CHAPITRE XXIV. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
ajoute : — « On espérait que le dernier incendie «tournerait à l’avantage des malades; qu’on bâtirait « sur un nouvel emplacement un édifice plus sain ; « mais on a laissé subsister presque tous les anciens « abus... Il y meurt un malade sur cinq. »
Mercier émet une espèce d’aphorisme en assistance publique plein de vérité, quoique trop exclusif... « D’après les observations d’un physicien, un hôpital « qui contient plus de cent lits est une vraie peste. » Les réformes faites par l’administration dqs hôpitaux, depuis 1780, à l’aide des richesses immenses qu’elle possède , démentent cet arrêt de proscription contre une concentration (modérée il est vrai) des secours médicaux et des malades , et si l’Hôtel-Dieu était placé sur un autre terrain et non pas au centre des quartiers les plus malsains de Paris, le nombre des décès avec ses lits ne serait pas plus considérable proportionnellement qu’à l’hôpital Cochin, où il n’y a que cent lits.
Avant de parler de l’état présent de l’Hôtel-Dieu, énumérons rapidement les améliorations successives entreprises, et Complétées ou non complétées depuis 89. La révolution, heureusement, se fit sentir là comme partout ailleurs; dès 1790 , les vastes lits furent partagés par des cloisons. En 1801 , l’administration des hospices passa sous la direction du conseil général, et la réforme prit son cours. Les aliénés des deux sexes furent envoyés à Charenton , à la Salpêtrière et à Bicêtre; un hôpital spécialement destiné aux femmes en couches, et deux autres pour les enfants malades et les vénériens, furent créés. On institua, pour la répartition des malades dans les différents hôpitaux de la capitale, un bureau central qui fonctionne aujourd’hui sur le parvis Notre-Dame; le vaste hôpital de Saint- Louis fut spécialement destiné aux maladies cutanées , et les noms de Necker, de Cochin et de Beaujeon s’immortalisèrent réellement , inscrits aux frontons de confortables établissements hospitaliers.
Peu après s’effectua à l’Hôtel-Dieu la suppression définitive des lits à deux places , et le classement des malades par sexes et par affections internes et externes, par traitement médical et chirurgical. Les lits en bois firent place aux lits en fer munis de rideaux.
L’ancienne entrée de l’hôtel, la salle du Rosaire, les vieilles masures de la rue des Sablons et de la rue de la Rùcherie disparurent; on démolit les bâtiments attenant à Notre-Dame et qui s’avançaient sur le pont aux Doubles; on désobstrua les terrasses de Saint-Charles et de Sainte Marthe, et le double bâtiment de Saint-Côme fut régularisé et assaini.
Enfin, le système de chauffage se perfectionna, et de vastes vestibules d’attente s’ouvrirent à chaque étage; puis, les infirmiers et infirmières qui couchaient jadis dans les salles des malades eurent des dortoirs particuliers.
L’Hôtel-Dieu fut desservi par les dames religieuses de Saint-Augustin, et sa spécialité fut et est encore
A l’Hôjiital.
ainsi réglée : On y admet les blessés et les malades, à l’exception des enfants, des incurables, des aliènes, des femmes en couches, des personnes attaquées de maladies vénériennes ou chroniques.
Comme je l’ai déjà dit, la mortalité à l'Hôtel-Dieu était, avant 89 et selon Lavoisier, Denon et Bailly, et selon Mercier, de 1 sur 4 ou 5. Il est probable que cette proportion était encore plus élevée. Elle a beaucoup diminué depuis (presque de moitié). Les nouvelles conditions hygiéniques dans lesquelles il se trouve contribueront sans cesse à cette diminution, et l’Hôtel-Dieu d’aujourd’hui, divisé en deux portions, l’une nommée l’Hôtel-Dieu, l’autre V annexe del’Hôtel-Dieu, et contenant ensemble douze cents lits environ, ne laisse rien à désirer sous le rapport de la salubrité, et peut soutenir la comparaison la plus minutieuse avec les autres hôpitaux de Paris.
Le prolongement des quais, auxquels on travaille avec activité, et le dédoublement des bâtiments de la rive méridionale ont beaucoup amélioré les conditions hygiéniques de l’Hôtel-Dieu. Mais on n’a pas encore établi des salles proprement dites de conva¬
lescence. Si les genres d’affections médicales et chirurgicales ont été séparés, les convalescents sont encore tous confondus. Les opérations se font à l’amphithéâtre ; mais l’opéré attend encore sa guérison dans la même salle que celui qui doit être soumis à l’opération. Le malade qui revient lentement à la vie voit apporter chaque jour, dans un lit voisin, le malheureux menacé de mort au début de la maladie. Espérons que peu à peu l’administration fera un jour cesser de tels abus.
