CHAPITRE XVIII. — LE LONG 1)E LA SEINE (Suite
curieux et très-admirés , les civettes. Ces animaux craignent excessivement le froid; on est obligé de les tenir en cage dans l’intérieur de la ménagerie, où le public ne peut pénétrer qu’à l’aide de cartes délivrées par l’administration. Du reste, ce sont deux trèsbeaux individus, que leur long voyage n’a que trèspeu fatigués. Les civettes forment le genre type de la famille des viverridées, appartenant à l’ordre des carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied.
Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue; leur museau est un peu moins pointu que celui du renard ; leurs oreilles sont courtes et arroi dies ; leur pélage est long , un peu grossier , gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec une crinière le long de l’échine; leur queue est brune, moins longue que le corps ; la tète est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.
Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nomme knnknn; mais on les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute l’Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d’un caractère farouche, elles s’apprivoisent assez facilement , mais jamais assez pour caresser la main qui leur donne des soins et s’attacher à leur maître. En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair crue et hachée mêlée à des œufs et du riz, en poissons, en petits mammifères, en oiseaux et en volaille. A l’état sauvage, ce sont des animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent pendant la nuit dans les bassescours, et font un grand dégât parmi les volailles, qu'ils commencent à tuer toutes avant d’en manger une. Leur caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien, lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et des petits mammifères sauvages et domestiques.
11 y a une quarantaine d’années que leur parfum était encore à la mode, et alors des spéculateurs hollandais firent venir d’Afrique un grand nombre de ces animaux vivants, qu’ils nourrissaient en captivité pour leur faire produire de la civette ; il est bien singulier que cette civette, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui venait d’Égypte et d’Abyssinie, probablement parce qu’elle n’était pas frelatée, et que peut être aussi les animaux avaient une nourriture meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, oii souvent ils sont obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. Pour recueillir ce parfum, on met l’animal dans une cage étroite, oii il ne peut se r< tourner; on ouvre la cage par un bout , et on tire la civette par la queue; on la contraint à rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton qui entrave les jambes de derrière ; alors on introduit une petite cuiller dans le sac qui contient le parfum, on râcle avec soin toutes les parties intérieures des deux poches, et l’on met la matière odorante qu’on en tire dans un vase que l’on ferme ensuite hermétiquement. Si l'animal se porte bien et qu’il soit convenablement nourri , on peut répéter cette opération deux ou trois fois par semaine. Cette civette, 1 ’«/- (j allia des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le Levant et dans l’Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd’hui, il n’y a plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient quelquefois.
Les deux civettes de la ménagerie s’irritent facilement quand on les tourmente ; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant, et répandent
une odeur si violente qu’à peine peut-on la supporter. Cette espèce n’a jamais produit en captivité , mais on sait qu’elle ne fait ordinairement que deux ou trois petits.
Puis vient ensuite le paradoxure pougomé, qui est le musang-sapulut des Indiens, la marte des palmiers des voyageurs, la r/c/iette de France de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit trouvé en France.
L’erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce qu’il aura confondu cet animal avec la genette française. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d habitudes. Le pougonié est d’un noir jaunâtre , avec trois rangées de taches noirâtres peu prononcées sur les côtés, et d’antres éparses sur les cuisses et les épaules ; il a une tache blanche au-des-
Paradoxurc Pougonié.
sus de l’œil , et une autre au-dessous ; sa queue est noire.
A l’état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque avec la même légèreté que l’écureuil, ils s’occupent toute la nuit à faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs œufs et leurs petits, dont ils sont très-friands. Avec les mœurs sauvages et cruelles du putois, ils ont sur lui l’avantage d’avoir la queue prenante et de pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe , quand ils se
mettent a 1 affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite , probablement un trou d’arbre, et y dorment jusqu’à ce que le crépuscule du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. Ces petits animaux s’apprivoiseraient très-facilement, si l’on voulait s’en donner la peine. Il y a quelques années qu’un individu de cette espèce s’échappa du jardin des Plantes, et fut perdu pendant plus d’un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons en maisons le long du boulevard intérieur, jusqu’à la barrière d’Enfer, oii on l’aperçut jouant avec un jeune chat sur le tuyau fie la cheminée d’un maibrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa pouisuite, et l’animal ne fit pas de grands efforts pour s’échapper; on le reprit sans rési; tance, et on le reporta aussitôt à la ménagerie, oii il a vécu «assez longtemps.
