‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 106 sur 230 · CHAPITRE XVII.— LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII.— LE LONG DE LA SEINE (Suite

A Bicêtre et à la Salpêtrière on ne voyait, il est vrai, rien d’aussi affreux, depuis qu’à la demande de Pinel les cachots souterrains avaient été comblés; cependant le quartier des aliénés, dans ces hôpitaux, avant 1829, et surtout avant 1827, offrait encore un spectacle affreux. De longs bâtiments, aussi rapprochés que possible les uns des autres, présentaient une suite de petites cellules de deux mètres en tous sens, à porte étroite et basse. Quand cette porte était fermée, le jour et Pair ne pénétraient que par une fenêtre de soixante à soixante-quinze centimètres de haut sur quarante à cinquante de large. Au-dessus de la fenêtre et de la porte régnait, dans toute la longueur du bâtiment, un auvent destiné à garantir ces ouvertures de la pluie, mais qui empêchait en même temps le soleil d’y pénétrer.

On appelait rue l’espace compris entre deux bâtiments : c’étaient la rue (l'Enfer, la rue des Furieux , etc.; ces dénominations allaient fort bien avec le reste.

Avant la réforme de 1797, des rondes de gardiens, pendant le jour, de soldats, la nuit, maintenaient l’ordre dans ces rues d'une ville qu’on pouvait appeler à bon droit cit/à dolente.

Tous les moyens étaient bons alors contre les fous; ainsi M. Poulain, surveillant des ateliers à Ricêtre, et qui, dès cette époque, était employé dans l'hospice, se souvient d’avoir vu tirer un coup de fusil sur un aliéné qui cherchait à s’évader en franchissant le mur d’enceinte. Le coucher consistait en une auge de bois scellée au mur, et garnie de deux bottes de paille, d'une couverture, et de draps pour les malades tranquilles. Une partie des cellules étaient adossées à des terrasses, et toutes se trouvaient presque au niveau du sol; aussi l’humidité la plus affreuse y régnait constamment, et une mousse verte en revêtait les murs.

Tel était encore, en 1825, l'asile des aliénés.

Ils n'avaient plus à craindre les chaînes et les coups; mais, presque entièrement abandonnés a eux-mêmes dans leur étroite prison, si leurs penchants maladifs les portaient à détruire leur lit ou leurs vêtements, ils restaient nus, couchés sur la dalle ou sur un peu de paille, au milieu de la plus affreuse malpropreté, et leur cellule présentait un aspect qu’il faut renoncer à décrire.

Ce fut dans cet état que vécut pendant vingt ans , à la Salpêtrière , la fameuse Théroigne de Méricourt, dont on peut citer l’exemple comme preuve des modifications profondes que l’aliénation mentale apporte quelquefois à l’impressionnabilité des organes.

Cependant plusieurs esprits distingués, et a leur tête Esquirol, le digne continuateur de Pinel, marchaient rapidement dans la voie du progrès, et s'efforcaient de rendre les guérisons plus fréquentes en essayant de moyens divers. On savait que dans les pays étrangers et même en France existaient des asiles d aliénés où l’on faisait suivre aux malades un régime de vie tout différent de celui que 1 usage avait consacré généralement chez nous. Pinel avait proclamé « 1 exercice musculaire et l’application a un travail mécanique comme loi fondamentale de tout hospice d aliénés ; » s’appuyant sur des exemples empruntés au bel

établissement de Saragosse et à celui d’Amsterdam, où la culture des champs et le travail étaient employés comme le remède le plus puissant contre la folie, il avait demandé, mais inutilement , pendant les deux années qu’il fut médecin de Bicêtre, un terrain adjacent au quartier des aliénés pour le leur faire cultiver.

En 1825, M. Ferrus, qui venait d’être nommé médecin de Bicêtre, entreprit une réforme dont personne mieux que lui ne comprenait l’importance, et qui ne pouvait être mise à exécution que par un homme joignant aux connaissances les plus étendues un esprit actif et énergique. On avait reconnu que lorsqu’on pouvait décider un aliéné à travailler pendant quelques heures au manège du grand puits , qui seul alors fournissait de l’eau à Bicêlre, il était plus calme la nuit suivante et retrouvait le sommeil. La faible rétribution allouée pour ce travail suffisait à le faire désirer par des gens d’une extrême indigence pour la plupart.

On n’attendait donc que l’occasion de mettre en pratique le grand principe du travail, et l’on cherchait de Fourrage aux aliénés, lorsqu’on 1829, l’administration fit commencer de nouvelles constructions.

