CHAPITRE XVII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
traitant des sujets si délicats pour un tel auditoire.
Bicêtre, où l’exercice musculaire dominera toujours comme moyen de traitement , parce que ce sont des hommes qu’on y traite, n’a cependant rien à envier à la Salpêtrière en fait de moyens auxiliaires. Une bibliothèque est ouverte aux malades à qui le médecin croit devoir permettre la lecture. Un instituteur, chargé du soin de cette bibliothèque, fait aux aliénés des cours sur les connaissances élémentaires. Trois fois par semaine, les aliénés se réunissent pour chanter en chœur ou réciter des morceaux de littérature.
Ces réunions sont présidées par un des médecins de la division ; tout le service, clercs, surveillants, infirmiers y assistent et chantent avec les malades que cet exemple encourage. L’orchestre , composé d’aveugles pensionnaires de l’hospice, est dirigé par le maître de musique, qui touche un petit orgue. Voulant agir par des moyens plus énergiques sur le cerveau des malades, M. Leuret avait fait installer pour eux un théâtre, dont tous les accessoires, costumes, décors, étaient leur ouvrage, et sur lequel ils exécutaient des scènes dramatiques. Les représentations de ce théâtre, où était admis un public quelquefois assez nombreux, ont été suspendues par ordre de l’autorité, qui avait reçu des plaintes fondées. Une pareille publicité inquiétait, en effet, les familles, en ne respectant pas assez leurs secrets.
On se contente aujourd’hui des cours de lecture et des réunions musicales. Elles sont remarquables par la justesse d’exécution et, en général, par la beauté des voix. L’uniformité du costume donne à cette assemblée un aspect plus grave mais moins affligeant que celui des pauvres aliénées de la Salpêtrière.
Une autre innovation, qui date de 1834, c’est le repas en commun des aliénés. Avant cette époque, chaque malade recevait ses aliments comme cela se fait dans les salles d'hôpitaux. Aujourd'hui, des tables de dix à douze couverts sont dressées dans des réfec¬
toires où les aliénés valides se réunissent au son d’une cloche. Les écuelles, timbales et couverts en étain sont d’une admirable propreté. Les malades , surveillés les uns par les autres, sont retenus par ce sentiment de convenance qui n’abandonne jamais l’aliéné, et tel fou qui, livré à lui-même, jetterait ses aliments ou en gaspillerait une partie, les mange raisonnablement (>n présence de ses compagnons de table. L’ordre, l’économie, l’hygiène, gagnent à cette mesure
Ecole pour les idiots, à Bicêtre»
si simple en apparence et nouvelle pourtant. Du temps de Pinel, les idiots renfermés à Bicêtre n’étaient pas tous confondus avec les fous. Ceux que l’on regardait comme inoffensifs, et qui pouvaient se rendre utiles, servaient dans l’hôpital comme domestiques ou simples manœuvres, suivant le degré de leur intelligence, M. Ferrus avait demandé qu’on séparât tout à fait des aliénés ces malheureux; quelques essais avaient même eu lieu sous sa direction pour perfectionner ces
ébauches d’intelligence. Un infirmier avait été chargé de donner aux idiots les moins arriérés des leçons de lecture et d’écriture.
De son côté, M. Voisin, chargé du service médical des épileptiques et des idiots de la rue de Sèvres, avait le premier, et dès l’année 1830, appelé l’attention sur la possibilité d’obtenir beaucoup, au moyen d’une éducation spéciale, de la part de ces êtres organisés d’une manière incomplète ou vicieuse. Désolé de l’abandon où les idiots étaient laissés à Bicêtre, il demanda, quand il prit le service de cet hôpital, que l’administration fit pour cette classe de malades ce qu’elle avait fait, rue de Sèvres, pour leurs frères en infortune. Ses vœux’ont été exaucés! : depuis plusieurs années ces pauvres enfants reçoivent une éducation spéciale.
