‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 122 sur 230 · CHAPITRE XXII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

Quant aux travaux de François Perrier, la plupart ont également disparu. Ceux qui restent encore consistent en quatre peintures exécutées dans la voussure du plafond du cabinet des Muses: Apollon poursuivant Daphné, le Jugement de Midas, la Chute de Pliaéton et le Parnasse.

Lesueur travailla neuf années aux décorations de l’hôtel Lambert, et il mourut à la peine. L’illustre peintre de la Vie de saint Bruno , en entreprenant une tâche qu’il abordait pour la première fois, surpassa toutes les espérances, et déçut toute les jalousies, qui s imaginaient que le peintre au pinceau austère et mélancolique échouerait misérablement dès qu’il se trouverait aux prises avec cette mythologie pompeuse si fort en vogue alors, avec ces déesses en robes de satin, se prélassant sur des rouleaux de nuages d’azur, ou faisant la sieste côte à côte avec des Jupiters et des Apollons en manteaux de pourpre et d’or et coiffés de perruques blondes aux anneaux flottants. Il y perdit la vie, mais non sa réputation ; et les ennemis de Lebrun ont prêté à ce maître cette phrase odieuse, qu’il aurait prononcée en apprenant la fin prématurée de son rival : « La mort vient de m’enlever une fameuse épine du pied. »

Quoi qu'il en soit, Lebrun obtint encore ce triomphe sur Lesueur, que les dégradations commises par le temps et par 1 1 main des hommes furent moins funestes à ses travaux qu’a ceux de ce dernier. Ses peintures subsistent encore, dans toute leur intégrité, dans li grande galerie de l’hôtel Lambert, qu’il exécutaen I(il9.

Les admirateurs de ce grand maître, trop calomnié depuis David, y retrouveront toute la richesse et toute la pompe d imagination de 1 auteur des Batailles d' Alexandre ,

un des plus grands poètes de la peinture, sans contredit.

La conception générale de cette composition, qui

porte, bien entendu, le cachet de l’espèce de mythologie particulière à cette époque, est fort ingénieuse, et permit à Lebrun de déployer dans l’exécution cette abondance pittoresque que personne n’a possédée à

Hôtel Lambert. — Galerie dite de Lebrun, servant de salon de conversation pendant le bal.

un égal degré. L’artiste a supposé que la galerie était disposée pour le mariage d’Hercule avec Hébé : audessus de la porte, que flanquent intérieurement deux colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les ap¬

prêts d’un opulent festin. Cybèle, Cérès et Flore, assises sur deux nuées, fournissent leur contingent à la fête, et les nymphes, leurs suivantes, déroulent de longues guirlandes dues au pinceau de Baptiste, l’un

des plus grands peintres de fleurs de l’école française, et celui de toutes les écoles qui a peut-être le mieux su faire servir la peinture de fl urs -à la décoration. Au centre de la voûte, les deux tapisseries postiches dont nous donnons le dessin représentent Hercule délivrant d’un monstre marin Hesione , fille du roi troycn Laornédon, et le combat d' Hercule e[ de pirilhoüs contre les (. entoures qui les avaient surpris durant un sacrifice. A l’extrémité orientale du plafond, Jupiter, J unon et les autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de 1 Olympe monte au ciel dans un char conduit par Minerve. Les grisailles qui surmontent la corniche rappellent les principaux exploits du divin dompteur de monstres. Au reste, il est peutêtre opportun de remarquer en passant que le fils d’Alcmène a toujours été pour Lebrun un héros de prédilection :

d l'a presque invariablement placé au premier rang dans ses compositions mythologiques , et les chercheurs d’analogie pourraient voir dans cette apo théose presque continuelle du dieu de la force, une sorte d’allusion imaginée par le peintre altier de Louis XIV pour représenter aux yeux de ses contemporains et de la postérité les continuelles victoires qu’il prétendait avoir remportées sur tous ses émules, alors qu’ils ne consentaient pas à l’accepter comme leur maître et leur roi.

Le reste de la décoration de la galerie est complété par des médaillons peints, encadrés dans des bordures modelées par Van Obstal, portés sur des gaines et des trophées en stuc, et surmontés par des ornements du même artiste. C’est- un des beaux échantillons de

Hercule délivrant Hésione.

