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CHAPITRE XVI.— LE LONG DE LA SEINE

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verne des canotiers toujours si gaie et si bruyante.

Aussi le dimanche, quelle affluence de canotiers et de canotières! Yoyez-les entrer dans la grande salle, vêtus de leurs costumes pittoresques, avec leurs pavillons bigarrés. Les uns portent fièrement leur vareuse goudronnée, les autres s’avancent couverts de peaux de bêtes ; ceux-ci ont des camisoles rayées de rouge et de blanc, ceux-là apparaissent revêtus d’un uniforme qui rappelle un peu celui de l’aspirant de marine, c’est-à-dire, de la veste de drap bleu aux ancres d’or, de la casquette gai nie de sa gourmette, de la chemise au col rabattu. A cet élégant flambard il ne manque que les aiguillettes et, le poignard. |

Cependant , après avoir échangé des poignées de main, les convives s’asseoient devant les longues tables ch; rgées de bouteilles et d’assiettes; le verre élancé où va pétiller le champagne s’élève orgueilleusement au - dessus des autres verres, comme le lis domine les fleurs vulgaires de nos jardins.

Quantum tenta soient inter viburna cupressi

Les convives de la taverne appartiennent, nous l’avons dit, à toutes les classes de la société. Dans le monde ils sont artistes, marchands, employés; mais à Bercy comme à Asnières, ils ne sont que canotiers. Aussi ont-ils des noms particuliers sur leurs canots et dans leurs ports ; chacun a son sobriquet: l’Araignée interpelle l'Écureuil, Grain-de-sel délie Fil-de-fer, Gueuled’acier se dispute avec Goliath. Sous ses masques, comment reconnaître tel peintre célèbre, ou tel avocat, ou tel banquier. Tout déguise le canotier, le nom,

le costume et aussi le ___ ^

langage.

Du reste, pendant la semaine , il dépose ses mœurs de mer, sa piraterie, sa chique, sa grosse voix , sa rudesse et tout son attirail terrible, dont il ne s’affuble guère que le dimanche; il n’t st scélérat boucanier et flibustier qu’un jour st r sept.

Les fastes des Séqu; nions ont des dates bhtoriques. Pour ne parler que de ce siècle, nous citerons le marsouin qui a remonté la Seine jusqu’à Paris, remorqué par un bateau de sel.

On le voit empaillé au Muséum d’histoire naturelle; les feux d’artifice de l’Empire qui faisaient flamboyer les

eaux ; la fête vénitienne,

le fameux vaisseau de carton et les gondoles

illuminées de 1832 , les débris de l’archevêché roulés dans les vagues, les bateaux funèbres qui portèrent au Champ de Mars les corps des morts de Juillet et ceux qui rapportèrent à Paris les débris calcinés de la catastrophe du 8 mai; l’obélisque de Louqsor, son allège et son équipage; ce fut la première fois que Paris vit dans ses eaux un bâtiment de l’Etat ; les restes de Napoléon rapportés par le prince de Joinville.

Le canotage a son Livre d’or sur lequel sont consignées toutes les belles actions des marins de la Seine. Que de fois n’a-t-on pas vu le canotier parisien plonger tout habillé pour retirer un enfant ou une femme en danger de se noyer ! Asnières, Bercy, tous les ports situés entre le pont de Conflans et h; pont de Saint- Cloud ont été témoins des actions sublimes des Séquaniens; quelques-uns même, emportés par un excès de

Un sauvetage.

courage etde zèle; vont, assure-t-on, jusqu’à précipiter les dames qui les accompagnent dans la rivière, afin d’avoir l’occasion et le bonheur de les sauver. Tel autrefois le sage Mentor précipitant le jeune Télémaque dans l’onde amère.

La Seine à ses Bohémiens: ils pillent et dévalisent les bateaux dans lesquels ils se glissent malgré la surveillance des mariniers qui établissent leurs lits et

Les chiens de sauvetage.

leur marmite dans les cabines. Ce sont les mariniers qui sont ordinairement chargés du soin de surveiller la flottille des canots, pendant que les marins font du paysage, aiment des étoffes ou se livrent à la procédure.

Le Parisien aime la Seine comme le Vénitien aime l’Adriatique. L’enfant de Paris, s’il le pouvait, ferait de son fleuve une mer. Que de fois il a sérieusement songé à opérer ce prodige ! Aussi, comme il traite

gravement toutes ses relations avec la Seine ! Les rivageurs et les canotiers de la Seine sont assurément de nature plaisante; il est sans doute difficile de ne pas rire de l’importance nautique dont ils affublent leur personne, leurs mœurs et leur langage : c’est le carnaval sur l’eau. Cependant, sans trop d’effort, on peut retrouver, dans cette fantaisie poussée jusqu’au burlesque, les traces de l’instinct primitif et des premières amours des rives et du fleuve.

Une ville s’est établie au milieu du fleuve dont elle complète ainsi la vie et le mouvement : cette ville a suivi , trop lentement peutêtre, dans ses progrès et dans ses embellissements, l'impulsion du rivage qui chaque jour se couvre d’édifices nouveaux. Nous parlerons de cette ville fluviale dans notre promenade sur la Seine.

Nous raconterons les drames et les vaudevilles du fleuve au fur et à mesure que nous les rencontrerons si r notre route; pour le moment nous nous contentons de signaler à l’admiration du lecteur ce philanthrope à quatre pattes, ce chien de Terre- Neuve, toujours disposé à sauver l’homme qui se noie.

Le chien de Terre-Neuve est un des plus intimes amis du canotier, et cette amitié n’a pas toujours été inutile à ce dernier. Il avait été question d’établir une colonie de ces animaux sur les bords de la Seine depuis Charenton jusqu’au pont d’Iéna, pour retirer de l’eau les mortels qui y tombent par mégarde ou s’y précipitent volontairement ; mais il n’a pas été donné suite à ce projet.

Ce sont toujours les mariniers qui restent chargés

de cette besogne; autrefois on leur donnait comme prime 15 francs P°ur chaque individu retiré de l’eau vivant, et 23 francs pour un cadavre ; mais on fait le contraire depuis quelques années, pane qu’on s’est aperçu que certains mariniers, peu philanthropes , achevaient quelquefois l’asphyxié à coups de en chef, pour obtenir la plus forte prime, la pi Ime de 25 fr.

Si la pensée se reporte vers le passéà travers les ténèbres qui entourent l’origine de l’antique Lutèce, nous voyons le berceau de Paris placé dans une île.

En avançant de siècle en siècle, la Seine est pour Paris une source toujours croissante de prospérité. C’est en témoignage de ses bienfaits que la ville de Paris a placé dans son écusson un vai seau, comme le signe durable de sa gratitude pour cette navigation du fleuve qui fut le principe de sa grandeur.

Paris et ses magistrats ont épousé la Seine, comme autrefois Venise et ses doges étaient mariés à l’Adriatique.

(ititj)iljT XVII.

LE LONG DE LA SEINE (Suite).

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