Avant peu d’années, la plupart de ces enfants, réduits autrefois à végéter dans un état inférieur à celui de la brute, pourront se rendre utiles et jouir des avantages de la vie sociale, en même temps que, par leur travail, ils indemniseront l’hospice d’une partie des dépenses dont ils sont l’objet; et quelle reconnaissance ne devra-t-on pas à ces hommes qui, par une étude de toute la vie, sont arrivés à donner l’intelligence à des cerveaux inertes, à faire penser la matière, et à réaliser ainsi la faille de Prométhée !
Après avoir constaté les améliorations apportées, depuis la fin du dix-huitième siècle, au sort des aliénés en France, nous regrettons de ne pouvoir faire à l’administration des hospices une part aussi large dans les sent iments de gratitude qu’inspirent ces heureuses innovations. 11 est bien vrai qu’elle les a autorisées, qu’elle y a concouru; mais il semble que, par une fatalité inséparable de tous ses actes, elle ne puisse rien faire de complet , et que, dans l’exécution d’une mesure heureuse, quelque faute doive nécessairement en annuler ou, du moins, en atténuer les résultats.
N ne générale des bâtiments nouveaux à la Salpétrière.
La cause de ce mal, signalée depuis longtemps, est dans la composition du conseil d’administration. Ce conseil compte dans son sein des magistrats, des notaires, des négociants, des industriels, de riches propriétaires, tous hommes qu’une vie honorable et une haute probité ont appelés à des fonctions si dignes de respect. Aussi le contentieux des hospices, leurs actes, leurs biens, tout cela est conduit, dirigé, administré par des mains intègres et habiles. Mais ce n’est pas seulement au point de vue du capitaliste qu il faut considérer les hôpitaux; il faut s’occuper un peu plus
15 Cent. LA LIVRAISON. — 43' Livr.
directement des malades qu’ils renferment; il faut surtout que la sollicitude qu’on leur porte soit éclairée; il faudrait, en un mot, dans le conseil des hospices, non-seulement des administrateurs, mais des hommes de science. Malheureusement ces derniers y sont en minorité; un seul médecin y figure. Sa haute position scientifique le rend digne à tous égards de prendre part aux délibérations du conseil; toutefois il n’est pas médecin d’hôpital. Il résulte de là que les arrêtés du conseil, dictes par les meilleures intentions et parfaitement conformes aux règles de
Aux bureaux de l’Ellustration, rue de Richelieu, 60.
l’économie, ne lesont pas toujours également à celles de l’hygiène, et que, fort utiles aux hôpitaux, ils le sont moins aux malades.
Quand on compare les anciens bâtiments de Bicêtre et de la Salpêtrière aux nouveaux, sans doute l’avantage est à ces derniers; cependant, lorsqu’on parcourt le quartier des aliénés agités, on est frappé tout d’abord de l’air de tristesse et de l’aspect misérable que présente1 l’extérieur des cellules dans l’un et l’autre hôpital. Le temps a fait tomber la peinture des portes, des volets, le bois reste à nu, ce qui fait
rARIS.TVI- Die FIRMIN DIDOT, 56. RUE JACOB. 20 G. par la poste.
ressembler ces fermetures à celles d’une prison mal tenue ou d’une basse-cour. Un peu de badigeon sur les plâtres et de peinture sur les boiseries donnerait un aspect général tout différent et préviendrait l’action rapidement destructive des agents extérieurs. Mais , en examinant de près ces cellules, on y remarque des défauts bien plus graves. La fenêtre est garnie d'une grille de fonte qui remplace le châssis vitré, dangereux pour un fou. Malheureusement cette grille a été faite tle façon à n’être guère moins dangereuse. Elle présente une série de tringles entre-croisées de manière à former des losanges d’environ dix centimètres de côté; la partie supérieure de la grille est à deux mètres à peu près au-dessus du sol, en sorte que rien n’est plus facile à l’aliéné que de se pendre à la grille de sa fenêtre, ce qui arrive de temps en temps.
11 suffisait de disposer les tringles parallèlement et seulement dansile sens vertical pour prévenir tout accident; mais la dépense était faite, et les médecins ont inutilement réclamé.
