‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 132 sur 230 · LE PALAIS DE JUSTICE · texte numérisé non relu

LE PALAIS DE JUSTICE

Fondation du Palais de justice. — Le grand et le petit Châtelet. — Julien — I.e palais des Thermes Hugues Capct — Le nouveau palais. — Saint Louis. — Philippe le Bel. — Le parlement dans le,

palais de la Cité. — La table de marbre. — L’a vocal patelin. — L’incendie de 1018. — L’épigramme de Saint-Amant. — Aspect extérieur du Palais de justice. — Les trois tours du quai. — L’horloge du palais. — Henri de Vie — Cermain Pilon. — lais inscriptions de Jean Passerat. — La cloche Jouvante. — La restauration de l’horloge — La prélecture de police. — Entrée par la rue de Jérusalem. — La place du Palais. — La place Dauphine. — La fontaine Desaix. — La Conciergerie. — La basse fosse de Damiens. — La chambre de Marie-Antoinette. — Los insurgés à la Conciergerie. — L’administration de la police. — Le préfet de police. — Le bureau des mœurs. — La visite. — Parent Duchâtelet. — La police anglaise. — Etienne Boyleau. — Le lieutenant civil et le lieutenant de police. — Vidocq. — Puissance du préfet de police — L’inspecteur de la police. — Le sergent de ville. — La police secrète. — Le mouchard —

Le mouton. — Les espions. — L’intérieur du Palais de justice. — La salle des Pas perdus. — La Sainte-Chapelle. — Le Lutrin. — Le parlement de Paris. — La basoche.

Outre la grande métropole, outre Notre-Dame, l’ile de la Cité renferme un des plus vieux monuments du vieux Paris, le Palais de justice. Cet édifice, vaste mais irrégulier , présente des échantillons appartenant à l’architecture de plusieurs siècles ; et, en effet, ses diverses parties sont loin de remonter à la même antiquité. On remarque dans le monument le défaut d’ensemhle et d’unité qui existe dans l’histoire de ses différentes destinations. La première trace de sa fondation se trouve, si l’on en croit toutefois les récits de la tradition, à une époque bien reculée , qui n’est autre que celle de la conquête des Gaules par Jules César. Le vainqueur des Parisii , maître de leur cité renfermée dans une île au milieu de marais, imposa une taxe pour l’entrée et la sortie des marchandises ; et, à l’effet d’en assurer la perception, il éleva deux tours à la tète des deux ponts par lesquels la primitive Lutèce communiquait avec chaque rive du fleuve. Ces deux tours furent le Grand-Châtelet, à l’extrémité du pont dit de nos jours pont au Change, et le Petit-Châtelet, qui commandait au Petit Pont. Probablement, sous la domination romaine, des fortifications et des constructions nouvelles s’élevèrent au pied de ces tours : nous voyons la Cité déjà close de murs, pendant que Julien l’Apostat était César des Gaules. Mais Julien, méprisant la ville proprement dite, peuplée uniquement de potiers et de nautes, ancêtres des canotiers et débardeurs modernes, tous gens qui parlaient un langage analogue au croassement des corbeaux,

Julien, dis-je, s’établit dans un grand palais, le palais des Thermes, construit sur la rive droite de la Seine, et occupant une vaste étendue, tant pour ses diverses constructions que pour les cours et jardins qui l’entouraient.

Lutèce ou Paris perdit sa prérogative de capitale, sinon unique, du moins principale, par suite des partages que firent entre eux de leur proie les rois francs, nouveaux conquérants du pays. Le palais des Thermes continua d’être la résidence des fils de Clovis et de Clotaire, auxquels le sort assignait cette ville. Charlemagne et ses successeurs préférèrent Aix-la- Chapelle, ou Laon, à Paris. Mais Paris ayant été bloqué par les Normands, Eudes, le premier des Capétiens, et compétiteur à la royauté du carlovingien Charles le Simple, vint s’enfermer au Grand-Châtelet, pour défendre la ville, et. le siège ayant été levé, il y fixa sa demeure vers la fin du neuvième siècle de notre ère. Hugues Capet et ses premiers descendants suivirent cet exemple : on vit s’élever dans la partie postérieure de la Cité une habitation royale qui prit le nom de Nouveau Palais, par opposition au Vieux Palais, ou palais des Thermes. Philippe-Auguste y résidait, tout en s’occupant de la fondation du Louvre, et, en 1254, Henri 111, roi d’Angleterre, y vint rendre visite à saint Louis, roi de France, dont il avait demandé l’arbitrage.

Saint Louis se distingue parmi les princes qui ont le plus accru le Nouveau Palais : il y fit construire, entre autres, la salle qui porte son nom, la Grande- Chambre et la Sainte-Chapelle, dont il sera question plus loin. Quelques années plus tard, Philippe le Bel, ayant rendu stable le parlement, qui jusqu’alors était ambulatoire et suivait la cour, ordonna de mettre la résidence royale à même de lui servir de siège pour rendre la justice. Ces nouvelles augmentations exigèrent douze ou treize ans de travail, et ne furent terminées qu à l'avénement de Louis le Hulin, en 1313: c'est de cette époque que date l'installation définitive du parlement dans le Palais de la Cité. Les rois continuèrent néanmoins à l’habiter, mais d’une façon plus passagère : ainsi Charles V le quitta pour demeurera l’hôtel Saint Paul; mais nous voyons que François Ier y résidait en 1331. La grande salle du palais servait pour toutes les cérémonies et les réceptions officielles de la royauté : c’est là que les rois admettaient en leur présence les ambassadeurs étran¬

