CHAPITRE XVII
LE LONG DE LA SEINE (Suite)
quelquefois les aliénés se pendent à ces grilles presque sous les yeux des infirmiers.
A tous ces reproches de constructions mal faites, de réparations arriérées , l’administration répond qu’elle est bornée dans son budget ; que chaque année les recettes son absorbées par les dépenses.
Dans le quartier de sûreté les lits des gardiens sont placés en face de la grille des cabanons des malades; de cette manière, les gardiens peuvent accourir au moindre bruit et ne jamais perdre de vue les fous furieux.
Un point essentiel sur lequel doit s’arrêter surtout l’attention des administrateurs, c’est de perfectionner les asiles d’aliénés en général, au point de vue de la subdivision en plusieurs quartiers.
On croyait avoir tout fait en 1835, et le Mémoire de M. Desportes en fait foi , parce qu’on avait séparé en trois sections distinctes les aliénés, les épileptiques et les idiots. On a évité ainsi lesabus monstrueux auxquels donnait lieu le mélange de ces divers malades dans les mêmes quartiers; mais il s’en faut bien que l’on ait fait tout ce qu’on peut faire.
Tout médecin d’aliénés sait combien il importe , pour réussir dans le traitement, de pouvoir séparer certains malades de certains autres, dont le délire peut les influencer d'une manière funeste.
Il existe quelques établissements particuliers où cette règle est scrupuleusement observée. De ce nombre, l’établissement du docteur Blanche, situé à Passy, dans l'ancien château de la princesse de Lamballe. Là, au-dessus d’un vaste enclos, divisé en prairies, en
plantations diverses , s’élève un corps de bâtiment construit tout exprès à côté du bâtiment principal. C’est dans ce corps de bâtiment spécial que sont casés les aliénés, suivant la nature de leur délire.
des personnes qui l’environnaient à telle ou telle époque de sa maladie, ne vienne pas réagir d’une manière funeste sur les premières lueurs renaissantes de sa raison.
Pour installer un établissement public dans des
conditions à peu près semblables, pour tirer tout le parti possible d’un asile destiné aux aliénés il n’est nullement nécessaire d’entrer dans des détails de luxe indispensables quand les malades sont des gens habitués à l’opulence. Le seul luxe d’un hôpital doit consister dans la solidité, la salubrité, la bonne distribution des bâtiments, la bonne qualité des aliments et la propreté de tout et de tous.
Quelque immense que soit un pareil projet, il ne faut pas désespérer de le voir s'accomplir un jour. Il serait, glorieux pour notre pays de donner cet exemple au monde ; mais avant d’en arriver là, et sans entreprendre rien d’aussi vaste, l’administration des hospices peut facilement réparer bien des fautes et faire ou consolider d’excellentes innovations.
Naguère encore, malgré son titre pompeux de Maison nationale, l’hôpital de Charenton était le digne représentant des hospices du siècle dernier.
La douceur et l’humanité y avaient, comme dans les autres établissements de ce genre, remplacé les mauvais traitements et la barbarie ; mais, comme ailleurs aussi , l'affreux local où l’on parquait les malades contrastait d’une manière déplorable avec les soins bienveillants dont ils étaient entourés.
Fondé en 16-42 par Leblanc, contrôleur général des guerres, l’hôpital de Charenton, qui comptait huit lits seulements, fut confié aux frères Saint-Jean de Dieu, et, devenu propriété de leur ordre, prit un développement rapide , grâce à l’industrie de ces habiles infirmiers. Ils y reçurent des aliénés et des pensionnaires de toutes sortes. Le
On change un malade de quartier pendant la durée
Quartier de sûreté, à Bicêtre.
du traitement, de manière que l’aspect des objets
prix des pensions variait de 600 à 3,000 livres. Lors de la révolution, l’hôpital, déclaré bien de l’Ktat, fut évacué, puis rouvert en 1707.
Lorsque de toutes parts les hôpitaux d’aliénés se transformaient, la maison de Charenton ne pouvait rester en arrière. Aussi pensa-t-on, quelques années après 1830, à remplacer les anciens bâtiments par
d’autres plus conformes aux préceptes de la science et de l’humanité. Esquirol, à qui les aliénés doivent tant, hâtait de tous ses vœux le moment oit son hôpital pourrait servir aux autres de modèle.
