CHAPITRE XVIII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite j
mort en 1848,' a fait un tel massacre d’éléphants.
On n’a pas oublié l’histoire de la première girafe qui vint à Paris. Envoyée par Méhémet-Ali, pacha d’Égypte, à Charles X, elle traversa la France au milieu d’un perpétuel triomphe. Les populations des villes et des campagnes s’empressaient le long des routes pour contempler cette gigantesque tille de l’Abyssinie. A Paris, ce ne fut pas de l’enthousiasme, mais du délire. Tout fut à la girafe : habit à la girafe, robe à la girafe; la girafe partout et toujours. L’imagination du peuple n’abandonna cette bête monumentale que lorsqu’il l’eut admirée et mesurée des pieds à la tête. Cette pauvre girafe, accueillie avec tant de fracas et morte dans l’oubli il y a quelques années , avait aimé d’une affection vrai ment touchante pendant toute sa vie deux pauvres vaches qui l’avaient accompagnée et allaitée dans son voyage. Elle a été remplacée par une autre, qui est arrivée sans tambours ni trompettes et, pour ainsi dire, incognito. Dans le même enclos que celui de l’éléphant et de la girafe, habitent des zèbres, des tapirs, des buffles, un dromadaire, et un pécari que son odeur repoussante signale à l’odorat du passant.
Parmi les animaux remarquables de la ménagerie, n’oublions ni le lion d’Arabie ni le guépard d’Abyssinie, qui furent envoyés par Clot- Bey.
M. Boitard, que nous avons déjà cité, et qui est l’auteur d’une excellente histoire du jardin des Plantes, histoire traitée au point de vue scientifique, émet sur ce lion d’Arabie et sur le lion en général des opinions qui dérangent complètement toutes les données classiques Nous venons de voir tout à l’heure que l’éléphant est un idiot; il paraît que le roi des animaux est un couard.
« Le lion parvenu à un certain âge, dit-il, devient d’une prudence qui très-souvent touche à la poltronnerie. Jamais il n’attaque l'homme s’il n’en est luimême attaqué, et la preuve qu’il ne lutte avec lui qu’en désespoir de cause, c’est que, si la lutte cesse un instant, il en profite aussitôt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en fournira des exemples pleins d’intérêt. Il dit: «Je vis, au cap de Bonne- Espérance, plusieurs personnes qui avaient failli être dévorées par ces animaux. Un lion s’était établi dans un îlot de joncs, au milieu d’un ruisseau voisin de l’habitation d’un nommé Korf. Aucun de ses gens n’osait sortir pour aller chercher de l’eau ou mener pâturer les troupeaux; Korf résolut de déloger cet animal opiniâtre. Suivi de quelques Hottentots très-timides, il va le relancer jusque dans sa retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d’ajuster ni de voir l’animal, il eut l’imprudence de tirer quelques coups de fusil au hasard. A 1 instant le lion irrité s’élance vers lui; les Hottentots effrayés prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans défense à la discrétion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tète, et lui enfonce le bras au fond du gosier , saisit sa langue et l’empêche ainsi de mordre.
Mais enfin , épuisé par la perte de son sang, il tombe évanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu à lui, eut encore la force de se traîner à sa ferme ; il avait cependant les flancs déchirés par les griffes du lion; sa main
surtout était tellement mâchée, qu’il ne pouvait espérer de guérison. Son parti fut bientôt pris: il la
posa tranquillement sur un bloc, plaça un couperet à l’endroit où il voulait faire 1 amputation , et or¬
La girafe.
donna à un de ses domestiques de frapper dessus avec un maillet. L’opération faite, il plaça son moi-
Le zèbre.
gnon dans une vessie pleine de fiente de vache , et se guérit avec des décoctions de différentes plantes odo-
Rencontre de Rouvière et d’un lion, au cap de Bonne-Espérance.
riférantes, mêlées de cire et de saindoux. » Le même auteur raconte le fait suivant : « Bota, colon du cap,
à l’âge de quarante ans, s’avisa un jour de tirer un lion dans des broussailles fort épaisses. L’animal tomba sur le coup; mais il avait un compagnon que notre chasseur n’avait pas aperçu, et qui fondit sur lui avant qu’il ait eu le temps de recharger son fusil. L’animal furieux, nonseulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le mordit au bras, le laissa pour mort sur la place et s’en fut. Les domestiques de Bota transportèrent leur maître chez lui, et il guérit de sa blessure, mais il resta estropié. »
Chacun connaît aussi l'intrépidité héroïque de Rouvière, horloger au Cap, qui sauva un jour un Hottentot des griffes d’un lion, en brisant le crâne de ce dernier de deux coups de pistolet lâchés à bout portant.
