‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 105 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LE LONG DE LA SEINE (Suite).

Dans l’espace qui s’étend de la barrière au territoire de Conflans, on distingue le petit et le grand Bercy. Le grand Bercy est un château qui fut construit par Louis Lavaux, architecte de Louis XIV, et dont le parc fut planté parLenôtre.

Le petit Bercy et ses jardins sont compris au jourd’hui dans remplacement occupé par l’entrepôt des vins. On pense bien que, grâce à cette destination commerciale, le château et ses dehors ont subi une complète métamorphose.

Bercy est l’entrepôt général des vins de France, pour la consommation du Parisien. C’est là que viennent se fournir, non-seulement les marchands de vins de la capitale, mais aussi un grand nombre de particuliers. Nous parlerons, en descendant la Seine, de ce vaste entrepôt, qui mérite une description spéciale.

Les vins n’arrivent pas seulement à Bercy ; on assure que ce petit port dépourvu de vignes fabrique des vins de Bordeaux et de Bourgogne en très-grande, en trop grande quantité. C’est même en vue d’obvier à cet abus si nuisible à la santé publique, qu’un poste de d (:j us ta leurs-yourmels a été établi sur le port avec la mission expresse d’éprouver tous les liquides qui sont sur la place.

Enfin Bercy est, pendant l’été surtout, le buen relira des amateurs de fritures et de matelotes.

Et maintenant, avant de nous livrera notre promenade au cours de l’eau, parlons tout de suite, pour

ne pas revenir sur nos pas, de trois établissements importants que l’on aperçoit de Bercy, Bicêtre, la Salpêtrière et Charenton.

Parmi les maladies innombrables qui sont le triste apanage de l’organisation humaine, la folie est sans

Château de Bercy.

contredit e lle qui, envisagée de s.tng raid, inspire à l’homme 1 ; plus de répulsion instinctive et de pitié. Le courage, l’honneur et d'autres sentiments dont bien peu d’hommes sont incapables, font braver les

fléaux les plus terribles et surmonter cette horreur de la mort naturelle à tous les êtres animés. Un lâche attachement a la vie ou l’énergie du stoïcisme peuvent encore soutenir le malade au milieu des souffrances de la maladie, quand, de tout l’être humain, l’organe de la pensée est le seul intact et presque le seul vivant. Si le corps a perdu ses forces, si la douleur le torture, du moins les jouissances de l’esprit restent; l’affection des amis, des proches, peut faire oublier au malade ses maux pendant quelques instants, et le philosophe se console assez facilement de ne vivre que par la pensée ; mais quand l’intelligence est en ruines, quand le plus noble attribut de l’être raisonnable a fait place au délire, lorsque les sens pervertis font du malheureux aliéné le jouet d’illusions continuelles, que, tombé dans la démence, il reste insensible à tout I ce qui l’entoure, enfin que, souvent à charge à lui- 1 même, il devient la terreur ou la désolation des siens, cette mort de l’esprit n’est-elle pas plus redoutable j que celle qui nous délivre de tous maux?

En présence d’une pareille infortune, le premier sentiment semble devoir être celui de la commisération. Si la sûreté publique et l'intérêt du malade veulent qu’en le privant de sa liberté, on l’empêche de nuire aux autres et de se nuire à lui-même, les soins dont on l'entoure, les moyens coercitifs même, (loi— j vent être empreints d’un sentiment de pitié hienveil- ! lante; et pourtant, il faut l’avouer à la honte de la

V ue prise du [tort de Bcnn .

société, pendant trop longtemps il n’en a pas été ainsi.

