MAISON D’ARRÊT DF. LA GARDE NATIONALE
UAG’I des Haricots. — Carcere duro. — Grandeur ot décadence. — Les prévenus devant le conseil de discipline. — Les insoumis. — Les réfractaires simples. — Les absents. Les moyens de
justification. — La permission du médecin. — Le chapitre des notes. — L’homme complet et l’homme incomplet. — Récompenses accordées au premier; châtiments infligés au second
L’admonition et l’emprisonnement. — Werther et Alphonse Karr. — Omnin Wertherus erat. — La durée de la prison. — Les inscriptions sur les murailles. — Le réfractaire jaloux et Clémence calomniée. — Décoration de la cellule n° 14, dite des Artistes. — Les prisonniers célèbres. — Leurs .cartes de visite. — Th. Gauthier. — Alfred de Musset. — Frédéric Bérat. — Alexandre Dumas. — Les loisirs des prisonniers. — Sixième lecture des faits divers. — Distique sur le capitaine rapporteur. — vingt-quatre heures de paysage hors de tour.
C’est derrière le jardin des Plantes qu’est située la maison d’arrêt de la garde nationale, vulgairement appelée Y hôtel des Haricots par les caporaux gouailleurs et les vaudevillistes. Depuis les événements politiques de décembre 1851, cette prison, naguère si bruyante, est complètement solitaire; elle n’abrite plus, liélas! que trois ou quatre gardiens mélancoliques, attendant l’arrivée de prisonniers qui ne viennent plus gémir, vingt-quatre heures durant, sous les voûtes de ce carcere duro.
Sous le gouvernement de Juillet, la garde nationale était une puissance ; un capitaine citoyen était un personnage. Après Février 1848, la garde nationale parisienne, qui depuis 1830 était composée de soixante mille hommes, atteignit subitement, du jour au lendemain, le chiffre de trois cent mille individus. Aujourd’hui elle n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était hier ; elle est réduite à dix-huit mille hommes, elle ne monte plus la garde aux Tuileries, ni à l’Élysée, ni nulle part. Elle a un uniforme neuf et tout reluisant, mais cet uniforme ne quitte pas le porte-manteau.
A l’époque où la garde nationale faisait un service permanent, bien des gens, d’un naturel peu guerrier, employaient tous leurs efforts à s’exempter de la corvée du tour de garde. Les délinquants pouvaient être rangés en trois catégories : les insoumis, ceux qui protestaient par une abstention systématique contre le mérite de l’institution; les réfractaires simples, ouvriers ou travailleurs de tous états, qu’il eût été convenable d’exonérer d'un service qui leur imposait un sacrifice de temps et de dé¬
penses; enfin, les absents pour cas fortuits et non autorisés. Les séances du conseil de discipline prouvaient que les délits de cette dernière catégorie comprenaient des variétés infinies. La plupart des
récalcitrants tiraient tons leurs moyens de justification d’un vaste cercle d’événements dont la connaissance faisait souvent entrer le tribunal dans le secret de certaines positions ou tristes, ou indifférentes, ou ridicules. C’était, par exemple, un vertueux
père de famille qui voulait faire partager au tribunal la joie que lui causait la naissance intempestive d’un nouvel héritier, ou le mariage d’une fille. En général, le conseil se montrait d’une grande facilité dans les causes de cette nature, mais il était de bronze pour tous les cas qui ne sollicitaient pas directement sa sensibilité bourgeoise. La forme, d’ailleurs tout à fait sommaire' de cette justice, excluait les longues plaidoiries, et mettait ainsi les juges à l’abri des artifices et des séductions de la parole. Les attestations du médecin officiel, telle était la base invariable de l’opinion du conseil. A tous les arguments, il opposait imperturbablement la même question : « Avez-vous une autorisation du médecin ? » Un jour, un prévenu se présente dans le prétoire, il excipe d’un mariage qu’il vient de contracter: « Avezvous la permission du médecin? » réplique le président, entraîné par la force de l’habitude.
J’ai dit que la juridiction du conseil de discipline avait des formes un peu prévôtaies, et qu’elle n’admettait pas une grande escrime de procédure. 11 s’est trouvé cependant des juristes assez déliés pour élever à lahauteur d’un gros procès, d’un procès grassement lardé d’exploits et de placets, le mince délit d'une garde manquée. On cite, entre autres, un très-habile avocat au conseil qui, par un violent amour du droit, ayant à éluder les conséquences d’une condamnation à quelques heures de prison, s’était imposé la tâche ardue d’étudier dans ses moindres détails la législation et la jurisprudence relatives à la garde
Maison d’arrêt de la garde nationale.
Une séance du conseil de discipline.
nationale. Il put ainsi se donner le plaisir de tenir en échec la sentence du conseil, traînant de remise en remise, d’incident en incident, d’opposition en opposition, le jugement qui le frappait. Ce prodigieux procès dura plus de sept mois. Très-heureusement pour la prompte expédition des affaires soumises au conseil
de discipline, ce genre de dilettantisme n’était pas ordinaire.
Il est une considération très-importante, qui exerçait une grande inlluence dans la distribution de la justice disciplinaire : c était le chapitre des notes. Ces notes, fournies sans doute par une officieuse inquisi¬
tion, embrassaient toutes les circonstances qui pouvaient aggraver le délit ou tempérer la sévérité des juges. Elles tenaient fidèlement compte du zèle et de la tiédeur des gardes nationaux, de 1 insubordination, des tapages nocturnes, du plus ou moins de sérieux que chacun apportait dans l’exercice de ses devoirs.