A propos du roi des animaux , on en vient inévitablement à parler de Gérard, le tueur de lions.
Voici en quels termes le Journal des Chasseurs raconte une des chasses de ce célèbre Nemrod :
« Un lion noir ravageait depuis plusieurs années les troupeaux du douar des Mairia , situé près du jardin des Lions. Appelé par les habitants du douar pour les en délivrer , le courageux Gérard se rendit à cet appel. Pendant plusieurs nuits, il se posta et attendit l’animal sur son passage de la veille , mais ce fut en vain : le lion ne venait jamais deux fois par le même chemin. Lassé d’attendre, l’intrépide chasseur alla se placer un soir au milieu même du jardin des Lions, et près du seul gué qui se trouve dans cette immense gorge.
« Assis à quelques pas d'un étroit sentier et en partie caché par une énorme pierre, Gérard attendit quelques heures son terrible adversaire. Il était onze heures environ, lorsque le bruit de ses pas l’avertit de son arrivée. Notre chasseur s’apprête à le bien recevoir ; le lion , qui est doué du sens de l’odorat , quoi qu’en disent les savants , flaire de son côté la trace des pas de celui qui le guette, et pousse alors d’affreux rugissements. La lune était magnifique, ce qui permit à Gérard de le laisser approcher de quatre ou cinq pas pour l'ajuster sûrement.
« C’est lorsque le lion l’aperçut et qu'il rugissait de colère que Gérard lui décoche au milieu du front une balle qui malheureusement rebondit et vient frapper à la tête ce courageux jeune homme. Au même instant, le lion s'élance vers lui , et, frappant de son poitrail la pierre qui le couvre, il la renverse sur ses pieds, ce qui le fait dévier et le force de passer à sa gauche. Prompt comme l’éclair et ne pouvant faire feu attendu sa proximité, Gérard saisit son poignard , qu’il a l’habitude de placer à côté de lui et hors du fourreau , en frappe à la tempe gauche l’animal ; mais la lame casse, et le lion poursuit sa route en poussant d'affreux rugissements.
« Ce fut avec la plus grande peine que Gérard put retirer ses pieds, fortement contusionnés, de dessous la pierre où ils étaient pris. Il sortit enfin sain et sauf d’une lutte pendant laquelle il se croyait mort, mais son courage et son sang-froid s’étaient transformés en rage. 11 racontait que , voyant le lion s’éloigner et ne pouvant se retirer du piège où il était pris, il avait un moment regretté de n’avoir pas lutté corps a corps avec lui* au lieu de le frapper avec son poignard. « Cepen-
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« fiant j’aurais eu tort, a-t-il ajouté, car je puis en- « core le rencontrer et régler avec lui notre petite « affaire. »
Gérard explique ainsi la manière dont il faut s’y prendre pour s 'amuser au lion : « D’abord , c’est une chasse qui se fait sans beaucoup d’appareil. 11 faut y aller seul, ou tout au plus avec un second dont on soit bien sûr; mais il vaut mieux être seul. Quand les lions entendent trop de monde , ils ne viennent pas. Si vous posez un factionnaire, vous devez avant tout vous assurer que son fusil peut faire feu. De même, pour aller vous amuser au lion , il faut commencer par examiner si votre arme est bien solide...
« A la tombée de la nuit, vous vous embusquez à l’endroit où le lion a l’habitude de passer. Cela n’est pas trèsdifficile à reconnaître, et d’ailleurs les Arabes vous donnent à cet égard d’excellents renseignements : si le lion ne paraît pas ce soir-là, retournez-y le lendemain ou la nuit suivante , et certainement vous le verrez venir. Il ne faut pas tirer de trop loin, on n’est pas assez sûr de son coup : à vingt-cinq pas tout au plus. Quand le lion vous aperçoit, il vous regarde en face. Alors il n’y a pas de danger; mais quand il roule les prunelles et qu'il tourne les yeux de côté, il va s’élancer ; tenez-vous sur vos gardes , il faut le viser , bien le viser à la tête. Si vous le manquez , jetez-vous de côté dans le buisson. Il est probable qu’il vous dépassera , car il a pris son élan , et il ne pourra pas s’arrêter au premier bond , mais il reviendra aussitôt. Alors il faut l'ajuster, et ne pas le manquer, car, si vous le manquez, il ne vous manquera pas. »
Nous ne pousserons pas plus loin, quant à présent, l’histoire générale du lion.
