CHAPITRE XIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
Clu«l»itre XIX.
LE LONG DE LA SEINE (Suite).
LE JAKDIN DES PLANTES (Suite).
La macreuse. — Quelques détails sur la macreuse. — Crise! le. — Nourriture de la macreuse. — chasse delà macreuse aux filets. — chasse au fusil sur l'étang de Berre — Grand dénloiemenf de ferres — Les deux Voleurs et l'Ane. — L’anse de Marignane. — Les cerfs, les gazelles, les rennes et les chamois. — La cour plénière des oiseaux au jardin des Plantes Le vautour et le condor — I es oiseaux de proie nocturnes. — La faisanderie. — Les gallinacés et les échassiers. — Les demoiselles de Numidie. — Les oies rieuses. Le strigops habroptilus — Desermtion el moeurs de cet oiseau. — Les tortues. — Les reptiles. — Physionomie des promeneurs devant les reptiles. — Les grandes serres et les plantes exotiques* — I è Muséum — Le cabinet de zoologie. — La salle des singes. — Les ga'eries d’ornithologie. — Galeries des reptiles et des poissons conservés. — Les collections de coquilles
— Les fossiles. — i.e cabinet d’anatomie comparée. — Les squelettes humains. — Les squelettes célèbres. — Le bœuf Apis. — Ritta-Christina ( rênes
de Papavoine, Cartouche et Lacenaire. — Le cabinet de minéralogie. — Les diamants illustres Le monument de Daubenton. — I, 'amphithéâtre
des cours. — Le cèdre du Liban. — M. de Jussieu. — Une chasse dans le jardin des Plantes. — Jaequemont. — Les naturalistes célébrés
Parmi les oiseaux, voici la macreuse dont nous allons dire quelques mots, moins pour la rareté de ce palmipède, que pour avoir occasion de raconter incidemment la chasse amusante et originale qu’on lui livre dans certaines parties de la France.
La taille et la l'orme de la macreuse la rendent assez semblable au canard commun. Ses plumes sont noires, et tellement lisses et serrées qu’elles possèdent une impénétrabilité complète, et ne sont nullement mouillées après un long séjour dans l’eau La macreuse a les pattes noires et les doigts unis par une membrane fine et mince d'une délicatesse extrême. Le mâle se distingue par la couleur foncée de son plumage et par deux petits tubercules jaunes placés à la base supérieure du bec, qui est moins aplati que celui du canard. Quand la femelle est jeune, elle est entièrement grise ; elle a été regardée longtemps comme une espèce particulière que l’on désignait par le nom de grisette ; mais cette erreur a été reconnue.
Les macreuses se nourrissent de petits poissons et d’un coquillage appelé vaimeau par les pêcheurs de la côte de Picardie, où il abonde. Elles plongent quelquefois à une profondeur de cinquante pieds pour saisir leur nourriture. 11 suffit qu’un individu de la troupe donne l’exemple pour que tous les autres l’imitent et disparaissent sous l’eau. On reconnaît par là les bancs do vaimeaux. Quand le reflux les a mis à découvert, les pêcheurs tendent , à deux pieds au-dessus de ces coquillages, de grandes nappes de filets. Le retour de la marée ramène les macreuses sur le piège. La troupe
plonge sans défiance, et s’embarrasse dans les mailles, celles qui passent sous le filet sont prises également en voulant remonter. Dès que la mer s’est retirée, on
Macreuse.
va compter les victimes, dont le nombre s’élève souvent à plus de douze cents.
Il y a des troupes de macreuses qui , plus frileuses
que les autres, descendent chercher un abri contre les rigueurs du froid jusque sur les côtes de la Provence : elles choisissent de préférence les étangs pour y établir leurs quartiers d’hiver. L’étang de Berre, petite ville située à huit lieues de Marseille, est renomme, dans le midi de la France, pour la chasse dont il est le théâtre , chaque année , aux approches de la Noël. Ici les malheureuses macreuses n’ont point à craindre les filets sous-marins, car il n’y a pas de marée; mais elles périssent par le plomb.
Il faut une armée de chasseurs pour exécuter cette chasse. Si une barque isolée veut essayer de les approcher, elles s’envolent avant d’être à la portée du fusil , et fuient toujours par petites volées, sans qu’on puisse jamais les atteindre. Une nombreuse réunion est nécessaire , et c’est ce qui a lieu , ainsi qu’on va le voir.
