée à Rome, avec une véhémence et une rapidité qui nous étonnent. Rien ne montre mieux quel vaste auditoire avait le christianisme dans le monde , et en même temps combien il était encore en défiance contre les restes de l'ancienne société et l'opposition de l'ancien culte. Parmi toutes les accusations que Ruffîn élève contre Jérôme, il lui reproche le travail même qui fit en partie sa gloire. 11 le trouve imprudent et coupable de traduire de nouveau les livres çaints : " Ne voyez^vous pas, s'écrie-t-il, combien cette entreprise doit ajouter à l'incrédulité des Gentils? Ils n'ignorent pas ce qui se passe parmi nous. Lorsqu'ils sauront que notre loi est corrigée ou changée , ne diront-ils pas entre eux : « Ces gens-là se trompent , '< et ils ne possèdent pas la vérité. Voyez , quand ils le veu- « lent, ils corrigent leur loi et l'amendent. Évidemment, « il y avait d'abord erreur, puisqu'on l'a corrigée ; et évi- «demment aussi, on ne peut regarder comme divin ce « que l'homme change à son gré. » Voilà le service que nous a rendu ta science, c'est de nous faire juger dénués de raison par les Gentils. »
En même temps RufBn reprochait à Jérôme d'avoir conservé une coupable préférence pour la littérature profane. Et , lui rappelant ce rêve bizarre que Jérôme a raconté, il l'accuse de manquer à son serment; et sans doute, il disait vrai. L'accusation et la faute, le repentir et la rechute sont un trait caractéristique de cette époque de l'esprit humain.
Ruffin , si savant lui-même , parait cependant parfaitement sincère dans son indignation contre la préoccupation studieuse qu'il reproche à son ancien ami. « S'il la
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nie, dit-il s je puis citer en témoignage beaucoup de nos frères qui, dans l^urs cellules, sur le mont des Oliviers, ont copié pour lui des dialogues de Cicéron. J'ai tenu leurs cahiers dans mes mains, et je les ai relus ; et je sais qu'il leur donnait un plus fort salaire pour ce travail que pour toute aulre copie. Il ne pourra nier lui-même que, venant pour me voir de Bethléem à Jérusalem , il apportait avec lui un dialogue de Cicéron , et que, dans sou paganisme grec, il me donna un dialogue de Platon, que j'ai gardé quelque temps. Mais pourquoi m'arrêter longtemps à une chose manifeste? Jérôme , dans le monastère de Bethléem , il ny a pas longtemps, faisait encore œuvre de grammairien profane , et il expliquait son cher Virgile et les auteurs lyriques, comiques, historiques, à des enfants qu on lui confiait pour leur enseigner la crainte du Seigneur. »»
La défense de Jérôme n'est pas moins véhémente que l'attaque. Ce n'est pas, il faut l'avouer, de part et d'autre la majestueuse controverse de Bossuet et de Fénelon. El cependant la situation était plus grande peut-être. Ce réfugié romain qui, entre la crèche et le calvaire, au pied des monuments de la foi , se dévouait à Tinterprétation des saintes Écritures, ee savant, qui ne voulait être rien dans l'Ëglise que son disciple et son défenseur, ce voyageur qui, dans Bethléem, donnait l'hospitalité et la science aux fugitifs de l'Italie, il y avait là sans doute une admirable autorité à prendre. Mais Jérôme paraît quelquefois oublier, dans l'amertume du sarcasme , la sainteté de sa mission et la dignité de son génie. Quelques paroles touchantes lui échappent cependant ; et c'est lui dont le cœur, aigri par tant d'injures mutuelles, est le plus près de la conciliation et de la paix. Ruffin ne répondit plus; et il
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acheva ses jours en Occident, chassé de l'Italie par une invasion de barbares , et retiré dans un coin de la Sicile, loin de Rome et de Bethléem.
Un antre souvenir de ce temps, c'est le commerce épistolaire de Jérôme el d'Augustin; l'un, athlète vieilli dans les travaux et les querelles, mais plein d'ardeur encore ; Pautre, plus jeune, d'im caractère moins énergique et plus doux, mais également infatigable apôlre, et plus persuasif, parce qu'il était plus aimé; tous deux i:eprésentaut,avec une nuance orientale, le génie romain dans l'Église universelle.
On souhaiterait que ces deux hommes , si bien faits pour être en communion de pensées, aient pu se voir et s'entendre, et que la fiction d'un écrivain< célèbre , qui les a mis en présence , soit une anecdote de l'histoire. A part l'anachronisme auquel s'est plu son imaginatfon en les supposant tout deux du même âge, troublés à la même époque des mêmes passions , quel intérêt véridique n'aurait pas eu leur entretien, si la jeunesse de l'un s'était rencontrée avec la vieillesse de l'autre, comme le permettait la réalité ! Quels élans de douleur et de génie seraient sortis de l'âme d'Augustin visitant avec le solitaire de Bt^thléem les lieux sacrés dont Jérôme était comme le gardien et l'interprète ? Et si le poids des années n'eût pas retenu Jérôme , s'il eût visité la province d'Afrique , combien ce Dalmate rempli des souvenirs de Rome, et fier de voir dans sa retraite de Judée une descendante des Scipions, aurait conçu de grandes pensées à l'aspect de Carthage devenue romaine et chrétienne, devant la chaire d'Augustin converti ! Et que de choses ces deux âmes tant éprouvée^ auraient eu à se confier l'une à Tautre ! il n'en fut pas ainsi : Augustin, comme il le dit, ne vit Jérôme que par les yeux d'Alype; et c'est de loin seulement, et à travers la distance des mers, qu'ils se transmirent leurs pensées.
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Augustin commença celte tardive liaison, moins paf des félicitations sur les travaux du solitaire, que par la demande d'un nouveau travail qu'attendaient de lui les Églises d'Afrique ; c'était la traduction de ces grands docteurs de l'Église d'Orient, Athanase, Grégoire, Basile, Chrysostome , dont le génie n'était qu'à demi connu dans l'Occident , et qu'Augustin lui-même lisait peu dans leur langue. Cette œuvre lui paraissait plus utile que de continuer à traduire sur le texte hébraïque les livres saints que la version des Septante rendait accessibles à tout l'Orient grec, et que , d'après cette version , on avait déjà traduits en latin *.
A ce jugement, à ce vœu, Augustin joignait une censure. Il blâmait Jérôme d'avoir justifié le mensonge , en supposant simulée la réprimande que l'apôtre Paul adres" sait à Pierre.
Augustin ne peut admettre cette feinte. Il voudrait consulter Jérôme sur d'autres questions religieuses; niais une lettre ne suffit pas ; il attendra davantage du prêtre qu'il envoie près de lui , pour recueillir ses précieuses paroles. « Et cependant, écrit-il*, ce prêtre ne pourra jamais entendre de ta bouche autant de choses que je le voudrais; et à son retour, lorsque je recueillerai de son sein les trésors que tu y auras versés, il ne comblera pas le vide qui est en moi; il n'apaisera pas la soif que j'ai de tes pensées. » Cette lettre ne parvint pasd'abordà Jérôme; celui qui devait la porter fut retenu en Afrique. Une seconde lettre n'obtint pas de réponse. Augustin craignit que ce silence n'eût pour motif la publicité qu'avait reçue sa lettre , dont quelques copies s'étaient répandues dans
1. C'était la version dite Veius italica^ dont U reste quelques fragments d'un style bien moins énergique et moins coloré et d'une fidélité moins littérale que la traduction de saint Jérôme.