Il y a encore bien d’autres animaux rares ou intéressants, parmi lesquels il faut compter le tapir et l’alpaca.
Long de près de 3 mètres et haut d’environ 1 mètre et demi, le corps du tapir est gros, trapu et terminé par une large croupe, sa tète osseuse est assez puissante, les yeux sont petits, les oreilles allongées et mobiles ; les jambes sont fortes et terminées aux extrémités antérieures par quatre doigts et aux extrémités postérieures par trois doigts armés de petits sabots courts et arrondis; la queue est très-peu développée et la peau e st couverte de poils soyeux et assez rares; la tête, le cou, les épaules, les membres et la queue sont d’une couleur noire, le dos, la croupe, le ventre, les flancs et l'extrémité des oreilles sont d’une couleur blanche; il n’y a pas de crinière sur le cou. Le tapir habite généralement les forêts de File de Sumatra et de la presqu’île de Malacca, où on le rencontre aussi communément que l’éléphant et le rhinocéros ; il vit solitaire et fréquente les lieux marécageux dans lesquels il aime à se vautrer ; il marche avec vitesse et nage facilement; sa nourriture toute végétale se compose de fruits et de racines sauvages, ainsi que des jeunes rejetons de plantes. D'un naturel doux et timide, cet animal se laisse aisément apprivoiser; il n’altaque jamais l’homme, qu’il parait au contraire éviter avec soin ; sa chair, estimée des naturels, est cependant sèche et désagréable au goût, et son cuir leur sert soit à des usages domestiques, soit à faire des armes défensives.
Voici l’alpaca ou mouton du Pérou, que, depuis quelques années, on s’occupe de naturaliser en Angleterre et en France. Originaire du Pérou, l’alpaca vit habituellement sur les montagnes qui sillonnent cette partie de l’Amérique ; il porte une toison qui donne annuellement 3 à 4 kilogr. de poils soyeux, d’une longueur d’environ 22 à 23 centimètres, d’une finesse, d’une élasticité, d’un brillant qui ne peut se comparer qu’aux toisons des chèvres du Thibet; tandis que le poids moyen des moutons qui approvisionnent nos marchés varie habituellement entre 20 et 22 kilogr., un alpaca adulte pèse au moins 100 à 120 kilogr., et quelquefois jusqu’à 150 kilogr., et donne une chair excellente comme aliment. Les femelles supportent bien la traite et donnent un bon lait.
Les services qu’il peut rendre comme animal domestique méritent d’autant plus d’être appréciés, qu’il est susceptible d’intelligence et s'attache à l’homme. Au Pérou, on se sert de l’alp.aca comme bête de somme: il peut porter des poids de 50 [à 75 kilogr., suivant sa force, et a cela de remarquable que, lorsqu’il est chargé du poids qu'il peut raisonnablement porter, il résiste à toute surcharge avec une opiniâtreté sans exemple. On lui reproche, il est vrai, sa lenteur; mais il rachète ce défaut par une patience à toute épreuve. Il a la vie longue, est robuste et peu sujet aux maladies; sa peau se laisse facilement tanner, et donne un cuir de bonne qualité.
Civettes.
A ces avantages, qui sont incontestables, l’alpaca en joint encore d’autres précieux, surtout dans un pays comme la France, qui renferme dans sa vaste étendue, des climats si variés et des contrées si différentes entre elles. Il est d’une sobriété excessive ; et , sous ce point de vue, il ne ’e cède pas même à l’âne, qui jouit pourtant, et avec juste raison, d’une réputation proverbiale. En effet, il vit de mousse, de bruyères, de buissons et d’autres tiges ligneuses qu’il broie parfaitement avec ses dents aiguës. En un mot, il s’entretient très-bien là où le mouton de l’espèce la plus commune périrait de faim. Les Anglais, qui laissent leurs moutons hiverner dans les
même malgré la présence de la neige, ont au moins la précaution de leur semer, pour leur pâture pendant la mauvaise saison, des champs de turneps.