Vers le milieu du mois de décembre, les autorités municipales de Berre font connaître , par une affiche officielle placardée dans tout le département des Bouches-du-Rhône, le jour fixé pour la chasse générale des macreuses : c’est ordinairement le 23 du mois. La veille de ce jour, on voit affluer dans la petite ville de joyeuses caravanes de chasseurs venant de Marseille, d’Aix, d’Arles, de Salons, de Lambesc, de Saint- Méry; les uns dans d’élégants équipages, d’aulres dans de modestes carrioles, dans des charrettes; quelques intrépides font dix ou quinze lieues à pied pour se trouver au rendez-vous.
Chacun est armé de plusieurs fusils et de copieuses munitions de chasse.
La chasse aux macreuses.
C’est jour de fête, jour de bruit et de vie pour la pauvre ville ; ce jour-là, elle oublie ses salines et son morne silence; elle se fait grande ville pour quarante-
égorge tous ses moutons, elle tord le cou à tous ses poulets pour assouvir tous ces appétits aiguisés par le voyage.
huit heures. Elle ouvre toutes ses auberges, toutes ses maisons, toutes ses étables, toutes ses granges, pour loger les hôtes nombreux qui lui surviennent. Elle
Enfin, le matin arrive, à la satisfaction générale ; le rivage se couvre (le chasseurs qui se hâtent de prendre place dans les bateaux qu'ils ont retenus la veille. Ces bateaux, appelés bettes, sont plats et étroits; ils contiennent deux rameurs et quatre chasseurs; ils ont à la poupe un petit pavillon tricolore, délivré par l’autorité municipale moyennant un modique tribut. Quand tout le monde est embusqué, la Hotte se range en bataille; les bettes se placent à trois mètres l’une de l’autre, de manière à former une ligne qui s’étend à perle de vue d’une rive à la rive opposée. Les cloches de la ville donnent le signal du départ , et la flotte s’avance en bon ordre vers l'anse de la Tête- Noire, où l’on aperçoit de loin des milliers de macreuses. Elles se trouvent ainsi cernées, d’un côté par le bord de l’étang, qu’elles ne dépassent jamais, et de 1 autre, par la ligne des bateaux qui s’avance et se resserre de plus en plus. Quelques coups de fusil les font lever. Au lieu de chercher un refuge dans les champs , elles ont une telle antipathie pour la terre , qu’elles préfèrent venir passer par-dessus la flotte pour aller se poser sur une autre partie de l’étang; mais la plupart périssent dans ce court trajet. Leur vol est lourd et bas; elles ont à esssuyer un feu de tile des plus meurtriers. Souvent dix ou quinze coups de fusil sont tirés sur la même macreuse ; c’est alors à qui l’aura. Les bateliers font force de rames vers la macreuse morte qui flotte sur l’eau; ils tiennent à honneur de ne pas céder, ils se prennent à l’abordage, et tandis qu’ils échangent des injures et des coups d’aviron, un bateau se glisse en silence, et s’empare de l’objet en litige : c’est la fable des Deux voleurs et l’Ane. Une fois la macreuse hors de l’eau, quel que soit celui qui se l’est appropriée, la rixe cesse, et l’on va reprendre son rang dans la ligne. Quelques bateaux restent derrière , et se contentent de glaner les blessés. Ce ne sont pas les moins bien partagés.
Après cette battue, qui dure toute la matinée, on en fait le soir une seconde dans l’anse de Marignane,
aux massacres qui recommenceront l'hiver suivant.
Nous ne pouvons dépeindre un à un tous ces animaux divers qui peuplent ce paradis terrestre, ces chèvres nées dans un pli des montagnes de Cachemyr, sous un ciel toujours bleu, au milieu de bosquets
Le strigops habroptilus.
Demoiselles de Numidie.
oii se sont réfugiées les macreuses échappées au pre- i mier feu. Celles qui se sauvent de ce dernier carnage se dispersent sur l’étang ou sur le bord de la mer, et quand le printemps les rappelle dans leurs régions glacées, elles réparent leurs pertes par de nombreu- 1 ses couvées qui doivent fournir de nouvelles victimes i
toujours verts, et ces beaux cerfs de Virginie, et ces chamois des Alpes aux jambes grêles et nerveuses, au regard mutin et sauvage, et ces gazelles de l’Algérie, et ces rennes de Laponie, robustes et rapides serviteurs de l’homme, et tous ces êtres amenés dans ce jardin de tous les coins du monde connu.
