CHAPITRE XXII.- LE LONG DE LA SEINE (Suite
et le 16 septembre 1623 il céda son traité à Jean de La Grange, secrétaire du roi. En 1627, ce traité fut rompu. Marie-Christophe rentra dans ses droits, mais il se vit contraint de faire une nouvelle cession à un certain Herbert et à quelques habitants de l’ile, qui terminèrent les constructions en 1 647.
Tout le monde a entendu parler de l’histoire fameuse du chien de Montargis. Sous le règne de Charles Y, Aubri de Montdidier, passant dans la forêt de Bondy, est assassiné et enterré au pied d’un arbre.
Son chien reste plusieurs jours jsur la fosse et ne la quitte que pressé parla faim.
Il vient à Paris chez un ami d’Aubri, et par ses hurlements douloureux lui annonce la mort de son maître. Cet ami suit le chien, qui, parvenu au pied de l'arbre de la forêt de Bondy, redouble ses cris en grattant la terre. On fouille, et on y trouve le cadavre d’Aubri.
Quelque temps après, le chien aperçoit par hasard l’assassin, que tous les hi: toriens nomment le chevalier Macaire, et lui saute à la gorge. L'acharnement de ce chien contre cet homme
semble singulier. On se rappelle que le chevalier Macaire a donné des preuves de sa haine et de son envie contre Aubri de Montdidier. Le roi, frappé de tous les indices qui se réunissaient contre Macaire , ordonne le duel entre le chevalier et le chien, et le champ clos est marqué dans Pile Notre-Dame, aujourd'hui île Saint-Louis, qui n’était alors qu’un terrain vague et inhabité. On sait le reste. Macaire, armé d'un bâtorf, renversé et saisi a la gorge par le chien, fit l’aveu de son crime en présence du roi et de toute la cour.
Ce fut aussi dans l’ile Saint - Louis que fut décidé , en 968, d’une façon très-singulière, une question fort grave. Il s’agissait de savoir si, en ligne directe, la représentation devait avoir lieu. Les docteurs furent divisés à ce sujet. Deux braves furent choisis, qui se battirent pour décider ce point de droit.
Celui qui soutenait la représentation ayant eu l’avantage, il fut ordonné qu’elle aurait lieu, etqu’à
l’avenir les petits-fils succéderaient aux biens de leurs aïeux ou de leurs aïeules avec leurs oncles et leurs tantes, de la même manière que leurs pères et leurs mères eussent succédé. Voilà un point de droit qui a une étrange originel Et il est bien heureux pour les petits-fils qui ont des grands-pères opulents, que ce soit leur champion qui ait été vainqueur dans cette lutte de jurisprudence à la hache et au poignard.
C’est, également dans l’ile Saint-Louis qu’en 1618, Nicolas, cardinal-légat en France, prêcha une nouvelle croisade. Philippe de Valois, ses fils, Édouard II, roi d’Angleterre, et un grand nombre de seigneurs français et anglais, y reçurent la croix des mains du prélat.
Nous donnons ici la vue du pont de la Cité, reconstruit il y a dix ans à peine, et qui a succédé à trois
Pont de la Cité, construit entre la cité et File Saint-Louis.
ou quatre ponts depuis l’année 1630. Les deux premiers ponts appelés ponts de la Cité étaient en bois, le second fut peint en rouge; de là le surnom de Pont Rouge qui lui fut longtemps accordé par le populaire. Sous l’Empire, il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois ponts en fer sur la Seine : le pont des Arts, le pont d’Austerlitz et le pont de la Cité; cette compagnie les édifia tous
Paris au quinzième siècle.
trois dans un différent système de construction.