L’Hôtel-Dieu se fait remarquer par la propreté la plus minutieuse ; mais sa position sur les deux rives de la Seine était funeste aux malades. La mortalité, en vertu de la légèreté relative des gaz et des miasmes par rapport à Pair, était plus forte dans les salles supérieures que dans les inférieures. L’isolement, par suite de la construction des quais, y a porté remède.
Le nombre des journées que les malades passent dans ce vaste hôpital, par année, est, terme moyen, de trois cent mille, en prenant pour moyenne douze mille entrants environ. La durée du séjour, pour chaque malade, est donc de vingt-six jours environ,
et la mortalité de 14 pour I (JO, ou moitié moindre que du temps de Lavoisier, quoique le nombre des admissions n’ait fait que s’accroître depuis, et qu’on n’v ait plus reçu ni enfants, ni femmes enceintes, ni vieillards. En consultant la statistique des décès de plusieurs années prises au hasard depuis 89, on voit que, normalement, 106 décès ont lieu dans les vingtquatre heures de l’admission des malades, 427 du deuxième au quinzième jour, 189 du quinzième au trente et unième jour, et 278 après le premier mois. Ces derniers calculs n’infirment en rien celui de la durée moyenne du séjour des malades à l’Hôtel- Dieu.
Jadis, les plus grands fléaux de l’Hôtel-Dieu, fléaux dont l’assainissement progressif de l’établissement préserve les malades, étaient les fièvres typhoïdes, portant alors bien d’autres noms, et la nourriture d’hôpital. En revanche, le nombre des affections inflammatoires y est aujourd’hui plus considérable. Doit-on attribuer cette recrudescence à la nouvelle constitution médicale, constitution que reconnaissent presque tous les praticiens, ou aux précautions ma-
finales que l’on prend quotidiennement pour ventiler les salles? Que de pauvres souffreteux qui, ayant passé une nuit d’angoisse et d’insomnie, et sentant qu'un bienfaisant sommeil leur arrive au point du jour, sont obligés, de sortir du lit, ne fut-ce qu’un instant, afin que , par respect pour l’hygiène, le sommier soit battu, les rideaux relevés à l’abri de la poussière, et les fenêtres toutes grandes ouvertes?
L’Hôtel-Dieu a toujours été la scène la plus vaste où le génie du guérisseur se soit exercé; ses cliniques datent du moyen âge. L’alchimisme, l'humorisme, le vitalisme, le rationalisme, l’éclectisme, etc., etc., y ont tous obtenu des triomphes. Bien entendu que les déboires ne se révélaient qu’après l’autopsie, à l’amphithéâtre. Nos plus grandes célébrités médicales et chirurgicales, celles dont le nom retentissait il y a quelques années et dont le nom retentit encore, y ont fait école. Uupuytren, en mourant, y enseignait.
Des médecins qui se succèdent de mois en mois y donnent, chaque matin, des consultations gratuites. Ce n’est pas une des moindres curiosités de notre grande ville que d’assister à ces consultations.
Les jeudis et les dimanches de midi à trois heures, les parents, les amis des malades peuvent les visiter. On veille scrupuleusement, mais en vain, à ce que des vivres introduits en fraude ne viennent porter obstacle à l’efficacité des prescriptions de diète des médecins, à moins toutefois qu’elles n’aident pas à la guérison du convalescent condamné à un jeûne économique et systématique.
C’est à l’Hôtel-Dieu que mourut le poète Gilbert. Pour éterniser ce douloureux souvenir, on a gravé sur une table de marbre noir placée dans un des grands escaliers la strophe célèbre :
Au banquet de la vie infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs!
Je meurs, et sur la tombe où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
La loi du 11 janvier 1849, l’ordonnance royale du 31 octobre 1821, ainsi que la loi du 19 ventôse an xi, en ce qu’elles n’ont rien de contraire à la loi de 1849, régissent aujourd'hui les hospices et hôpitaux de France. Une nouvelle loi sur l’assistance publique, mais qui n’a pas été discutée, avait été présentée à notre dernière assemblée constituante par M. Dufaure, alors ministre de l’intérieur.
L’administration actuelle est placée sous l’autorité du préfet de la Seine et du ministre de l’intérieur. Elle est confiée à un directeur responsable, sous la surveillance d’un conseil dont les attributions sont déterminées.
Il y a un directeur et un économe. Le service est fait par un pharmacien , neuf médecins, trois chirurgiens, et un certain nombre d’élèves internes et externes. Parmi les médecins et chirurgiens se trouvent plusieurs professeurs de la faculté de médecine, dont les visites au lit du malade, et les leçons dans un amphithéâtre de l'hôpital sont assidûment suivies par un grand nombre d’étudiants.