Nous nous bornerons à dire que presque tous les animaux reconnaissent la supériorité de ses forces.
« Lorsque la nuit a couvert la terre de ténèbres, dit Poiret, cette tranquillité silencieuse qui l’accompagne est interrompue par les cris de divers animaux féroces : les chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hyènesetles loups hurlent dans le lointain; ce n’est souvent qu’une confusion de cris difficiles à distinguer. Mais à peine les échos ont-ils répété les longs rugissements du roi des animaux, que ceuxci n’osent plus se faire entendre. La seule voix du lion retentit dans ces vastes déserts, et impose silence à tous les habitants des forêts. Saisis d’épouvante, ils craindraient de se trahir par leurs cris, et d’attirer vers eux un ennemi qu’ils n’osent attendre pour le combat,
malgré le signal éclatant qu’il donne à tous les animaux. »
Quant au guépard , c’est un animal fort doux, mal¬
gré sa physionomie peu rassurante ; il est privé comme un chien, il aime la société de ses gardiens, il reçoit leurs caresses avec un plaisir qu’il témoigne en re¬
Gérartl, le tueur de lions.
muant non pas la queue tout entière, comme font les chiens , mais seulement Pextrémité, à la manière
Guépard d’Abyssinie.
îles chats : aussi lui a-t-on accordé une liberté trèsgrande. Sa cage est placée dans h' bâtiment de la ménagerie, mais près d’une fenêtre par laquelle, lors¬
que le beau temps le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc où le conduit un couloir garni de paillassons. On a prudemment tendu un filet au-dessus de ce petit parc, afin que l’animal ne puisse pas franchir les palissades et aller, s’il lui en prenait fantaisie , faire une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes des parcs voisins.
A sa jolie robe, le guépard joint la légèreté des formes et la grâce des mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres, comme les autres chats , mais il bondit comme eux, et il a sur eux l’avantage de courir avec la même facilité que les chiens. Comme tous les individus de son espèce, il est obéissant, et pourrait être utilisé à la chasse. Dans l’Inde, on donne aux guépards le nom de tigres chasseurs, parce qu’on les dresse trèsfacilement à cet exercice. L’emperenr Léopold Ier en avait deux qui étaient aussi privés que des chiens et toutes les fois qu’il allait à la- chasse, l’un de ces animaux se plaçait de lui-même sur la croupe de son cheval, l’autre derrière un de ses courtisans. Le bruit des cors, les aboiements des chiens, et les fanfares des chasseurs ne les effrayaient nullement, et paraissaient même les exciter à bien faire leur devoir. Aussitôt qu’une pièce de gibier était levée, tous deux s’élançaient à sa poursuite, l’atteignaient et l’étranglaient; ils revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval de l’empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est très-aimée par les grands ; aussi un youse ou guépard bien dressé se vend-il quelquefois une somme exorbitante. 11 en est de même à Surate, au Malabar et dans plusieurs parties de l’Asie.
Le guépard a beaucoup occupé les naturalistes,
parce que ses formes générales semblent le placer avec les chats, et que cependant il n’en a pas le caractère essentiel, ses ongles n’étant ni crochus, ni acérés, ni rétractiles.
Par là, comme par ses habitudes et ses mœurs, il se rapproche beaucoup ries chiens. Sur ces considérations , les naturalistes ont fait un genre séparé auquel on a donné le nom de cynofelis , nom qui, du reste, lui convient fort bien. M. Tesson a peut être été moins heureux en trouvant deux espèces dans deux trèslégères variétés de cet animal, ne se distinguant que par une très-petite différence dans la couleur, la taille et la longueur des oreilles. Une chose assez singulière est qu’en se fondant sur des caractères aussi peu importants, on pourrait établir une troisième espèce avec notre guépard d’Abyssinie, car il ne ressemble positivement à aucun des deux précédents. Quoi qu'il en soit, les Arabes lui donnent le nom de fadh, et c’est celui qu’on lui a conservé à la ménagerie.