Voici maintenant la cour plénière des oiseaux, qui habillent à grand bruit sous le treillage de leur prison: perroquets, perruches, kakatoès, aras, gens sans cœur que la captivité ne peut rendre taciturnes, impudents valets qui se trouvent suffisamment heureux parce que leur plumage bigarré resplendit au soleil. Mais il est difficile de se défendre d'une certaine pitié devant les quelques cages silencieuses où veillent,
1 œil fixe et désespéré, le crâne chauve et meurtri à force d'avoir heurté le plafond qui intercepte la vue du ciel, les ailes pendantes et fatiguées, tous ces aventuriers de l’air, princes ou brigands, que nous appelons condors, aigles ou vautours. Chez ces sauvages amants de la voûte céleste, vous ne rencontrez aucune faiblesse, aucune concession a la force qui les opprime, pas même la résignation. Leurs ardentes prunelles, où éclate une passion immense et indomptable, lancent des éclairs de haine et de fureur. Le cor. dur des Cordillières, un de ces farouches prisonniers, attire particulièrement l’attention. Que de fables ridicules n’a-t-on pas débitées sur son compte! Au dire des anciens voyageurs, le condor enlevait les enfants, attaquait les hommes, etc. Puis vient le perenoptère, sorte de vautour auquel les Égyptiens rendaient un culte religieux; puis le vautour royal, qui n’a de royal que le nom, et dont toute l’utilité se borne à nettoyer les contrées du Brésil, qu’il habite, des cadavres et immondices dont il se nourrit. Tout à côté, les vautours bruns, d Égypte, des Pyrénées et d’Algérie, tous oiseaux lâches et ignobles, n’osant attaquer aucun ani¬
mal vivant. En suivant, nous trouvons les aigles, le: pygargues, milans, buses, qui se nourissent de proii vivante; le carraca, regardé au Brésil comme le plu; grand ennemi des poules et des oiseaux de bassecour; et enfin le grand-duc, représentant là une fa mille à pdrt, la famille des oiseaux de proi< nocturnes.
Des cages des oiseaux nous arrivons i la faisanderie. Cette construction est en tourée, par derrière, de plusieurs petit: parcs où sont élevés des oiseaux rares d( l’ordre des gallinacés et des échassiers. Oi y voit des hérons, des butors, des aigrettes des goélands ; dans les loges de la faisan derie, on remarque des foulques, des combattants, des courlis, une femelle de paor avec ses petits, des ramiers, des perdri> rouges, le cariama du Brésil, l’outardehoubara d’Alger, des poules de diverses variétés, un hoeeo, des faisans de plusieurs espèces; puis, dans la même cage et vivanl en société fort paisible, des colins houïscoucou-guira, cantara, martins roses, merles robins du Canada et quelques autres.
Parmi les oiseaux dont les cages et les enclos du jardin des Plantes se sont enrichis dernièrement, on remarque les demoiselles de Numidie ( arden viryo , G. Cuv.i, à peu près de la grandeur de la grue couronnée, mais à taille plus svelte et plus élégante. Leur plumage est d’un beau gris cendré ; leur cou est paré d’une longue pèlerine d’un noir brillant et velouté, et deux belles aigrettes blanches, formées par le prolongement des plumes effilées qui couvrent leurs oreilles, les coiffent très-coquettement. Ces oiseaux se font encore remarquer par des gestes et des mouvements affectés, bizarres, imitant parfois des révérences réitérées, d’autres fois une danse aussi originale que la polka, mais plus décente.
Avec elles vivent des oies rieuses (anas albifrons, G. Cuv.), au plumage gris, au ventre noir et au front blanc. Ces oiseaux voyageurs paraissent quelquefois dans nos pays en hiver, et vont même jusqu’en Egypte, après avoir traversé sans s'arrêter l’Europe entière.
oies rieuses.
Mais le plus extraordinaire de tous est, sans contredit, le strigops habroptilus. Cet oiseau tient tout à la fois du perroquet et de la chouette, et ce n’est pourtant ni un perroquet ni une chouette. Il a été pris sur l’ile Stewart, située au sud de la Nouvelle-Zélande, et offert au Muséum d’histoire naturelle par M. Jules