Le pont de la Cité , construit par la compagnie de 1804', n’était pas très-solide. En 1843, on s’aperçut qu’une pile était entièrement ruinée. Cette fois on a fait une passerelle suspendue, et l’on a cherché à harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille cathédrale et avec celui de la fontaine gothique qui a été élevée, il y a une dizaine d’années, pour com¬
pléter les embellisse munis de cette partie de la Cité Au-dessus de l’ile Saint-Louis se trouvait, il y a encore quelques années, une île dont nous ne dirons que peu de mots, parce quelle n’a pas une histoire très intéressante, et surtout parce qu’elle n’existe plus : nous voulons parler de l’ile Louviers, aujourd’hui réunie à la terre ferme, le bras de Seine qui la séparait du quai Moriaud ayant été comblé. Cette ile était
appelée, en 1370, Vile des Joviaux. Javiaux signifiait une île formée au milieu d’une rivière par un amas de sable et de limon. L'ile Louviers n’était pas un amas de sable ni de limon; mais comme elle était plus exposée que l’ile Saint-Louis et 1 ile de la Cité aux débordements de la Seine et aux diverses alluvions qui la suivent, ce nom d ’ile des Javiaux lui fut donné par analogie. Au xvie siècle, elle était appelée Vile d’Entragues, du nom de son propriétaire. Il est probable qu’elle devait à une cause semblable son dernier m m d’ile Louviers. Cette île avau à peu près deux cent vingt toises de longueur. Elle notait habitée que par des marchands de bois. C 'était un vaste entrepôt de bois à brûler. Le seul fait historique qui se soit passé dans l’ex-ile Louviers est celui-ci : en 1349 elle avait été le théâtre d’une fête brillante que le prévôt des marchands et les echevms de Paris donnèrent à Henri 11. On construisit sur ses bords un fort et une espèce de havre, pour offrir au monarque et à sa cour le spectacle d’un combat et d’un siège.
Quelques autres îles encore, sans la moindre importance, figurent sur les plai s de Paris des quinzième et seizième siècle; mais elles ont disparu sous les eaux par suite de l’encaissement de la Seine, ou des alluvions les ont réunies à la Cité ou à l’ile Loi viers; il n’en est resté aucune trace, et le souvenir même de leur
nom n’existe plus , , , .
dans la mémoire
du peuple : elles
s’appelaient l’ile
aux Juifs, située
nu couchant te
la Cité; l’ile du
Louvre, un banc
de sable qui a c is-
paru ; les îles ai x
Treilles et ï , la
du Gros-Caillou.
L’ile Saint-Louis possède une église, Saint-Louis en l’ile, et de beaux hôtels : l’hôtel de Pimodan, celui de Chenizot, l’hôtel Jassaud, celui de Bretonvilliers. M. le Ragois de Bretonvilliers, président de la chambre des comptes, avait fait construire à ses frais le quai qui environne la pointe de l’ile. Les seules fondations, dans cet endroit où la Seine est profonde et rapide, coûtèrent 800,000 livres.
" Ifi.ic.
Mais, de tous ces hôtels que nous a légués la magistrature du siècle de Louis XIV et de Louis XV (les conseillers au parlement et tous les robins affectionnaient le séjour de Pile Saint-Louis) , le plus beau, lo plus célèbre est l'hôtel Lambert, situé tout a l’extremité de Pile.
