CHAPITRE XXII
LE LONG DE LA SEINE (Suite)
souvenir de celles qui furent données en janvier 1845 et en janvier 1846. Depuis longtemps déjà les vastes
appartements de l'hôtel ne sntfisaient plus, et l’on se vit forcé de transformer le jardin en salle de danse.
Et pendant qu’on créait un salon dans le jardin, on improvisait un jardin dans l’intérieur des apparte-
iffl
Mm
Salon de danse construit dans le jardin de lTiùtel Lambert.
ments. Chaque fois, nous devons le constater, que la princesse lit appel à la curiosité, au goût du plaisir et à la bienfaisance parisienne, cet appel fut entendu,
et l’on doit dire que jamais, même dans les plus beaux jours, l’hôtel de Lambert de Torigny ne servit à un plus noble usage. Quelques esprits malveillants,
envieux ou jaloux ont essayé de critiquer ces fêtes en hasardant des épigrammes plus ou moins heureuses sur le personnel qui les composait ; nous ignorons
Bal'donné à l’hôtel Lambert, le 25 janvier 1845, par la princesse Czartoriska
jusqu’à quel point ces critiques étaient fondées, mais nous pouvons hardiment affirmer que si ces frondeurs chagrins ont rencontré par hasard, dans les salons de
l’hôtel Lambert, le jour où une généreuse pensée en ouvrait les portes, certains personnages indignes d’y figurer et dont on ne saurait éviter la présence en pa¬
reille occasion, l’élite de la société parisienne, c’està-dire le plus grand nombre de ceux que la renommée de leur esprit ou de leurs talents, les avantages
do lafortuneou les hasards de la naissance placent au premier rang dans l’ordre social, formait 1 immense majorité des invités , et s’associait avec une respectueuse sympathie à l’œuvre de patriotisme de la noble exilée.
Les fêtes de l’hôtel Lambert sont les seuls incidents qui aient le privilège d’enlever une lois par an, a File Saint-Louis, la physionomie d'un calme un peu morne dans lequel elle semble comme assoupie pendant les trois cent soixante-quatre jours d intervalle qui séparent ces trop rares solennités. Jamais, ou presque jamais d’ailleurs, les habitants de ce quartier n’ont à se ranger sur le passage d'un fringant équipage à deux chevaux et à riche livrée ; les seules voitures de maître qu’on y rencontre, à une ou deux exceptions près, portent encore le nom expressif et suranné de demi -fortunes. Si par hasard vous entendez retentir sur le pavé sonore les roues bruyantes d’un coupé moderne, d’un tilbury ou d’un cabriolet élégant, attelé d’un cheval anglais , soyez assurés qu'ils appartiennent a quelque propriétaire d’outre- Seine, venu par nécessité dans ce coin perdu qui lui semble une Thébaïde;
Un habitant de l’ile Saint-Louis.
presque toutes du temps de Louis XIV et de Louis XV; presque toutes, d’un aspect un peu triste, un peu froid, portent le cachet des habitudes et des goûts de ceux qui les ont édifiées. Les rues droites et alignées, correctes, sont d’une largeur médiocre, mais suffisante pour la circulation des chaises à porteur; car l’on comptait dans l’ile Saint-Louis, à l’époque où elle se couvrit de maisons, plus de chaises à porteur que de carrosses.
Il ne faudrait pourtant pas croire que ce quartier, d’une apparence si paisible et si calme, oii le commerce et l’industrie se trouvent représentés, à peu d’exceptions, par quelques boutiques de troisième ordre qui suffisent aux besoins de la consommation journalière des habitants, serve uniquement de refuge à des oisifs ; là où l’on n’entend ni le grincement de la scie, ni le retentissement du marteau, ni les sifflements de la vapeur, se plaisent au contraire les travailleurs de la pensée, comme on disait il y a trois ans. L’ile Saint- Louis loge des savants et des poètes , des magistrats et des artistes, tous ces amants de la solitude et du recueillement, que le bruit effarouche ou fatigue, à côté de l’ouvrier chargé de famille, qui trouve dans les vastes combles des vieux hôtels, et moyennant un loyer modeste, un appartement moins étroit que celui qu’il pourrait occuper dans un arrondissement industriel; du commerçant retiré des affaires, on de l’employé que n’effraye pas trop la longueur du chemin qui mène à son ministère. Le voisinage de la cathédrale fournit également à File Saint-Louis, un certain nombre de prêlres parmi ceux qui n’ont pu trouver un logement décent et convenable dans la Cité.