Considérée, dans l’antiquité, comme résultat direct d’une influence divine, l’aliénation mentale fut l’objet, à cette époque et dans le moyen âge, d’une foule de préjugés. Chez certains peuples sauvages et dans l’Orient, on regarde encore les aliénés comme protégés spécialement et même inspirés par la Divinité : singulière idée que celle de faire honneur à Dieu de rêveries dont pas un homme raisonnable ne veut être responsable. Ce préjugé n’a du moins rien de nuisible à des malheureux qu’il entoure, au contraire, d’un

certain respect et de soins pieux; mais il n’en a pas été ainsi chez tous les peuples. Les auteurs nous donnent peu de détails sur le traitement de la folie dans une antiquité reculée; on sait seulement qu’on faisait prendre aux fous de l’ellébore, qui pouvait réussir quelquefois par son eflèt purgatif. Arétée est le premier qui présente une description exacte et assez complète de l’aliénation mentale. Celse recommande de la douceur envers les aliénés, et prescrit comme un moyen curatif des plus efficaces l’exercice et un travail rude; mais si, par de tels préceptes, ce grand

médecin s’est montré digne, de lui-même, on ne peut assez regretter l’erreur qui lui a fait- préconiser en même temps les moyens violents et les coups comme utiles dans le traitement de la folie. Erreur déplorable en effet, puisque l’ignorance de tant de siècles a pu s’en prévaloir pour justifier les sévices exercés envers des malheureux dignes du respect que tout malade doit inspirer.

Au reste, on ne prétendait guère, au moyen âge et jusqu’au siècle dernier, traiter les aliénés comme des malades. En général , on ne croyait pas à la pos-

sibilité de leur guérison, et l’on semblait d’ailleurs ne rien négliger pour rendre les guérisons impossibles.

Aucun hôpital spécial n’était destiné aux aliénés : ceux dont le délire tranquille et inofïensif n’inspirait aucune crainte étaient laissés en liberté, et vivaient dans leurs familles ou errants. Quant à ceux que leur indocilité rendait à charge à leurs proches, ou que l’on considérait comme dangereux , on commençait quelquefois par les soumettre à un traitement qui consistait dans l’emploi de moyens violents plus capables de nuire aux malades que d’améliorer leur état ; puis, après quelques essais de ce genre, on li s déclarait incurables , et alors c’était en général dans les prisons qu’on les enfermait ; souvent même ils y étaient placés dès le début. Là, confondus avec les malfaiteurs , dont ils étaient l’horreur et le jouet , et dont le contact était pour eux une humiliation et une cause incessante de ressentiment, enchaînés, couchés sur la paille ou sur la pierre nue , abandonnés

au dénùment et à toutes les privations, résultat fréquent du désordre de leurs idées , ces infortunés voyaient presque toujours s’aggraver leur mal , et, la- plupart du temps, leur délire prenait le caractère de la frénésie : alors on les accablait sous le poids des fers, et le fouet ou le bâton meurtrissait leurs membres. Souvent même, sans que rien pût servir de prétexte , ils avaient à supporter la brutalité d’un gardien contre qui personne ne songeait à les protéger. Presque partout, en Europe, leur sort était le même. Si , dans quelques localités, ils étaient enfermés dans un hôpital et non dans une prison, leur présence élatfpour les autres malades une cause d’émotions nuisibles, et, quant à eux , ils n’y gagnaient que d'éviter l’assimilation aux malfaiteurs. Du reste, rien n’était changé à leur malheureuse existence, trop heureux ceux dont la mort venait abréger les maux.

Qui ne connaît cette belle composition allemande représentant la cotir d’une maison de fous'? Peut-on n’êlre pas vivement ému en voyant ces malheureux

livrés chacun à son idée dominante , cette pauvre jeune mère pressant avec tant d’amour sur son seii un objet quelle prend pour son enfant? Et qui n’r pas frissonné d'horreur et d’indignation en apercevant au fond de la scène un homme à figure sinistre portant à sa ceinture le fouet du bourreau à côté des clefs du geôlier ?