Un projet et un devis furent faits. On avait à exécuter pour cinq millions de travaux. Le ministre présenta aux Chambres une loi pour autoriser à prendre
cette somme sur les fonds de 1 Etat, par annuités En demandant au pays de contribuera la construction de ce nouvel asile , on se fondait sur ce que tous les départements y envoyant leurs aliénés, ce n’était pas à la ville de Paris ni au seul département de la Seine à supporter la totalité des dépenses. La loi fut votée; elle portait entre autres dispositions que l’établisse-
ment de Charenton prendrait à sa charge, sur le total des dépenses, une somme de 600,000 fr.
Avant d’arrêter le plan des constructions nouvelles, il fallait fixer le lieu qui convenait le mieux pour un établissement de ce genre. L’ancien hôpital, tout à fait au fond de la vallée, avait tous les inconvénients d’une maison construite au pied d une colline. On ne pouvait s’y garder de l’humidité ; il avait fallu faire des tranchées profondes pour séparer les bâtiments du sol qui les dominait; par là , on avait peu gagné contre l’humidité, et l’on avait assombri toute la partie nord du rez-de-chaussée. Rien n’était d’ailleurs plus disgracieux à voir que ces profondes coupures sur lesquelles des passerelles avaient été établies.
Pour éviter ces inconvénients résultant de l’inclinaison du sol, on proposait de construire le nouvel asile dans le bois de Vincennes, et la liste civile offrait l’emplacement nécessaire. On aurait trouvé un grand avantage à s’établir sur ce terrain horizontal; rien n’empêchait, alors de construire de manière à rendre la surveillance facile, et, par surveillance, nous n’entendons pas seulement celle des malades , mais aussi celle des gens de service. Ce point est capital dans un hôpital comme dans une prison , et les hommes spéciaux s’en sont occupés au point de créer un mot , celui de panoplisme , pour exprimer le but qu on veut atteindre d’embrasser tout d’un coup d'œil. Bien des projets ont été proposés à cet égard , et l’on doit un des premiers à M. Ferrus. Ce problème difficile a été résolu de la manière la plus satisfaisante au Vernet,, dans l’asile d aliénés du canton de Genève , situe aux portes de cette ville. 11 est vrai qu’avant de construire on prit l’avis du médecin qui devait diriger l’établissement. M. le docteur Coindet avait longuement étudié la question en France et en Angleterre. Il lit, dans cette circonstance, l’application la plus heureuse d’idées mûries par l’observation Les salles panoptiques, servant de bureaux pour les surveillants en chef de chaque division et situées à l’extrémité des bâtiments disposés en carré long, donnent vue sur les cours et les corridors; il suffit au surveillant en chef d’ouvrir une porte , un guichet pour tout voir sans se déplacer et sans être vu. De plus, la disposition générale est telle qu’on peut quadrupler , par des constructions nouvelles, l’importance de l’hôpital, sans rien changer au plan et sans nuire à cette facilité de surveiller.
11 eût été facile d’obtenir un résultat pareil en construisant le nouveau Charenton dans le bois de Vincennes.
La colline de Charenton présente, elle, un admirable point de vue : située loin des grandes routes, loin de toute cause de bruit, elle réunit comme site toutes les conditions désirables de calme et de beauté; l’air y est sans cesse renouvelé par les vents, et l’exposition nord et sud de ces deux versants est des plus favorables.
On avait de plus, en construisant sur un terrain horizontal et stable , l’avantage de l’économie, car les fondations étaient alors fort simples à faire. Cependant on préféra construire sur le versant méridional de la colline. On divisa le plan incliné dans ses deux tiers supérieurs en deux gradins, ouvrage de terrasse considérable. Les deux immenses terre pleins qu’on obtint de cette manière furent soutenus par des revêtements en maçonnerie et des contreforts énormes réunis par des voûtes. On sait ce que coûtent de pareils travaux et quelles sommes il y faut enfouir avant de pouvoir rien élever au-dessus de terre. Pour faire adopter ce projet, que tout le monde, à priori , jugera fort onéreux , il fallait des motifs bien puissants, et, à parler sans détour, l’exposé de ces motifs, qu’on a bien voulu nous faire, ne nous a pas convaincus, tant l’autre projet réunissait d'avantages en sa faveur.
