CHAPITRE X Y III. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
ridicules à l’égard des mauvais plaisants qui lui font avaler des cailloux déguisés en brioches. Il paraît que l’éléphant, à qui on s’était plu jusqu’à ce jour à accorder une intelligence hors de ligne dans la famille des bêtes , ne serait , au contraire , qu’un très-pauvre sire : l’éléphant vivait depuis des siècles sur une réputation usurpée.
« Je ne ferai pas, dit M. Boitard, l’histoire des éléphants, dont on a bercé notre jeunesse, car je n’aurais rien à apprendre de nouveau à personne; mais je dois relever les préjugés dont on a entaché cette histoire , et je le ferai d’une manière aussi succincte que possible.
« L’éléphant des Indes se trouve également sur le continent d'Asie et dans les grandes îles de la Malaisie. Sa taille a été beaucoup exagérée , et quelques anciens auteurs l’ont portée jusqu’à dix-huit et vingt pieds de hauteur; la vérité est que les plus grands mâleâ atteignent très-rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et demi à neuf pieds. M. Corse , qui dirigea dix ans, dans l’Inde , les éléphants de la compagnie anglaise, n’en a jamais vu qu’un de dix pieds sept pouces anglais, ce qui revient à neuf pieds sept pouces français, mesuré sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mâles, et ne dépassent guère sept pieds et demi. Les éléphants d’Afrique sont généralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu’à l'âge de vingt-deux ans , ce qui porterait approximativement la durée de leur vie à cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longévité des animaux sont justes.
« L’éléphant est esclave , mais non pas domestique.
Tel privé qu’il soit , il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie sauvage , toutes les fois qu’il en trouve l’occasion; aussi, lorsqu’il est en marche, faut-il qu’il ait toujours son cornac ou mahoud sur le dos, pour le maintenir, l’intimider et l'empêcher de s’enfuir. Dans toute autre circonstance , on le tient renfermé dans une écurie ou attaché à un pieu.
« On a supposé à l’éléphant beaucoup plus d’intelligence qu’il n’en a, et, si l’on faisait 1 histoire critique de ce monstrueux animal, il faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont été accrédités par la crédulité des anciens écrivains, ou même de quelques savants modernes. Il a un caractère doux, d’une docilité passive que l’on a prise pour de l’intelligence, et qui n’est probablement que le résultat de sa timidité. Il est en effet remarquable que son courage n’est nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes. Je n’en citerai qu’une preuve : jamais on n’a pu lui faire surmonter l’épouvante que lui cause la détonnation d’une arme à feu, et depuis qu’on se sert de ces armes dans les batailles, on a été obligé de renoncer à l’employer, faute de pouvoir l’empêcher
de prendre la fuite au premier coup de fusil. Si l’on s’en rapportait aux apparences , l’éléphant aurait l’organe de l’intelligence extrêmement développé, et
Rotonde de la girale et de l’éléphant.
MM. les phrénologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon opinion. Mais, en réalité, malgré la grosseur de sa tète , sa cervelle est beaucoup plus petite, proportionnellement, que cel'e d’un
Vue intérieure de la rotonde de l’éléphant.
chien, d’un cheval, et même d’un cochon. Les os de son énorme crâne se composent de deux tables éloignées, aux frontaux surtout, de sept à huit pouces l’une de l’autre ; l’intervalle en est rempli par une matière osseuse pleine de grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d’un pouce de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en résulte qu’avec une tète énorme, l’intérieur de la boîte qui contient la cervelle du plus gros éléphant , n’a guère que dix à douze pouces de longueur sur six à sept de largeur et
quatre à cinq de profondeur, comme j’ai pu m’en assurer par moi-même.
« La première condition d’intelligence, c’est la'mémoire; or, l’éléphant en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse affirme qu’un éléphant pris au piège et retourné à la vie sauvage peut donner deux fois dans le même piège sans le reconnaître , et il en cite plusieurs exemples. J’estime que leur intelligence, bien inférieure à celle de beaucoup de mammifères carnassiers, ne surpasse pas celle du cheval. »
Voici en quels termes un voyageur raconte une chasse aux éléphants. « En arrivant, je trouvai la société anglaise préparée à aller à une cinquantaine de verstes dans la forêt de Karnigâl pour voir attraper des éléphants. Je me laissai entraîner; et, après un voyage fatigant , à cheval , et avoir vécu plusieurs jours dans des cabanes improvisées, au milieu d’une étouffante forêt tropicale, impénétrable sans hache et sans feu, un soir, à la lueur des torches, je vis ou plutôt j’entendis un troupeau d’éléphants sauvages, cernés et chassés par un millier de Cingalis armés de torches et de lances vers une enceinte préparée à cet
effet, tout près de la hutte où j’étais juché avec d’autres Européens , des Anglais, sur un très-gros arbre. Je fus averti du moment décisif par le bruit des feuilles et le craquement des branches et par les cris de triomphe des Cingalis. Le lendemain matin je retournai à mon poste d’observation , a cette hutte de bambous et de feuilles de palmiers , et je vis trente-sept éléphants traqués dans l’enclos et qui se tenaient en masse. Il y en avait de vieux et d’énormes , et aussi trois tous petits qui se pressaient sous leurs mères. Alors les Cingalis les plus déterminés entrèrent dans l’enclos, le krâ'} comme cela s’appelle, sur quatre éléphants privés , pour tâcher de dérouter les sauvages par des menaces bruyantes; et s'approchant du premier qui se trouva détaché de la bande, ils réussirent, avec beaucoup d’adresse et de courage , à lui mettre un lacet au pied et à le gar- ^ ~ rotter à un arbre trop
gros pour qu’il pùt le déraciner. Le malheureux se mit à faire des efforts grotesques et à trompetter de détresse. Alors la troupe des éléphants sauvages s’avança vers lui comme pour le délivrer. Mais les Cingalis, par leurs cris et leurs piques, et les quatre éléphants privés avec leurs défenses, les repoussèrent. On emmena, après l’avoir garrotté , le captif maté a coups de trompe et de défenses par les éléphants apprivoisés.
« Le krâl , enclos d’un quart de verste, carré , avait pour palissade de hauts troncs d’arbres très forts, seirés les uns contre les autres, et dont plusieurs ;e trouvaient être des ébéniers. Dès que les éléphants sauvages y eurent été traqués, aussitôt le krâl lut entouré de piques et de flambeaux , et des feux im-
menses furent allumés afin d’empêcher les éléphants furieux de briser l’enclos avec leurs fronts. Les
hurlements, les feux et les longues piques blanches les faisaient reculer invariablement , lorsqu’ils se
mettaient à faire une charge contre la barricade. » Notre voyageur n’a parlé que de la chasse au lacet,
i liasse à l'elephant, au lusil.
mais on chasse également cette énorme bête au fusil. Dans la grande Cafrerie la chasse de l’éléphant au
fusil est très-commune, c’est même un des moyens de fortune des Cafres, qui vont vendre .le produit de leur
chasse, l’ivoire, au cap de Bonne-Espérance. C’est dans la Cafrerie que Delgorgue, le célèbre chasseur,
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( liasse à l’éléphant, au lacet.