Des travaux de terrassement devaient être exécutés. M. Ferrus proposa d’y employer ses convalescents. Enchantés (h; se trouver hors de leurs salles , les malades s’empressèrent de répondre à l’appel du médecin, et en très-peu de temps ils eurent élevé à eux seuls le terre-plein immense sur lequel repose une partie des bâtiments de la cinquième division. Fendant que les plus robustes hâtaient ainsi leur guérison, tout en épargnant des journées d ouvrier a 1 administration des hospices, d’autres se livraient à un travail moins rude et plus conforme à leurs goûts. Ces derniers cultivaient les fleurs qui ornent, dans la belle saison, les cours de l’hospice. Souvent aussi le goût du malade lui était adroitement inspiré par le médecin, qui jugeait tel ou tel genre d'occupation plus convenable à tel ou tel individu.

Tout contribuait à améliorer l’état des malades. Les plus gravement atteints, ceux que l’on ne pouvait décider au travail, trouvaient une distraction dans la vue des constructions qui s’élevaient. Quand les travaux de terrasse furent terminés à Bicêtre, INI. Ferrus obtintde faire labourer à la bêche, par ses malades, des champs avoisinant l’hôpital et qui sont la propriété des hospices. Ainsi se trouva exaucé le vœu de Fine!.

Cependant les aliénés étaient devenus des ouvriers si actifs, qu’ils manquaient souvent d’ouvrage. D’ailleurs le nombre de ceux qu’on envoyait au travail croissait chaque jour, et l’administration ne pouvait leur livrer ses terres à cultiver qu’au fur et à mesure de l’expiration des baux. En cherchant avec l’administrateur des hospices s’ils ne trouveraient pas, dans le voisinage de Bicêtre, quelque terrain que le conseil pût abandonner aux aliénés, M. Ferrus entendit parler de la ferme Sainte-Anne, et il demanda à l’administration de transformer cette ferme en hôpital pour les aliénés convalescents; mais cette demande fut d’abord repoussée comme devant entraîner trop de dépenses.

Installer un hôpital sans bourse délier, c’était une chose difficile, et cependant le problème fut résolu. Située à trois kilomètres de Bicêtre et près de la barrière de la Santé, la ferme Sainte-Anne était autrefois louée douze mille francs, et avait été exploitée avec plus ou moins de succès par différents locataires. Depuis assez longtemps elle était abandonnée; les terrains qui en dépendaient, bouleversés de toutes parts pour en extraire de la pierre, ne présentaient

pas un hectare cultivable. Les bâtimentsétaient délabrés , les aménagements intérieurs complètement détruits, les fenêtres et les portes sans châssis ni ventaux; ce-1 tait une ruine, enfin.

. M. Ferrus proposa d’abord de faire niveler le sol par ses malades, et bientôt les terrains de l’enclos, d’une contenance d’environ cinq hectares, furent rendus à la culture. Dès la première année (1831), cet enclos donna aux hospices un revenu net de dix-neuf cents francs.

Rendu plus hardi par ce résultat, M. Ferrus demanda qu’on logeât ses ouvriers dans les bâtiments de la ferme ; et comme l’administration objectait que ces bâtiments n’étaient pas habitables et qu’elle manquait de fonds pour les réparer, il offrit de les mettre en état de recevoir ses convalescents. On accepta, et, restaurés pour le mieux, nettoyés avec soin, les bâtiments de la ferme Sainte-Anne reçurent leurs nouveaux hôtes, qui pouvaient jusqu’à un certain point s’y considérer connue chez eux, car tous les travaux de maçonnerie , charpente, menuiserie, serrurerie , couverture, peinture, etc., avaient été exécutés par les aliénés; l’administration n'eut presque pas d’autres frais à faire que la fourniture des outils et des matières premières, et le transport des lits.

M. Ferrus fut soutenu dans ses demandes à cet égard et puissamment appuyé auprès du conseil des hospices par feu M. Desportes, dont le rapport sur les hôpitaux de Bicêtre et la Salpêtrière, publié eu 1835, confirme les faits que nous relatons. Nous devons aussi rendre témoignage à la coopération éclairée qu’apporta dans toutes ces améliorations M. Malion, directeur de Bicêtre, qui, par une sage administration et la sollicitude qu il met a améliorer chaque jour le sort de ses pauvres pensionnaires, se montre le digne successeur de Pussin, immortalisé par Pinel. U est juste que des hommes modestes, qui font le bien sans bruit et sans éclat, aient part à la reconnaissance publique comme ils ont eu part à cesré-

Fcrmc Sainte Anne, annexe île la vieillesse (hommes») tu fixée par les tous.

formes réclamées au nom de la science et de 1 humanité.