Mais, de toutes les professions libérales, la peinture est celle qui compte le plus de représentants dans File Saint- Louis. Il y a quelques années, l'hôtel Pimodan, dont nous avons déjà parlé, réunissait une société de fantaisistes de la plume et du pinceau, sorte de pléiade romantique maintenant très-dispersée. La colonie des artistes, logés pour la plupart aujourd’hui sur les quais situés au nord de File, reconnaît pour chef et pour maître un nom justement célèbre, M. Meissonnier. L’auteur des chefs-d’œuvre microscopiques, que tout - le monde connaît , a pour File Saint- Louis une passion qui s’explique par la nature même de ses travaux. On comprend qu’il se plaise dans ces vieux bâtiments du dix-huitième siècle, où il retrouve encore intactes et parfaitement conservées les cheminées ventrues de
rigorisme de l’endroit. Nous avons bien souvenir pourtant d’une soirée excentrique racontée dans un recueil sérieux avec toutes sortes de poétiques et pittoresques détails par une plume coloriste, et que nous appellerons pour l’intelligence de ceux qui ont comme nous de la mémoire , et afin de ne pas trop effrayer les locataires du quai d’Anjou, la soirée du hatchis ; mais c’est là une exception qui confirme la règle, et rien de plus. Or , la règle qui , dans File Saint-Louis, consiste sinon à se lever de grand matin , du moins à se coucher de bonne heure, est la meilleure preuve de l’état d’innocence et de paix où vivent les naturels de l’endroit. l)u reste, pour compléter le tableau, nous ajouterons que les marchands de vins y sont presque aussi rares que les cafés ou que les restaurants , et qu’un médecin qui est à la fois un moraliste et un observateur , Parent-Duchâtelet , a consigné dans son livre que File Saint-Louis était le seul quartier de Paris qui ne comptât point parmi ses habitants de ceintures dorées; nous avons dit plus haut qu’il en était ainsi du temps de Mercier.
Il y a quelques années pourtant, certains notables
Sa dame.
peut-être à un agent de change qui a traversé les ponts pour donner des nouvelles du cours de la bourse a quelque rentier effrayé d’un changement de ministère ou d’un projet de conversion dont il a vu la menace dans les papiers publics, — comme on appelle encore les journaux dans File Saint-Louis.
Nous 1 avons dit, 1 île Saint-Louis est un quartier essentiellement bourgeois, qui Fa toujours été depuis sa fondation, et qui le restera jusqu’à la fin. Du moment où il n’y aurait plus de bourgeois, il n’aurait plus de raison pour subsister. Sa situation sur une île dont les quais plongent leurs pieds de pierre dans les eaux du fleuve, sans s’arrêter à un chemin de halage, l’isole du commerce de la rivière; l’exiguïté de l’emplacement sur lequel il est construit n’y permet pas davantage l’établissement de ces grands ateliers industriels qui pullulent aujourd’hui dans le Marais et dans les lues les plus désertes des environs du jardin des 1 lantes, les seuls quartiers de Paris que l’on pourrait comparer a celui dont nous nous occupons en ce moment. Aussi n y rencontre-t-on que peu de constructions nouvelles: la plupart des habitations datent
brèche-rose, les boiseries contournées et colorées en grisailles qui servent de fond à ses tableaux. Là est bien le théâtre convenable pour ses héros en habits de futaine, qui passent leur vie le nez dans des livres a tranche rouge, ou a touiller dans des cartons remplis de dessins exécutés a la sanguine ou à la pierrenoire.
Cette vie modeste, sans bruit, contenue et presque patriarcale de File Saint-Louis, a valu à sa population une réputation de moralité bien établie et bien justifiée sous tous les rapports. Ici, point de ces orgies bruyantes dont les éclats retentissants viennent après minuit frapper les oreilles du passant attardé dans les rues des quartiers Breda, de Notre-Dame de Lorette, à la Chaussée d’Antin ou sur les boulevards. Vous chercheriez vainement dans les rares et modestes boutiquesdu quartier la devanture luxueuse de quelque café en renom ou d’un restaurant à la mode. (Quelques parties de whist ou de bouillote dans les salons du premier étage, les quotidiennes parties de loto du troisième et du quatrième, résument à peu près les distractions permises par l’habitude et tolérées par le
se réveillèrent fort effrayés; ils venaient d’apercevoir à l’extrémité orientale de File une grande perche surmontée d’un écriteau portant cette inscription : École de natation pour les dames. L’avenir ne justifia pas heureusement les appréhensions de ces hommes vertueux mais trop susceptibles. Le spéculateur qui avait eu l’idée d’ériger pour le beau sexe, amateur de bains froids , un palais de sapin rival de ceux qui étaient établis depuis longtemps déjà entre le pont des Arts et celui du Carrousel , en faisant une bonne affaire , n’avait exposé à aucun danger la morale publique. L’excentricité du quartier devait donner pour clientclle à la nouvelle école de natation une partie du personnel féminin , qui voyait avec une inquiétude véritable l’envahissement des autres établissements par certaines célébrités chorégraphiques d’une allure trop indépendante. D’ailleurs, la pureté de l’eau de cet endroit de la Seine devait infailliblement amener la vogue, qui n’a pas trompé les espérances de l’entrepreneur.
Les provinciaux et les étrangers ont fait faire à leur imagination, à propos des bains de femmes, un véri-