Le garde national complet.
Mais parmi Us différentes causes qui pouvaient modifier la disposition des membres du conseil, aucune n’était aussi déterminante (pie l’état de l'armement, qui encore aujourd’hui se résume dans la distinction suivante :
homme complet, homme incomplet.
L’homme complet est celui qui est pourvu de toutes les pièces d équipement, conformément à l’étiquette de la compagnie ; c’est l’homme qui, par le sain minutieux qu’il apporte dans les détails de la tenue, s’identifie avec l’exactitude militaire de son capitaine, lequel le récompensait de sa ponctualité en lui décernant les postes d’élite, mais surtout les postes qui dispensaient de passer la nuit. Cette seule recommandation d'être un homme complet exerçait toujours une prévention favorable sur les membres du tr bunal.
L’homme incomplet, au contraire, est le citoyen incongru qui afllige son capitaine par l’absence de certaines pièces de l’équipement, dont l’effet ajoute à la physionomie martiale de la compagnie, par des incompatibilités odieuses dans les differentes paities de l'habillement ; c’est h' garde national qui main* le pautah >n de nankin ou un elbeuf de haute fantaisie a la tunique sévère ; le dandy qui déploie le nœud d’une dégante cravate ou les pointes menaçantes d un faux col anglais; c’est aussi le pauvre diable qui, par mesure d’économie, est reste lidde au vieux shako à forme évasée en tromblon; l’Auvergnat qui ne peut se départir de l’usage des buftletcries en sautoir; l’homme de lettres, quoique d’ailleurs sa tenue soit en conformité avec les règlements, qui ne saurait faire de faction sans ses lunettes; ce sont enfin tous ces esprits mal faits, insensibles
au charme d’une belle ordonnance, qui n’ont jamais soupçonné la délicate satisfaction (pie l’on peut trouver dans ce genre d’exactitude que les militaires appellent exactitude du bouton de guêtre. Ceux-ci sont en quelque sorte les souffre-douleur de la compagnie; c’était à eux que revenaient de droit les postes éloignés ou peu apparents; à eux encore par préférence le service de nuit, car ce n’était pas trop de l’obscurité pour cacher l’affront que ces indécents soldats faisaient au juste orgueil de leur capitaine et à la chatouilleuse susceptibilité de leurs camarades complets.
Nous avons parlé des délits, arrivons à la répression : les peines prononcées par le conseil sont l’admonition et l’emprisonnement. L’admonition est une peine fort douce, contre laquelle on ne réclame jamais. On est admonesté, on retourne à ses affaires et tout est dit. 11 n’en est pas de même de l’incarcération, et, pour éviter d'aller languir vingt-quatre heures entre les quatre murs de la maison d’arrêt, on a vu des récalcitrants avoir recours à mille subterfuges. Alphonse Karr fut poursuivi pendant deux mois par Werther. Le Werther dont il s’agit n’était pas du tout cet élégiaque et pleurnicheur amant de Charlotte, qui a fait répandre tant de larmes à nos trop sensibles grand’ mères; le Werther d’Alphonse Karr avait un chapeau à cornes et portait un sabre en bandoulière.
Une cellule h ta maison de détention pour la'garde nationale.
Tranchons le mot, d était garde municipal, et comme tel chargé par son gouvernement d’appréhender au
Le chaut'foir commun des détenus.
Le garde national incomplet.
corps les citoyens indifférents en matière de garde nationale. Or, Alphonse Karr était plus qu’indifférent, et le terrible Werther ne lui laissait pas une seule minute de tranquillité. Werther avait fait élection de domicile dans la rue de la Tour-d’ Auvergne ,où demeurait l’auteur de Fa Dièze. Celui-ci ne s’aventurait dans Paris qu’avec la plus grande circonspection, regardant à droite et à gauche s’il ne voyait pas apparaître dans la foule le spectre du tricorne municipal. Si un ami lui frappait sur l’épaule, il se retournait en frémissant, et restait plusieurs secondes avant de se convaincre qu’il n’avait pas Werther devant les yeux. Pour lui, tout était Werther — omnia Wertherus erat. Si bien que, fatigué de cette vie de transes continuelles, il prit un jour l’héroïque parti de se rendre à l’ex-hôtel Bazancourt, et de se constituer prisonnier pour échapper à la poursuite de ce romanesque militaire.
Hélas! qui n’a pas eu son Werther? quel est celui qui ne pourrait écrire au besoin, comme Si 1 vio Poil i- o, Le miei Vrigioni! La durée de la prison
en cellule est de dixneuf heures (de quatre heures de l’après-midi a onze heures du matin). Pendant tout ce temps le condamné est livre à ses réflexions.
Si quelque chose peut témoigner de la contrainte du silence force, c’est l'innombrable quantité d’inscriptions de tout genre qui
couvrent lesmurailles.
La plupart ne brillent, hélas ! ni par la portée philosophique, ni même par l’orthographe.
Le système cellulaire n’est peut-être pas fav< irai île à l’éclosion des grandes pensées ; témoin les inscriptions suivantes, copiées textuellement : Le serjant *** est un cafard.
Mort aux blancs, mort aux rouges. Les murs