Le bureau central d’admission dans les hôpitaux est, comme je l’ai déjà dit, situé sur le parvis Noire- Dame. Quand il n’y a pas urgence, le patient est obligé de passer par son contrôle avant d’être admis dans un hospice. Les médecins qui y font le service ont été jusqu ici nommés au concours, depuis que le mode des concours est institué. Avec le nouvel ordre de choses, le concours doit, dit-on, disparaître.
Le système d’alimentation des habitants de P Hôtel- Dieu, ainsi que des autres hôpitaux, est tellement embrouillé, qu’il faut être expert en la matière pour y comprendre quelque chose.
Une pharmacie centrale prépare tous les médicaments, et il y a, au chef-lieu de l’administration, de vastes caves où l’on coupe les vins. Le pain se fabrique à la manutention de Scipion. Le régime actuel a été réglementé en 1842. Il y a plusieurs degrés :
1° Diète absolue;
2Ü Diète simple ou au bouillon;
3U Potages ou soupes;
*4° Aliments solides, subdivisés à Iem’ tour en cinq degrés.
Le malade à diète absolue ne coûte rien et ne reçoit rien.
Le malade à diète simple reçoit pour vingt-quatre heures, depuis un jusqu’à quatre bouillons gras ou maigres, selon la prescription des médecins, ou bien de une à quatre portions de lait. (On ne dit pas, mais on croit qu’il y a une usine pour couper le lait.) Il peut aussi avoir une ou deux portions de vin; mais ces trois genres d’aliments liquides ne peuvent pas être donnés simultanément.
Le malade aux potages ou aux soupes en reçoit une ou deux par vingt-quatre heures.
Le malade aux aliments solides peut se rassasier selon qu’il est à 1, 2, 3, 4 ou 5 portions, soit avec 10 ou 12 décagrammes de pain , 10 centilitres de vin, 8 décagrammes de volaille, ou 8 décagrammes d’œufs ou de poisson, ou 10 centilitres de légumes, ou bien avec une pomme ! etc. Les proportions de ces bases alimentaires varient selon que le médecin a dicté à l’élève de service tenant le cahier de visite, une ou deux portions de plus. Quand le médecin veut sortir de ce programme pour favoriser et activer la convalescence, il est obligé de signer des bons motivés. Cinq portions ! C’est le rêve de tout malade en voie de guérison ; mais ces cinq bienheureuses portions, le médecin n’a le droit de les ordonner que pendant einqjours au plus... Passé ce temps, va-t’en, tu manges trop, tu dois être guéri.
Au 3 décembre 1842, le nombre des lits existant dans les hôpitaux et hospices de la capitale était de 46,681 ; il s’élevait à 17,160 à la même date de 1831. Dans ce dernier chiffre, les hospices destinés à la vieillesse comptaient 7,182 lits.
Les malades indigents traités dans les hôpitaux de la capitale, en 1831, étaient au nombre de 84,970, dont 69,944 de Paris, 43,473 de la banlieue, 4,813 des départements et 40 étrangers. La dépense totale a été de 3,642,733 fr. La dépense moyenne, par journée de malade, s’est élevée à 1 fr. 77 c. 2/3.
Plus de dix millions de rentes annuelles provenant de propriétés foncières, d’intérêts de capitaux, de produit des marchés publics, de bénéfices d’exploitation, du mont-de-piété, d’impôt sur les spectacles, etc., etc.; près de six millions alloués sur les produits de l’octroi; plus de trois cent mille francs de fondation, composent la dotation des hôpitaux et hospices civils; que l’on ajoute à cela les immeubles servant d’hôpitaux et d’hospices qui ne produisent rien, mais dont la valeur peut être évaluée, et l’on admettra sans peine que l’administration des hôpitaux est la plus riche compagnie du monde entier. Son capital atteint le chiffre de trois cent cinquante millions. Dans ces chiffres, les hôpitaux de Paris figurent pour une part assez large. En effet, les dons et legs en faveur des pauvres et des hospices de Paris se sont élevés, en 4831, à 233 8<10 fr. en capitaux, à 22,2 40 fr. de rente, et 60,875 fr. pour objets divers. Les recettes des bureaux de bienfaisance des douze arrondissements de Paris ont été, en 1831, de 2,800,770 fr., et les dépenses de 2,213,398 fr.
A quelques pas de l’Hôtel-Dieu, sur le quai, rue du Marché-Neuf, se cache, tout sombre et tout honteux, un petit monument qui s’appelle la Morgue? (Quelle peut être l’étymologie de cette appellation?) La Morgue était autrefois située dans l’enceinte du grand Châtelet. Elle fut construite, en 4804, sur l’emplacement qu’elle occupe aujourd’hui. C’est laque sont transportés tous les cadavres que la Seine vomit sur ses bords, tous les morts trouvés dans Paris, et dont on ne connaît ni le nom ni le domicile; tous les gens, en un mot, qu’un accident, un crime ou une résolution fatale ont fait passer anonymement de vie à trépas.