L’animal commence par manger les feuilles et le collet qui sort de terre. Le berger déchausse alors le turneps avec sa houlette et l’arrache, afin que le mouton puisse l’achever. L’alpaca, au contraire, ne demande aucun de ces soins : insensible au froid et à l’humidité, il n’exige pas même un abri pendant les températures les plus rigoureuses ; et , même sous la neige, trouve encore de quoi se nourrir.
Aussi, tous les peuples qui ont visité ces contrées, soit comme conquérants, soit comme spéculateurs , ont-ils promptement reconnu les nombreux avantages qu’on pourrait retirer de l’introduction de l’alpaca dans les pays d’Europe.
L’autruche est un animal très-commun au jardin des Plantes et ailleurs; cependant il attire toujours l’attention du public. Répandus sur une grande partie de l’ancien continent, et notamment dans l’Hindoustan et dans l’Afrique, ces intéressants animaux n’offrent entre eux que des variétés peu importantes.
Le plumage et la taille varient seuls. L’autruche grise est la plus petite; elle n’atteint guère que la hauteur de 2 mètres à 2 mètres
20. L’autruche noire, surnommée la grande autruche, atteint quelquefois la taille de 2 mètres 75. Ces oiseaux
L’alpaca.
sont polygames; les mâles prennent au moins deux compagnes, quand l’époque de la ponte approche;
Ornitiioi'liynque allaitant scs petits.
Les autruches.
mais la plupart sc forment un sérail de quatre, cinq et jusqu'il six femelles. Ce sérail vit en parfaite intelligence; toutes les femelles d’un même mâle pondent dans un seul et même nid.
On a fait à l’autruche une réputation de stupidité qui est imméritée. Demandez aux chasseurs qui la poursuivent avec tant de persistance, si vingt fois ils n’ont pas été surpris des ruses et des manœuvres intelligentes de ces
oiseaux. Quant à l’avidité de l’autruche, qui digère du fer, diton, c’est encore une exagération calomnieuse. Si l’on trouve des cailloux dans son estomac, on en trouve aussi dans celui de nos ponles et de tous les oiseaux.
Disons maintenant quelques mots de YorniLhorkynque, une des plus curieuses acquisitions faites par le jardin des Plantes, et qui est presque généralement inconnu.
L’ornithorhynque, cette énigme vivante, se trouve placé entre les fouisseurs et les oiseaux aquatiques; mammifère, à bec corné, ovovivipare, recouvert de poils, il offre à l’anatomiste qui le dissèque, des rapports nombreux avec les reptiles, et tient à la fois du canard, de la taupe, du castor et du saurien. Il se creuse des terriers qui comptent deux ou trois issues et qui se subdivisent entre douze ou quinze branches. Il se sert de sa queue, comme le castor, pour battre et affermir la terre. L’ornithorhynque se nourrit d’insectes et de coquilles fluviatiles, et, sans être tout à fait nocturne, il„ a cependant plus de vivacité la nuit que le jour. On n’avait pu jusqu’à présent expliquer la présence de glandes mammaires au ventre des femelles, quoiqu’il y eût absence de mamelles; mais on a découvert depuis peu que le tissu de la peau qui recouvre ces glandes est spongieux et d’une nature moins compacte que le reste du ventre. Lorsque les petits veulent prendre leur nourriture, ils profitent du moment où la mère se trouve parmi les herbes aquatiques, à peu de distance de terre, la oii il n’y a aucun courant. La femelle ayant tout le dos à découvert, l’on conçoit aisément qu’une fois la pression exercée fortement, le lait surnage à peu de distance, et que le jeune nourrisson peut ainsi le humer avec facilité. Les organes de la vue et de l’ouïe sont peu prononcés chez cet animal. Endormi dans son terrier, il replie ses pattes sur elles-mêmes; la tête, ou plutôt le bec, vient rejoindre la partie postérieure, et le tout se trouve recouvert par la queue.
Position de l’ornithorhynque sous terre.