1 art du dix-septième siècle, ce fils glorieux de la renaissance, et nous ne pouvons mieux faire, pour trancher la question que vient de remettre sur le tapis M. de Montalembert, qui prétend prouver la continuelle supériorité de 1 art gothique sur les écoles qui

Combat d’Herculc et de Cirithoiis.

penseraient, d’un salon gothique aux boiseries de chêne noir, aux carreaux de briques vernissées, tendu de tapisseries de haute lice représentant I histoire du baron Achille et du duc Agamenmon, et destiné à donner des fêtes et à récréer à la fois et les yeux et

lui ont succédé, que d’envoyer ceux qui pourraient hésiter en pareille occurrence, à 1 hôtel Lambert. Quand ils auront admiré cette splendide demeure si ingénieusement et si richement parée, nous leur demanderons de nous dire en toute confiance ce qu’ils

l’esprit. Mais, comme il faut être juste, nous sommes forcés de rappeler encore une fois que l’ingratitude envers Lebrun et son école ne date pas de l’auteur de la Vie de sainte Élisabeth de Hongrie. Il y a longtemps, par exemple, qu’on s’est évertué à vanter le jugement éclairé, formulé par nous ne savons plus quel nonce du pape, sur Lebrun et sur Lesueur, précisément à propos des peintures de I hôtel Lambert. On raconte que Lebrun, promenant un jour l’éminence dont il s’agit dans la galerie qu il venait de terminer, ne reçut d’elle, en guise des compliments flatteurs auxquels son orgueil s’attendait, que des éloges froids et contraints. Mais lorsqu’ils se trouvèrent en présence des peintures de Lesueur, le cardinal , dont le nom nous échappe, saisi tout à coup d’un enthousiasme véritable, s’écria : « Quel chef-d’œuvre ! Ils ne peuvent avoir été produits que par le pinceau d’un maître italien. » Les narrateurs de cette anecdote ajoutent complaisamment que Lebrun, frappé de stupeur et de honte, dissimula mal sa déconvenue, lui qui se croyait le roi des peintres, parce qu’il était le peintre du roi.

Nous ne savons point si cette historiette a quelque vérité; il ne serait pas impossible qu’elle en eût cependant. Ce ne serait pas la première fois qu’un grand personnage aurait abusé de son rang pour débiter une audacieuse niaiserie; car le jugement porté par le prélat sur les œuvres des deux grands artistes français ne mérite pas une autre qualification , n’en déplaise à ceux qu’il remplit encore aujourd’hui d’admiration et de respect.

Cela nous semble facile à démontrer. Au temps de Louis XIV, il n’y avait certes pas de plus grands peintres en Italie qu’en France ou dans les Pays-Bas. Celui qui tenait à Rome même le sceptre de Raphaël et de Michel-Ange s’appelait le Poussin, et avait reçu le jour en Normandie; or, si, par l’exécution et par quelques côtés de son style, il se rattache à la tradition des maîtres florentins, c’est qu’il n’y a pas tant de ni; nières qu’on a coutume de le di e et de l’écrire, d’avoir du talent < t du génie. Pourtant il n’est pas besoin d’être un amateur de pn mier ordre pour reconnaître du premier coup un peintre français dans les chefs-d’œuvre de l’auteur du Testament d'Eudarnydas et du Déluge , A partir de cette époque, l’impulsion artistique et littéraire partit de Paris pour rayonner sur l’Italie. Ceux qui vont à Rome, et qui savent regarder, voient bien du premier coup que les palais élevés au dix-septième siècle dans les rues et sur les places de la ville éternelle sont des copies, — et fort inférieures, — du château de Versailles et des hôtels construits sur le patron et dans le goût de celui dont nous nous occupons en ce moment. Aussi bien il n’était pas plus juste ni plus équitable d’humilier si profondément Lebrun devant les travaux de Lesueur. Nous n’avons ni 1 envie ni le droit de faire subir à nos lecteurs un parallèle de notre façon entre ces deux maîtres glorieux, mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que dans les peintures de l’hôtel Lambert, l’auteur de la \ie de saint Bruno s’éloigne moins que partout ailleurs de la manière et de 1 exécution du peintre de la Bataille d Alexandre. Et cela se comprend. La peinture décorative n’a jamais compté, en France du

moins, d’homme plus illustre et qui comprît mieux cette partie importante de l'art que Lebrun. Les énormes défauts de cet artiste, son dessin mou et rond, sa couleur fausse et criarde, disparaissent pour le spectateur devant l’abondance et l’éclat de son exécution habile , devant la verve étourdissante et inépuisable de sa prodigieuse imagination, et cette abon¬

dance d’invention pittoresque qu’on pourrait égaler

peut-être, mais qui ne sera jamais surpassée. Si nous n’étions pas ingrats pour nos véritables grands hommes, il a longtemps que nous aurions mis les décorations de Versailles, de la galerie d’Apollon au Louvre, et même de la galerie d’Hercule de l’hôtel Lambert , au-dessus des décorations que le Primatice et le Rosso ont peintes à Fontainebleau, quel que soit d’ailleurs l’incontestable mérite de ces derniers. Du moment que Lesueur se trouva en présence de son rival , son esprit de justice le força à le reconnaître