Au milieu du terre-plein supérieur s’élève la chapelle; au milieu du terre-plein inferieur et dans l'axe de la chapelle est construit le bâtiment de l’administration, auquel on arrive par des rampes d’un effet gracieux; de chaque côté de la chapelle et du bâtiment d’administration sont, à l’ouest, la division des hommes; a lest, celle des femmes; la première est
seule construite et n’est, terminée que sur le terre-plein supérieur. Cette division forme une vaste série de bâtiments qui se coupent à angle droit et dont les uns n’ont qu’un rez-de-chaussée, tandis que d’autres ont de plus un premier étage. Sur la façade au midi, ces bâtiments circonscrivent des cours au nombre de cinq sur chaque terre-plein. Du côté du midi, les cours sont fermées par un portique donnant sur un saut-deloup.
Un portique élégant règne aussi au rez-de-chaussée et au premier étage. Les cours sont disposées en impluvium; le pourtour et les ruisseaux sont dallés en asphalte; le reste est sablé et planté d’arbres. Au milieu s'élève un candélabre à gaz dont le pied forme une fontaine. Les constructions plaisent par leur élégance et leur solidité; cependant un détail choque singulièrement lorsqu’on les voit de la route : la façade que les bâtiments présentent de ce côté est percée, dans sa partie supérieure, de petites fenêtres carrées et garnies d’un lourd grillage découpé dans la pierre, d’un aspect sinistre et qui contraste avec l’ensemble des bâtiments.
On monte du rez-de-chaussée au premier étage par des escaliers entre deux murs; cette disposition, de rigueur dans une maison d’aliénés, est aussi bien compensée que possible dans ce qu’elle a de triste par la construction vraiment monumentale de ces escaliers. Les bâtiments sont, divisés en appartements séparés pour les pensionnaires les plus riches, et en dortoirs et en cellules.
A l’est de ces constructions s’élèvent les bâtiments de l’administration, qui seront placés de cette manière entre la division des hommes et celle des femmes. On y a ménagé une salle à manger, un salon et une salle de billard destinés à réunir avec les internes, surveillants et surveillantes, ceux des malades de première classe des deux sexes à qui l’on juge a propos d’accorder cette faveur. (Les malades sont divisés en trois classes, suivant le prix de leur pension, 1,300 fr.,
1 ,000 et 750 fr.) Ils partagent la table des internes et surveillants, et passent avec eux la soirée. On joue à divers jeux, on fait de la musique. Les réunions durent de sept à neuf heures. Les malades qui, suivant 1 habitude des aliénés, sympathisent peu entre eux, paraissent très-llattés de cette réunion avec des personnes dont la présence leur semble une réhabilitation. La faveur d’être admis à ces réunions est vivement recherchée ; c’est, comme on voit, un excellent moyen d’agir sur le moral des malades.
Dans toute l’étendue des bâtiments, les planchers du rez-de-chaussée sont établis sur une couche d’asphalte; les murs, un peu au-dessus du sol, reposent sur une feuille de plomb qui arrête à ce niveau l'infiltration capillaire de l'humidité. Enfin, rien n’a été négligé pour (pie ces bâtiments réunissent toutes les conditions d’hygiène et de solidité. Malheureusement on s’est presque arrêté là, et, sauf dans la construction des escaliers dont nous avons parlé, on ne semble guère avoir eu en vue l.i destination de ces vastes constructions.
Un des points les plus importants dans la distribution d’un asile d’aliénés, c'est la possibilité d’y établir en grand nombre, des subdivisions sans communications obligées, de manière à pouvoir classer, suivant les indications médicales, les malades qu’on ne peut, sans inconvénients pour eux , laisser réunis. Il faut (pie chacune de ces divisions ait sa cour ou son jardin, sa salle de réunion, son dortoir ou ses chambres. Pour tout médecin, et même pour l’homme du monde qui s’est un peu occupé des aliénés, c’est là un prin- ( ipe élémentaire. Pourquoi laut-il qu’on l’ait si peu suivi à Charenton ! Les bâtiments sont vastes, l’espace ne manque pas sans doute, mais on semble n’avoir eu en vue que deux classes de malades, les agités et ceux qui sont tranquilles; encore n’a-t-on pas eu égard à la proportion des premiers relativement aux autres.