Peu s’en est fallu que cette magnifique demeure, un des spécimens les plus remarquables de 1 architecture du dix-septième siècle , ne disparût sous le marteau des démolisseurs. Mise en vente il y a dix ans, au prix de 1 80,000 fr. , il ne se trouva pas d’acquéreur assez hardi pour ajouter a cette somme une surenchère. On dut recommencer la vente quelque temps après, et fort heureusement pour les antiquaires, pour les lettrés et pour les artistes, on ne rencontra point l’acquéreur espéré par les rédacteurs de l'affiche, laquelle avait eu bien soin de dire que cet hôtel « présentait de grands avantages à la spéculation, et pouvait recevoir des usines. »
Qu’il nous soit permis à ce propos de hasarder une remarque qu’on n’a jamais faite, ce nous semble, et qui mérite pourtant qu’on s’y arrête un instant. Il est de mode , depuis un grand nombre d’années en France, de déclamer atout propos et hors de propos contre ce qu’appellent le goût bourgeois, tous les parvenus littéraires , tous les rapins de lettres qui tranchent du gentilhomme ; et l’on formerait une bibliothèque aussi ennuyeuse que colossale, de toutes
les jérémiades, lamentations, ironies, invectives, colères furibondes dépensées à propos des monuments disparus ou qui menacent de disparaître de notre pays. Nous ne voulons pas, à Dieu ne plaise, défendre tous les actes de la bande noire , mais nous croyons qu’on a agi sans beaucoup d’examen en accusant ceux qu’on appelle avec tant de dédain les bourgeois, c’est-à-dire vous ou moi, nos amis et les amis de nos amis, d’actes plus ou moins condamnables dont tout le monde ou à peu près est également coupable au même titre. Nous sommes convaincus, et trop de preuves l’attestent, que les grands seigneurs d’aujourd'hui, s’il en reste, sont tout aussi bourgeois , dans l’acception insultante qu’on a voulu donner à cette qualification qui est pour nous un litre de noblesse, que la majorité de leurs contemporains; et nous en sommes à chercher parmi ces débris de l’aristocratie française un lettré, un amateur ou un artiste qui se soit ruiné pour conserver un château de la renaissance , une chapelle gothique ou un hôtel du grand siècle; bien mieux, l’époque où le style bourgeois, c’est-à-dire le style faux et commun , pédant et ennuyeux, a été à son apogée, était contemporaine de la Restauration. A ceux qui voudraient nier cette assertion, nous conseillerons une visite au Louvre, dans les salles du musée Charles X, construites sous le règne de ce monarque pour loger les antiquités égyptiennes et les plus belles productions de l’art céramique : ils y ver¬
raient que dans aucun temps l’art de la décoration ne s’est montré sous un aspect plus triste et plus mesquin. C’est la Restauration qui a inauguré le triomphe de l’acajou, cela se voit trop dans le musée dont nous venons de parler , et il est juste de dire que la décadence de ce bois odieux ne remonte qu’à quelques années, c’est-à-dire au règne de Louis-Philippe, au règne des bourgeois.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de celte digression qui vient d’ailleurs à sa place, à propos de file Saint-Louis, le quartier bourgeois par excellence et qui est resté bourgeois jusqu’à nos jours. En effet, tandis que la grande noblesse de cour venait se loger aux environs de la place royale, avant d’abandonner cette partie de Paris pour le faubourg Saint-Germain, la noblesse de robe, qui n’était autre chose que l’élite de la bourgeoisie , portait volontiers ses pénates dans ce coin tranquille et retiré que la Seine entourait d’une ceinture verte, comme pour en éloigner le bruit et les agitations de la grande ville. Elle y portait aussi ce goût des sciences et des lettres, des études sévères auquel nous devons tant d’hommes remarquables, la gloire et l’orgueil de ce grand siècle qu’on nous a trop représenté comme le siècle des ducs et des marquis, en oubliant qu’il fut surtout le siècle de Colbert, un commis anobli, un bourgeois.
M. Nicolas Lambert de Torigny, le fondateur de l’hôtel Lambert, appartenait à cette classe de la so-
Hôtel Lambert. — Intérieur de la cour.
Hôtel Lambert. — Vue prise du quai.
eiété et remplissait au parlement les fonctions de maître des requêtes. Les poètes du temps ont célébré ses vertus privées et son intégrité comme magistrat : c’est là un jugement que nous n’avons ni le droit ni la possibilité de discuter, en l’absence de toutes preuves authentiques et sérieuses, et nous ignorerions sans aucun doute le nom de ce personnage, s’il n’avait eu l’envie d’être bien logé.