fane, qu’il ne lui ressemble comme peintre religieux, pas plus que Lebrun ne procède de Michel-Ange, auquel on a voulu aussi le comparer avec autant de justice et de discernement. Lequel des deux l’a emporté dans cette lutte mémorable? 11 ne nous appartient point de prononcer. Si Lebrun a montré une imagination plus profonde, et en quelque sorte plus intrépide, celle de Lesueur s’y fait voir plus délicate, plus ingénieuse et d’une élégance moins attifée. Nous ignorons si l’on doit attribuer à Lambert de Torigny l’honneur de leur avoir indiqué leur tâche; dans ce cas, il aurait fait preuve d’un goût rare chez les Mécènes de tous les temps et de tous les pays , en con¬

fiant à Lebrun la décoration de la grande galerie des¬

tinée aux festins et aux fêtes, et à Lesueur celle des appartements, où il fallait une poésie plus intime, plus douce, et en quelque sorte plus recueillie.

Mais c’est assez parler peinture, il est temps que nous apprenions au lecteur comment l’hôtel Lambert, que nous avons vu menacé de démolition ou de pis encore, a été conservé pour la plus grande gloire de l’art français et de ses admirateurs.

Ainsi que nous l’avons dit en commençant, il ne se trouva personne, parmi les grands seigneurs actuels, qui voulût coin sacrer la somme de 180,000 fr.

à l’acquisition de cette somptueuse demeure. Les artistes

étaient en grand

un

d'eux, un voisin de l’hôtel Lambert, écrivit à ce propos une le tre au ministre pour lui signaler le péril. Nous ne savons pas si le ministre fut ému; mais comme l’hôtel Lambert n’était pas classé parmi les monuments historiques, cet honneur étant particulièrement réservé aux édifices gothiques, fussent-ils les plus affreux du monde, fine put rien faire autre chose que de nom¬

mer une commission chargée

Hôtel Lambert. — Escalier pratiqué sur le quai d’Anjou pour l’arrivée des voitur

'es.

comme maître dans une partie de l’art où il débutait, lui, pour la première fois. 11 se garda bien sans doutede le copier servilement; mais 1 influence du voisinage est manifeste. D’ailleurs, élevés tous deux à l’école de Vouet, il n’est pas étonnant qu’on retrouve une certaine parenté dans l’exécution de leurs travaux. Bien que beaucoup de gens soient d’une opinion contraire, nous estimons que Lesueur n’a pas montré à l’hôtel Lambert un talent supérieur à celui qu’il a déployé dans la Vie de saint Bruno. Nous ne retrouvons pas dans ses travaux de décoration l’exécution a la fois si simple et si naïve, et pourtant si savante et si forte, de sa peinture religieuse. Si le contour de ses figures est d’un dessin plus correct et plus pur (pie celui de Lebrun, on est forcé de convenir que leur modelé manque de fermeté presque aussi souvent que le modelé de son concurrent. Du reste, Lesueur ne ressemble pas plus a Raphaël, comme peintre pro-

d’examiner les moyens de sauver au moins du naufrage les peintures de Lesueur et de Lebrun.

Pendant que la commission délibérait ou faisait semblant, une étrangère, une Polonaise, la princesse Czartoriska , se montra plus généreuse et plus soucieuse de la gloire française que les princes parisiens; elle acheta l’hôtel. Elle le fit restaurer par un artiste intelligent qui mit tous ses soins à ne pas le rendre trop neuf, et qui, autant que cela était possible, le remit en son premier état.

La princesse Czartoriska ne fut pas plutôt en possession de cet hôtel, qu’elle le fit servir à une de ces œuvres de bienfaisance destinées à rendre moins amer et plus abondant le pain de l’exil auquel sont condamnés ses héroïques compatriotes. Tout le monde a entendu parler des bals donnés à 1 hôtel Lambert au profit des Polonais réfugiés en France. Le premier eut lieu dans le courant de février 1844, et l’on put dire au moins une fois que cette expression : « Tout Paris a dansé au bal de la princesse Czartoriska, » n’avait servi qu’à constater la vérité. Les vieux échos de File Saint-Louis tressaillirent de surprise au bruit de la danse animée, de ces élégants équipages qui faisaient jaillir l’étincelle des pavés du quai d’Anjou, ordinairement silencieux et solitaire.

Ces fêtes se continuèrent les années suivantes, et leur vogue ne lit qu’augmenter. Nous avons surtout

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