A la Salpêtrière, on a construit, près des bâtiments de la section du traitement, des pavillons destinés à loger chacun une maladeagitée. C’était une excellente idée ; mais malheureusement on a choisi pour cela un terrain si bas , qu’il faut, pour y arriver, descendre une rampe de plus de trois mètres. C’est un emplacement très-favorable pour un jardin maraîcher, mais non pour des constructions d'hôpital. Les pavillons qui s’y élèvent portent le nom de chalets, parce qu’ils ont une forme analogue à celle des maisons dans certaines parties de la Suisse. Ces maisons, en général, sont, comme on sait, des demeures fort malsaines, et, si elles n’influent pas d’une manière plus fâcheuse sur la santé de leurs habitants, c’est qu’ils y séjournent fort peupendantune grande partie de l’année, et que l’air vifdesmon- (agnesestlàpour obvier à leurs inconvénients ; mais, à la Salpétrière, le toit qui déborde largement de trois côtés de l’édifice, et le tambour en saillie qui en surmonte la façade, portent ombre sur les murs et les soustraient à l’action desséchante et salutaire du soleil; ces murs sont d ailleurs revêtus de plâtre à l’extérieur,
et bien que ce plâtre soit peint en couleur de briques, il n’en forme pas moins le plus mauvais en-
Les nouveaux cabanons pour les lottes furieuses, à la Salpêtrière.
doit possible ; aussi est-il crevassé et a-t-on été obligé de revêtir l’intérieur des cellules de boiseries. Enfin
Les chalets de la Salpêtrière) pour les folles agitées,
le plancher de ces cellules n’est élevé que de quatre marches au- fessas du sol, hauteur ins dtisinte pour
Cours et cellules de Bicètrc.
les préserver de l’humidité, malgré le j ili parquet I dont on les a ornées. Nous ne répéterons pas, à pro- !
pos des portes, ce que nous avons dit de celles des autres cellules.
Dans une autre partie de la division des aliénés s’élèvent quatre autres pavillons destinés à contenir chacun quatre malades; mais le médecin de la section se voit avec regret dans l’impossibilité de les faire occuper. L’humidité qui règne dans ces bâtiments est telle que, jusqu’à deux mètres de hauteur, les murs sont revêtus de moisissure, les planchers pourrissent. Ces pavillons ne sont habitables que pendant trois ou quatre mois de l’année. A la Salpêtrière, tout est malheureusement construit en plâtre et en moellons de qualité médiocre. Nulle part on n a fait usage de chaux hydraulique ; aussi les murs sontils couverts d une mousse noirâtre.
Les bâtiments sont réunis par des galeries couvertes et formées d un toit que supportent de chaque côté des poteaux.
Ces galeries, destinées à la promenade pendant le mauvais temps, ne répondent pas au but de leur construction. Pour peu que la pluie fouette ,
elle y entre librement , et ces galeries sont en outre traversées par des courants d’air.
A Bicêtre, les choses ne sont pas beaucoup mieux entendues. La salle de réception a l’air du vestibule d’une prison. L’aspect de ces voûtes sombres ne peut qu’agir d’une façon fâcheuse sur le moral de l’aliéné. Les vieux bâtiments avec leurs petites fenêtres ouvertes sur chaque lit, le plafond très-bas et leur plancher carrelé, rappellent l’enfance des hospices.
Dans le quartier des 'Tuants épileptiques , l’encombrement vicie l’air ; le voisinage des enfants gâteux et des idiots contribue encore à ce résultat. L’odeur nauséabonde qui règne dans ces salles surprend désagréablement l’étranger, pour peu surtout qu’il ait visité l’Hôtel - Dieu ou la Charité.
Quant au quartier dit de sü- /•<?'<?, où l’on place les aliénés dangereux, il est assez bien installé à certains égards; mais la grille en bois qui ferme d’un côté chaque cellule , porte, à deux mètres de hauteur environ, une traverse qui permet à l’aliéné de se pendre , pour peu que l’envie lui en prenne. De plus, la fenêtre de la cellule est garnie de l’inévitable grille à losanges, et