Pendant la saison où les travaux champêtres sont interrompus, M. Desportes proposa, pour occuper les aliénés , de leur faire blanchir les toiles neuves des hospices. L’administration dépensait chaque année 10,000 fr. pour le blanchiment de ses toiles. Une buanderie fut installée dans l'enclos de Sainte-Anne, et les prés de l’enclos servirent à étendre les toiles.

Ce travail facile et propre fut accepté par les aliénés avec plaisir, et l’administration réalisa bientôt un bénéfice annuel de 10,0001V. Plus tard, on fit nettoyer aux aliénés les vêtements et les couvertures de Bicêtre. Ce genre de travail, assez répugnant par sa malpropreté, ne pouvait être approuvé par le médecin, qui savait bien qu’on doit rendre le remède aussi agréable que possible ; mais 1 administration passa outre, et le nettoyage a toujours lieu à Sainte- Anne. Nous verrons plus tard que l’administration ne s’est pas arrêtée là dans la transgression des indications médicales.

( )utre les convalescents logés à Sainte-Anne, d’autres malades en traitement ou incurables s’y rendaient chaque jour, pour prendre part aux travaux divers. Cette promenade était accordée comme récompense , et surtout comme un moyen sur d'amener chez les malades agités plus de tranquillité. Cntin , tous ces résultats étaient si frappants, que dès 1833, c’est-à-dire après une seule année d’expérience, l'administration avait érigé la ferme Sainte- Anne en succursale de Bicêtre, et 1 avait destinée à recevoir les convalescents de la division des aliénés.

Depuis celte époque, la ferme a prospéré d année en année. Des terrains étendus ont été ajoutés a ceux de l’enclos, et son produit est considérable.

Outre les terrains adjacents à la ferme Sainte-Anne, les hospices firent aussi cultiver, dès 1833, par les aliénés, des pièces de terre qu’ils possèdent à Montrouge, à Ivry, etc. Vers cette époque, et lorsque l'on commençait à peine à admettre des idées repoussées longtemps comme une utopie, l’administration eut à faire exécuter des travaux de terrassement à la Salpêtrière, l’hôpital Saint -Antoine et aux Orphelins: M. Ferras réclama ces travaux pour les aliénés , mais alors les objections arrivèrent de toutes parts. Les aliénés allaient bien à Sainte - Anne ou à Montrouge , il est vrai ; mais pouvait-on proposer de faire traverser une partie de Paris à une bande de fous armés de pelles, de pioches, de bêches? Qui oserait prendre cette responsabilité? Qui pouvait répondre des conséquences d’une imprudence pareille?

Ces craintes semblaient assez fondées, et ne pouvaient manquer île se présenter à l’esprit des gens du monde. Cependant le médecin de Bicêtre, fort de son expérience, et connaissant bien ses malades , insista, et fit tant, qu’il obtint ce qu’il demandait.

Quelque temps après, une brigade de soixante hommes , revêtus de la veste et du pantalon de bure grise, et coi fiés d un large i hapeau de paille, portant sur leurs épaules les outils nécessaires à leur travail, sortirent un matin de Bicêtre, sous la conduite de trois surveillants, dont le costume différait peu du leur; ils prirent tranquillement la route de Paris gagnèrent le boulevard de l'Hôpital par la barrière d’Italie, et arrivèrent à la Salpêtrière. Les habitants des quartiers qu'ils traversaient les regardaient avec étonnement, ne sachant quels pouvaient être ces ouvriers vêtus uniformément, à peu près comme des prisonniers. On faisait sur leur compte mainte supposition; mais il ne vint à l'esprit de personne de prendre pour des fous des gens qui marchaient avec tant d ordre et si paisiblement. Ce début heureux ne lut pas démenti par 1 expérience des jours suivants. Tous les matins les aliénés se rendaient à leur travail; ils ne revenaient a Bicêtre que pour le repas du soir.

Désormais la question était jugée, et personne ne songeait plus à taxer d'imprudence un essai qui donnait de si beaux résultats. Pas une évasion n’avait eu lieu pendant ces longues promenades, et malgré le petit nombre d’infirmiers qui accompagnaient chaque brigade. Enfin, pour donner une idée de l’ordre et de la bonne tenue de ces malades si longtemps suspectés, il suffira de citer le fait suivant : M. Ferrus , par mesure de surveillance, allait souvent attendre au passage la brigade qui traversait l’extrémité sud-est de Paris. Un jour qu’il marchait à sa rencontre, il est

Ateliers de travail d s aliénés

tout surpris, arrivé à un carrefour, de trouver ses soixante aliénés assis sur les bornes ou se promenant en long et en large. Ne voyant plus d’infirmiers, il s’informe d'eux auprès des malades, qui lui montrent le cabaret voisin. Les infirmiers s’y grisaient de leur mieux , tandis que les fous attendaient tranquillement dans la rue qu'il plût à leurs guides de reprendre leur route.