Le seul hommage que nous soyons tenus de rendre a sa mémoire , c’est de le considérer comme un homme d’un goût intelligent et éclairé, assez ordinaire d’ailleurs en ce temps-là chez les gens de robe; car Thémis, n’aurait-on pas manqué de dire de son vivant, se plaisait alors volontiers au commerce d’Apollon. Louis le Vau, architecte en réputation, fut chargé par lui du plan de l’hôtel, et s’acquitta merveilleusement de la tâche. La façade qui regarde la rue Saint-Louis peut sembler d'un aspect un peu lourd et triste ; il est facile de comprendre que l’artiste n'avait pas à se préoccuper beaucoup de cette partie du bâtiment. La rue est étroite, et ne permet pas au spectateur d’avoir assez, de reculée pour juger de l’ensemble. Mais quelle majesté dans l’hémicycle de la cour, dans le fronton d’ordre dorique, dans le large escalier a double rampe sculptée ! Si l'on contemple I hôtel du côté du jardin, c’est-à-dire de l’angle formé par la rue Saint-Louis et par le quai d’Anjou, les bâtiments, à demi cachés par de verts massifs, les hautes lenelres, les pilastres ioniques, l’attique chargée de
vases, l'aile qui, s’avançant vers la pointe orientale de File, se termine en une rotonde élégante et pittoresque, les balcons aux balustrades en fer d'un travail abondant et souple, tout dans cette imposante et gracieuse résidence frappe et saisit.
Nicolas Lambert ne montra pas moins d’intelligence et de goût en choisissant, pour décorer cette somptueuse demeure, les deux plus grands peintres que Paris possédât à cette époque ou l’illustre Poussin habitait Rome. Pénétré fort justement de cette idée, que de l’émulation de ces rivaux célèbres, Charles Lebrun et Eustache Lesueur, devait naîlre des chefsd’œuvre, il chargea ces deux gloires de l’école française de presque toutes les peintures dont il voulait revêtir les lambris et les plafonds de ses magnifiques appartements. 1! adjoignit à ces artistes un autre élève de Simon Vouet, François Perrier, peinfre habile, et qui ne recula point devant la terrible concurrence dont il était menacé. Le sculpteur flamand Gérard Van Obstal reçut pour mission de modeler en stuc les thermes, les groupes d’enfants, les trophées et tous les détails, en un mot, de celle ornementation si riche et si variée qu'on remarque dans les constructions du siècle de Louis XIV.
Malheureusement pour l’hôtel Lambert et pour nous, cet édifice n’est pas arrivé jusqu’à nos jours dans un état parfait de conservation. Le fermier général Dupin, le marquis du Châtel-Laumont et M. de Montalivet, qui en furent successivement propriétaires,
avaient bien pris des mesures plus ou moins intelligentes pour son entretien ; mais, à l’époque oii on le mit en vente pour la dernière fois, il était depuis trente ans occupé tour à tour par une maîtresse de pension et par un fabricant de lits militaires. C’est encore un miracle qu’après de si rudes épreuves, il reste encore tant et de si beaux vestiges de sa splendeur passée. Déjà, après la mort de M. de la Haye, fermier général, le second propriétaire de l’hôtel, on vendit les peintures du Salon de l'Amour et du Cabinet des Muses , c’est-à-dire la plus grande partie de l’œuvre de Lesueur. Elles étaient au nombre de douze : la Naissance de l'Amour, l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour , l’Amour recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d! annoncer son pouvoir à l’univers, les neuf Muses, Apollon confiant la conduite cle son char à Phaéton. L’État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque qui fut heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq compositions oit sont réunies les Muses, dans les galeries du Louvre. De tous les travaux de Lesueur, il ne reste plus dans l'hôtel Lambert qu’une grisaille placée dans un enfoncement, sous l’escalier; les grisailles d’une antichambre ovale du premier étage, et, dans une pièce de l’attique, l 'appartement des bains, quatre morceaux d’une conservation presque parfaite : Calislo, Diane et Actéon, le Triomphe de Neptune, le Ti iom plie d’ Am phi t rite.