CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
tauration : ce qui les distinguait des jours ordinaires c’était un mât de cocagne planté au beau milieu du rond-point des Champs-Elysées, et une abondante distribution de saucissons à l’ail. Quand la légitimité avait jeté, deux fois par an, des comestibles à la foule famélique, elle croyait très-sérieusement avoir résolu le problème de la vieille poule au pot de Henri IV. La République de 1818 nous a ramenés, dès son début, aux réminiscences athéniennes : nous avons revu les théories de jeunes vierges, le char antique, et les bœufs aux cornes dorées. A une des dernières fêtes, nous nous enfoncions encore plus avant dans la nuit de l’imitation : nous remontions aux ibis et aux sphinx; c’était une solennité patriotique et pharaonesque, et nous étions à Memphis en l’an de grâce 1850.
Le peuple peut-il être bien vivement impressionné «à l’aspect de ces décorations qui ne parlent ni à son cœur ni à ses souvenirs? Quand chaque année ramène à jour fixe ces quinquets , ces verres de couleurs et
cet amas de planches qui ont servi à célébrer l'éphémère triomphe de tous les régimes , il regarde tout cela d’un air railleur; et voyant que rien n’est changé dans les pompes officielles, il arrive tout naturellement à conclure que rien n’est changé non plus dans la pensée politique. Si le peuple devient sceptique , ô gouvernants, prenez-vous- en à vos directeurs des beaux-arts.
Un disciple distingué de M. Joseph de Maistre, M. Donoso Cortès , a dit, du haut de la tribune espagnole , dans un discours resté célèbre , que l’appétit des jouissances matérielles et la soif des plaisirs allait précipiter la France vers sa ruine. J’en demande bien pardon à l’illustre marquis de Valdegamas, mais rien, à mon avis, ne prouve mieux le désir de vivre, et de vivre longtemps, de la part d’un peuple, que la pratique bien entendue du plaisir. Il n’y a que les nations bien portantes et sûres de leur avenir qui , les affaires sérieuses terminées, se livrent sans arrière-pensée aux distractions permises.
Mais j’abandonne mes divagations philosophiques. Le soir est arrivé, les cafés chantants s’illuminent, les musiciens se placent à l’orchestre , les Malibran et les Sontag à dix francs de feux sont en scène... On ne se figure pas la terrible concurrence que ces opéras en plein vent ont fait à l’Académie de musique. Il y a cinq ans tout au plus que le café chantant a commencé. D’abord , ce fut le chariot de Thespis : quatre planches sur deux tréteaux; sur ces tréteaux montèrent des ménestrels dont la voix s’usait en exercices plus ambulatoires qu’harmoniques. Lavielle des anciensjours et la traditionnelle guitare furent bientôt abandonnées. Un beau soir, les tréteaux disparurent et firent place à des kiosques élégants, dorés , vernissés , enjolivés de glaces et de peintures, et ornés de rideaux de velours, s’il vous plaît! L’orchestre et les chanteurs, qui jusque-là avaient travaillé chacun de son côté, se réunirent, et, à partir de ce jour, l’opéra populaire fut fondé.
Depuis longtemps on s’habitue à dire que l’art se
Champs-Elysées. — chanteurs devant te café Morel.
perd, que rien ne progresse , et que nous descendons chaque jour la pente de la décadence. Cela est devenu une phrase toute faite , une sorte de menue monnaie de conversation. J’avoue que le premier qui me fit cette triste révélation m’humilia profondément: je songeais avec horreur que j’étais un Français de la décadence. Maintenant encore, il ne se passe pas un seul jour sans qu’un critique sérieux n’éprouve le besoin de déclarer (pie le goût s’en va , et que nous marchons tout droit à la barbarie. N’en déplaise aux misanthropes qui ont des yeux pour ne pas voir, je déclare que l’art , pour employer ce substantif dont a tant abusé une certaine école littéraire, est en bonne voie de progrès. J’admets qu’en s’universalisant il perd peut-être de son idéal ; mais, d’un autre côté, il gagne en étendue, et, pour ne pas citer d’exemples en dehors du sujet, je demande si ces cafés élégants, avec ces femmes vêtues de salin rose et de satin blanc, avec ces jeunes premiers de second ordre, ne sont pas un progrès sur la guinguette de barrière? Il n’est pas rare de voir, au milieu du public bourgeois,
des ouvriers attablés devant un pot de bière, assister aux exercices lyriques des différents opéras élyséens. Ne vaut-il pas mieux pour eux qu’ils entendent un duo de Rossini, exécuté par des artistes élémentaires, que s’ils allaient s'enfermer dans ces guinguettes, fort joyeuses sans doute, mais où ils laissent trop souvent leur raison et leur santé ?