Ce bâtiment, d’un aspect extérieur si triste, et dont l’intérieur est d’un aspect plus triste et plus lugubre encore, cette chambre vitrée, avec ses dix ou douze tables de pierre presque toujours occupées par des cadavres, la Morgue enfin, est, qui le croirait? un
lieu de réunion, une sorte de but de promenade des habitants du quartier. Dans la cité, les mères donnant le bras à leurs fils et à leurs filles, vont là pour voir les noyés, comme ailleurs on va pour voir la mode qui passe, l’oranger qui fleurit, les équipages qui reviennent du bois. La Morgue est le point central du voisinage; on y court comme à la gazette du matin.
Ouverte à tous les vents, la Morgue est un bâtiment de vingt-quatre pieds d’étendue à peu près. Dans cet espace est compris le logement du morgueur et de sa famille. Car il a une famille comme tout le monde, le brave homme, des garçons, et peut-être bien aussi de jeunes filles qui mangent, qui rient, qui dorment, qui vivent enfin dans cet horrible local où chaque soleil levant éclaire de nouveaux cadavres. Et lui , le morgueur, ne croyez pas qu’il ait la physionomie plus laide et plus effrayante que la physionomie du voisin épicier ou marchand de vin. 11 ressemble à tous les artisans dans ses manières et dans son costume; mais ses mains sont généralement plus blanches que celles des ouvriers, parce que sa profession l’oblige à les laver très-souvent.
Ce n'est pas tout; dans ce bâtiment habite encore un greffier, qui, lui aussi, a une famille. Qui sait si la fille du greffier n’a pas un piano dans sa chambre, et si, le dimanche soir, elle ne fait pas danser ses amies au son des ritournelles de Pilodo et de Musard?
Visitons en détail le rez-de-chaussée. Voici la chambre où sont pendus les habits des noyés, des assassinés et des suicidés. Habits de toutes formes et de toutes dimensions; une guêtre attachée par une épingle à une manche ! un châle tombant sur un paletot. Habits de bourgeois, robes de laine, vestes d’ouvriers, blouses, sarraux, toute la friperie de la mort. Toutes ces choses déteintes, déformées, se heurtent en voltigeant dans l’air qui entre par les croisées. Quel spectacle !
La seconde salle , celle qui touche à la chambre d’exposition, est consacrée à la dissection des exposés dont la police suspecte le genre de mort. Elle a pour tout meuble une table en marbre où l’on découpe, et une étagère où sont placées quelques bouteilles de chlore, ce désinfectant incisif.
Reste le caveau où l’on expose. Il est étroit, mal aéré; dix ou douze pierres noires reçoivent les cadavres, qui y sont étendus dans une nudité à peu près complète. Au-dessus des exposés, leurs habits qui pendent accrochés au mur. Quelquefois le cadavre est tellement défiguré, tellement gonflé, tellement ballonné (c’est le terme usité à la Morgue) par suite de son séjour dans l’eau, qu’il est impossible aux amis et même aux parents de le reconnaître. Ce sont les vêtements qui, dans ce cas, servent à constater l’identité de l'inconnu.
Que deviennent les habits des cadavres inconnus? on m’a dit qu’ils étaient la propriété du morgueur. Si le fait est vrai, voilà un homme qui doit faire d’excellentes affaires avec les marchands du Temple.
« La Morgue, dit M . Léon Gozlan, se recrute sur le rivage ; dans leur cours, les eaux sont détournées par les caps, les golfes , les îles de la Seine, qui, obligée dans toute la profondeur de sa masse de suivre les accidents qu’elle rencontre, dépose à des endroits à peu près invariables les corps qu’elle a roulés. »
Je le répète, s'il est au monde un spectacle triste, un spectacle affreux, c’est celui de la Morgue, et cependant le jour où je m’y suis transporté pour l’examiner en détail, j’ai vu dans la salle du public des hommes, des femmes, des curieux et des curieuses qui examinaient froidement tous ces cadavres, dont quelques-uns étaient noirs et verdâtres. Ah ! quel malheur qu’une si belle femme se soit noyée, disait un homme à sa voisine en montrant une morte dont le corps blanc se détachait sur la pierre noire! Quelle belle carcasse ça faisait ! Puisc’étaient des propos grivois et même obscènes, et ces propos étaient accueillis par les rires d’une grande partie de l’assistance. 11 n’est pas de population, il faut bien le dire, qui ait moins que le bas peuple de Paris le sentiment de la dignité et de la majesté de la mort.