Le nombre des cellules destinées aux agités suffirait pour un hôpital quatre à cinq fois plus considérable que ne l’est celui de Charenton. Il en résulte qu’on se
voit obligé de placer dans ces cellules, à côté de quelques aliénés indociles , turbulents , parlant ou criant sans cesse, d’autres malades fort tranquilles , et cpii souffrent nécessairement d’un pareil voisinage. Si l’on objecte à cela que plus tard, quand tout sera terminé, ces malades trouveront place dans une autre division, celle des agités-sera néanmoins trop grande; on aura un grand nombre de cellules constamment vides et représentant une dépense inutile.
Les cours de l’établissement sont élégamment disposées, mais (l’un aspect bien nu et bien triste pour les malades. Les quelques arbres qu’on y a plantés ne sont pas destinés à acquérir de grandes dimensions, car ils masqueraient les bâtiments. Puis, il manque une chose essentielle dans ces cours: c’est du gazon, ce sont des fleurs, ces admirables parures de la terre dont l’aspect nous réjouit tant, nous autres citadins, quand nous sortons pour quelques heures de nos rues enfumées. Qu’on demande à un pauvre malade, à un homme tristement préoccupé, l’impression que fait sur lui la vue de la verdure et des fleurs, et l’on regrettera avec nous qu’on les ait exclues des préaux de Charenton.
Le bas de la colline est, il est vrai, planté d’arbres. C’est une jolie promenade, mais, placée hors de l’enceinte des bâtiments, elle ne sert qu’à une partie des malades, aux convalescents.
L’étude sans fatigue et en commun, employée avec succès dans d’autres maisons, a été "heureusement appliquée à Charenton. Il y a des salles d’étude. Des modèles de dessin, des cartes de géographie couvrent les murs de ces salles; un malade fait un cours de géographie à des auditeurs attentifs et qui augmentent de jour en jour. On parvient ainsi à distraire de leurs songes, en appelant leur attention sur un seul et même point, ces hommes qui, dans leurs salles de réunion, restent isolés chacun dans son cercle d’idées.
L’hôpital est chauffe dans presque toute son étendue par un excellent calorifère à eau chaude, et les thermomètres placés dans les corridors marquent de huit à dix degrés de chaleur, quand, au dehors, la température est à deux ou trois degrés au-dessous de zéro. Les points trop éloignés du centre sont chauffés au moyen de poêles très-bien construits.
Les chambres ont toutes une bouche de calorifère et une grille d'appel pour le renouvellement de l’air. Cette grille est placée de manière à ne pas causer de courant nuisible. Enfin les bâtiments sont éclairés par l'entreprise du gaz portatif.
Nous ne nous étendrons pas, avant d’abandonner ces tristes établissements, sur les diverses folies qui agitent les cerveaux de leurs malheureux hôtes. Nous avons vu à Charenton des fous dont la conversation était bien plus sensée que celle de beaucoup d’hommes réputés raisonnables. Quelques-uns n’ont que des manies, d’autres deviennent fous à de certains instants, et retrouvent leur raison dès que la crise est passée. Puis il y a les gâteux, les idiots, les fous furieux que l’on ne peut visiter, ceux-là, qu’avec une autorisation toute spéciale : un triste spectacle, qui n’afflige pas seulement, mais qui effraye. Causez avec ces fous, et tous vous diront qu’ils sont empereurs, rois ou fils de rois ou d’empereurs; il y en a (pii prétendent descendre du Soleil. Jules Janin raconta jadis la touchante histoire de cette folle qui était dans une des maisons de santé les plus célèbres de Paris, et qui se croyait fiancée au Soleil. Pendant le jour, elle manifestait sa joie par des chants, par des danses, puis le soir elle tombait dans une profonde mélancolie, quand elle voyait s’enfuir et disparaître à 1 horizon son royal époux. C’est là un signe trèsparticulier de la folie, que l’homme subitement atteint de cette maladie donne tout de suite essor à la plus extraordinaire vanité. On pourrait croire que la raison, chez l’homme, ne sert qu’à brider son orgueil, i n médecin qui traite les maladies du cerveau me disait un jour: « Les fous disent tout haut ce que la plupart des autres hommes pensent tout bas. » Il y a du vrai dans cette réflexion.