Ce qui distingue surtout ces établissements lyriques, ô pères de famille! c’est une moralité qui laisse bien loin en arrière le Gymnase enfantin. Les liqueurs v sont peut-être un peu douteuses , mais la consommation musicale satisfait h1 plus grand nombre des habitués. La chansonnette du café chantant est bien moins grivoise que celle du Palais-Royal ; la romance célèbre toujours la llamme (h* M. Alfred pour mademoiselle Eugénie, et M. Alfred ne manque jamais, au refrain du dernier couplet, de conduire mademoiselle Eugénie devant une écharpe municipale. Quant aux aimables bayadères qui de temps a autre bondissent sur ces planches vertueuses, ce sont des danseuses revues cl corrigées à l’usage de la jeunesse.
Voici à quoi auront servi ces cafés chantants : ils donneront un jour ou l’autre, à un homme bien inspiré, l’idée de demander au ministre de l’intérieur l’autorisation d’établir aux Champs-Elysées un théâtre, mais un vrai théâtre, avec de vrais acteurs, de vraies actrices, et le ciel parsemé d’étoiles pour plafond. Vous verrez alors que, lorsqu’on ne sera plus absolument forcé d'étouffer pendant quatre heures dans une atmosphère de bain russe , le spectacle deviendra un véritable plaisir. Aussi prédisons-nous au directeur inconnu de cette future entreprise un public innombrable et un succès fabuleux. C’est une idée ( |ue je soumets aux faiseurs d’affaires, et je la leur abandonne avec le plus complet désintéressement.
Le propriétaire d’un des quatre ou cinq cafés chantants des Champs-Elysées s’est presque immortalisé l’année dernière. Ce grand homme composa quarante breuvages entièrement nouveaux et différents les uns des autres, auxquels il donna le nom général de boissons américaines, l'as un de ces breuvages n’a une dénomination spéciale; ils sont tout simplement nu-
mérotés comme les fioles d’un alchimiste, ce qui est, si je ne me trompe, le comble du génie. Lorsqu’on pénètre dans cet établissement, un des garçons vous aborde et s’exprime en ces termes :
— Monsieur veut-il des ^
Américaines?
— Oui; servez -moi une Américaine.
— Quel est le numéro de monsieur?
— De quel numéro voulez-vous parler?
— Très-bien , répond le garçon ; je vois que monsieur n’est pas au courant de la chose; on va faire venir le docteur.
Vous ouvrez des yeux étonnés, et vous pensez tout naturellement que le jeune Ganymède a perdu l’esprit.
— Qui a demandé le docteur? crie une voix partie des profondeurs du comptoir.
— Par ici, le docteur.
Un monsieur en habit
noir et en cravate blanche s’approche de vous, vous tâte le pouls, vous examine, vous ausculte, puis dit ensuite sentencieusement au consommateur ébahi :
— Monsieur a un tempérament nerveux : servez-lui le numéro 27, coupé par le numéro 18; et comme monsieur est en ce moment sous une influence paro-
copique et trépidative, vous ajouterez quelques gouttes du numéro do. Ainsi, monsieur, continue-t-il en s’adressant au consommateur, veuillez prendre la peine de retenir votre numéro, ou plutôt vos nu¬
Champ-Élysées, — Restaurant Ledoyen.
méros : 27 coupé par 18, et saupoudrés de quelques gouttes du 35. Quand vous reviendrez ici, vous polirez demander votre breuvage, ainsi étiqueté, en toute confiance; il vous fera le plus grand bien.
Vous croyez vous être égaré dans le laboratoire d’un apothicaire, lorsque le médecin vous avertit enfin que le savant chimiste, propriétaire de rétablissement lyrique et bachique, a composé quarante
breuvages qui ne conviennent pas également aux différentes idiosyncrasies, mais qui, amalgamés avec intelligence, produisent les plus satisfaisants résultats.
Vous vous faites alors servir le numéro 27, mélangé du 18 et légèrement édulcoré du 35, et il se trouve en effet que c'est là une boisson excellente et très-agréable.
Si l’on ne décerne pas une récompense nationale à ce grand homme de café, c’est qu’il n’y a plus en France ni cœur ni esprit, ni goût ni soif.
Du café chantant, nous n’avons qu’un pas à faire pour être chez Ledoyen , un restaurateur célèbre comme ils le sont tous.
Le pavillon Ledoyen est le rendez-vous des déjeuners à deux et des soupers fins. Ce restaurant a encore une autre spécialité : c’est là que s’arrêtent ordinairement, en revenant du bois de Boulogne, les raffinés du point d’honneur! Le premier feu essuyé, combattants et témoins ne dédaignent
Tirage de la loterie du lingot d’or dans la salle du Cirque des Champs-Elysées.