Salle de musique à la S iij eirière.

Outre le travail des champs et de la terrasse , les aliénés trouvaient dans Bicêtre même des ressources contre l’inactivité. Pour éviter ce grand obstacle à la guérison, cette cause si puissante de ré< idive, M. Malien avait installé dans l’hospice des ateliers de métiers divers. Autour d’une table assez grande pour suffire ii dix ouvriers, étaient disposées des stalles séparées entre elles par des barreaux auxquels pendaient, attachés à de petites chaînes, les instruments de chaque profession : ciseaux et fers pour les tailleurs; marteaux, tranchets, alênes pour les cordonniers. D autres ouvriers tressaient de la paille, travaillaient des cuirs, fabriquaient des bas.

La plus active surveillance accompagnait partout

ces aliénés, dont quelques-uns pouvaient à bon droit inspirer des craintes. Au reste, les ateliers furent en activité pendant plusieurs années, et pas un accident n’y fut observé. Malheureusement l’affluence des malades et le défaut d’espace pour les recevoir ont obligé, dans ces derniers temps, à transformer en salles d’hôpital les bâtiments où ces ateliers étaient situés, et les malades travaillent dans les couloirs de surveillance ménagés le long des bâtiments élevés en 1829.

Pendant que l’on faisait à Bicêtre ces belles expériences sur le travail des aliénés, les médecins de la Salpêtrière s’efforçaient 'd’obtenir dans leur hôpital des résultats analogues. Eux aussi avaient vu remplacer les anciennes loges par des constructions nouvelles ; on avait enfin accordé aux aliénées de Pair et de l’espace ; elles pouvaient se promener dans de vastes cours, et quelques plates-bandes avaient été disposées pour qu’elles pussent y cultiver des fleurs; mais le travail du jardinage, qui plaît en général aux hommes, n’est pas approprié aux goûts et aux habitudes des femmes. Aussi a-t-on été obligé, à la Salpêtrière, de renoncer presque complètement à l’emploi de ce moyen. D’autres, plus conformes au goût des malades , ont été mis en usage avec succès. Dès 1831 , M. Falret, médecin de la section du traitement à la Salpêtrière, formait une école de quatre-vingts idiotes ou aliénées chroniques choisies sur environ quatre cents malades, et des succès, chaque jour plus encourageants, venaient couronner ses efforts; un peu plus tard, il tenta la même chose pour les aliénées à l’état aigu, et réussit la seconde fois comme la première. Il obtint d’abord de quelques-unes de ses malades qu’elles lui récitassent quelques vers, une fable, par exemple, qu’elles avaient apprise, et bientôt il eut atteint le but qu’il se proposait, car les autres malades, entraînées par l’exemple, se prêtèrent en grand nombre à ce qu’on leur offrait comme une distraction, comme un moyen de hâter leur guérison, et de prouver qu’elles étaient assez raisonnables pour sortir de l’hôpital. Quelques années après les premiers essais de ce genre, des réunions furent organisées dans une salle disposée à cet usage; les premiers frais d’installation de ces écoles avaient été supportés par M. Falret, qui avait fait toutes ces belles expériences sans bruit et sans en rien publier; plus tard, l'administration consentit à fournir des pianos, et une maîtresse de chant fut chargée d’instruire les malades. En même temps, des ouvroirs furent installés dans la division des aliénées, et les convalescentes, les incurables tranquilles, purent y venir travailler au linge des hdspiees; enfin, des rouets furent distribués dans les salles: cette dernière mesure eut un grand succès. Des femmes dont on ne pouvait obtenir d’application à aucun autre travail, et bien moins encore aux exercices de mémoire, consentirent sans trop de peine à filer. La tranquillité, l’ordre des salles et l’état mental des malades y gagnèrent beaucoup. Des aliénées qui, depuis dix ou quinze ans, n'avaient d’autre pensée que celle du suicide, et (h nt tous les mouvements devaient être surveillés, même quand la camisole de force enchaînait leurs I ras, trouvent maintenant dans le travail du rouet une distraction à leur manie, une occupation de leurs bras et de leurs jambes qui réagit sur le moral en détournant l’attention des idées dominantes vers un but positif, et qui surtout a l’avantage de ne pas laisser les membres dans l'inaction, c’est-à-dire toujours prêts à exécuter les suggestions

funestes d’un cerveau malade. Les faits de ce genre

sont assez nombreux à la Salpêtrière.

Aux exercices de mémoire viennent s’ajouter, comme moyen puissant d’agir sur l’esprit des aliénées, des instructions religieuses faites par un aumônier qui sait mettre toute la mesure convenable en

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