Ce n’est pas la pitié de l’infirmier intelligent qu’on lit sur les traits de cet homme, c’est la brutalité de l’argousin. Cette gravure nous semble donner, sous un point de vue restreint, une assez juste idéi du sort des classes pauvres pendant cette longue suite d’années qui n’a guère fini , pour la France, qu'à l’époque de la révolution. Le pauvre, s’il devient coupable, paye tribut à des lois draconiennes; si perd la raison, on le traite comme un forçat ou comme un animal dangereux; le pauvre lépreux esl mené pour sa vie dans un cachot ; le pauvre maladi est admis par grâce dans un hôpital , et placé damun lit eù souffrent deux à trois ou même cinq autres

La maison des fous.

infortunés. L’homme d’armes, le soldat, s'ils sont renversés sur le champ de bataille, y attendent dans les angoisses de la douleur que le vainqueur, après 1 affaire, s il en ale temps, fasse ramasser et panser les blessés.

L’ignorance, source des préjugés, venait, il faut bien l’avouer, merveilleusement en aide à ces institutions. On empoisonnait ou on étouffait les malheureux atteints d’hydrophobie, et de pauvres folles qui, dans leurs hallucinations, croyaient voir le diable et lui parler, étaient bridées comme sorcières.

On n’était pas encore bien loin de ces pratiques barbares, et le sort des aliénés était toujours aussi triste en France, lorsque Tenon publia ses Mémoires sur les hôpitaux de Paris, en 17XX. On voit dans ce travail d’un savant consciencieux, qu’alors les aliénés en traitement étaient entassés pêle-mêle avec les autres malades. Quand un aliéné était jugé incurable, on le transférait dans un des asiles destinés aux fous furieux. C étaient les Petites-Maisons, qui contenaient quarante-quatre loges pour autant d’aliénés des deux

sexes, P>i< être , la Salpêtrière, et vingt pensions , réparties dans les divers quartiers de Paris.

Le lut en 1 70.0 que 1 illustre Pinel, dont le nom sera toujours cher a la science et à l'humanité, devint médecin de Iticétre. Frappé des résultats déplorables qu’amenait le régime auquel étaient soumis Ces pauvres malades, il éleva la voix en leur faveur, et parvint après plusieurs années dé lutte, à faire triompher la cause de l’humanité. Le 4 prairial anvi (23 mai 171)7), les chaînes des aliénés tombèrent, et, dans son bel ouvrage sur 1 aliénation mentale, Pinel trace ce tableau touchant des et têts que produisit sur eux cette délivrance : « Quarante hommes que rien ne pouvait dompter turent mis en liberté et purent se promener dans les cours sans autres entraves que le gilet de force. Dès lors on vit cesser leur fureur; ils devinrent dociles et soumis, quand aux mauvais traitements succédèrent la douceur et des soins bienveillants. »

Mais cette réforme ne se répandit que bien lentement. Pinel cite, comme célèbre pour le traitement de la folie, un etablissement monastique situé dans le

midi de la France, et où, de son temps, les coups de nerf de bæ'uf étaient employés comme moyen coereitil pour des causes légères.

Dans le Dictionnaire (les sciences médicales , imprimé' en 1X20, on lit: « qu'à la maison d’aliénés de Maréville (Meurthe), les cages où l’on enferme les tous furieux sont dans des caves, et s’élèvent d’un pied au-dessus du sol, construites partie en bois plein, partie a claire-voie; elles n’ont que quatre pieds de large sur six de profondeur, et sont éclairées par les soupiraux qui donnent du jour et de l’air aux caves. » Ces cages, par leur partie supérieure, donnaient dans une cour; au soupirail était fixée une chaîne de six pieds de long. On mettait les aliments destinés à l’aliéné dans une écuelle en fer attachée à cette chaîne, et on lui faisait passer son repas à travers la grille, comme on donne la pâture à une brute. Nous tenons ces détails de M. le docteur Voisin, que nous aurons plus d’une fois l’occasion de citer dans ces notes, et qui vit les choses se passer ainsi à la maison de Maréville, dans le voyage qu’il y fit avec Esquirol en 1X21.

Page 1