gers, donnaient les festins et célébraient les mariages des enfants de France. On y remarquait une immense table de marbre sur laquelle avaient seuls le droit d’être servis dans les festins les souverains des autres nations, le roi de France, sa famille et les pairs du royaume avec leurs femmes. La table de marbre , fameuse dans les annales de l’ancienne magistrature, avait aussi une moins glorieuse destination : les clercs de la Basoche, à certaines fêtes de l’année, y jouaient leurs farces, solf ies et moralités. On nous a conservé quelques-uns de ces premiers monuments de la comédie en France ; et. les curieux peuvent s en faire une idée dans les deux premiers volumes de V Histoire du Théâtre français des frères Parfait; mais on n’y trouverait de digne d’admiration que l’immortelle farce de Pierre Blanchart, T Avocat patelin. Pour en finir avec la grande salle du Palais, ajoutons qu'elle avait été construite sur l’emplacement d'une chapelle dédiée jadis à saint Nicolas par le bon roi Robert : les procureurs et autres gens de chicane en firent édifier une nouvelle, également sous l'invocation de ce bienheureux patron, en l’honneur duquel fut fondée une messe annuelle.

Legrand incendie de 1618 brisa la table de marbre,

autour de laquelle siégeaient la connélablie , V amirauté et le tribunal des eaux et J'orêls, et détruisit les statues des rois de France depuis Pharamond, qui décoraient le pourtour de la grande salle. On attribue ce désastre aux personnes qui auraient pu être impliquées dans le procès de Ravaillac, et qui voulurent ainsi faire disparaître les pièces compromettantes : si l’on en croit quelques historiens, le duc d’Épernon, Marie de Médicis et même l’empereur d’Allemagne ne seraient pas étrangers au crime de. l'assassinat d’Henri IV. Je ne sais si l’on doit attribuer à l’incendie de 1618 ou à tout autre survenu dans la suite, l’épigramme fameuse de Saint-Amant :

Certes , on a dû voir beau jeu ,

Quand à Paris dame Justice Se mit tout le palais en feu Pour avoir trop inange d'épices.

11 n’est peut-être pas inutile de rappeler ici, pour faire comprendre ce mauvais jeu de mots, que les plaideurs avaient jadis 1 habitude de remettre aux

juges des cadeaux désignés sous le nom d’épices : ces cadeaux constituaient presque tous les honoraires des magistrats, qui avaient payé leur charge fort cher.

L’incendie de 1618 avait entièrement détruit la grande salle: quatre ans après, Jacques Debrosses, habile architecte, termina les réparalions nécessitées par cet accident déplorable, et, à la place de la salle brûlée éleva ( elle qui est connue de nos jours sous le nom de Grande- Salle, ou salle des Pas perdus. Un second incendie ayant dévasté la partie du Palais de justice qui s’étend entre la Seine et la Sainte- Chapelle, tout a été reconstruit à neuf, dégagé, aéré, et le vieux monument prend, sur ce point principalement, une physionomie toute nouvelle. Les réparations, confiées successivement à divers architectes, ne sont pas entièrement terminées. Voici cependant quel est 1 aspect général, à l’extérieur, du Palais de justice.

La principale façade regarde la rue de la Barillerie, et se trouve dégagée au moyen d'une place semicirculaire, qui a remplacé un massif déniaisons noires et malsaines. Au centre de la façade s’élève un escalier large de soixante pieds à la première rampe et de dix-sept à la seconde : la première rampe conduit à la salle d’audience des criées et du tribunal de police, et la seconde mène a la Conciergerie. On remarque comme ornements quatre statues allégoriques, la Force, l’Abondance, la Justice et la Prudence; elles s’élèvent à l’aplomb de quatre colonnes doriques et se dessinent sur un fond lisse de maçonnerie qui supporte un dôme quadrangulaire : malheureusement elles ne sont pas en proportion avec l’édifice.

L’autre façade, qui longe le quai, présente deux grandes tours et une troisième plus petite, d’une apparence noirâtre et austère, avec une toiture conique extrêmement aiguë. Ces tours, dont il n y a pas bien

V ue extérieure du Palais de justice.

longtemps encore le fleuve baignait la base, semblent remonter.au treizième siècle. Au coin du quai et de la rue de la Barillerie, on voit une autre tour carrée, d’un style plus moderne, et analogue aux divers monuments du temps de la réforme. Jusqu’à la révolution, cette tour était remarquable par l’horloge du Palais. Cette horloge, détruite et couverte de plâtre pendant longtemps, vient d’être déblayée: elle mérite une mention spéciale.

C’est en effet, comme chacun peut s’en assurer, un des plus curieux bijoux de sculpture que nous ait légués la renaissance. Le mouvement en avait été fabriqué, en I î 7 (), par Henri de Vie, Allemand, appelé à cet effet par Charles V : on lui assigna un logement dans le Palais et une rente de six sols parisis pour en avoir soin. La tour et l’horloge, plusieurs fois réparées, arrivèrent jusqu’au règne d’Henri lit , qui en fit refaire le cadran. Voici la description qu’en donne un contemporain: « L’an 1585, sur la fin du mois de novembre, fut achevé l’ouvrage du quadran (du Palais), lequel, avec sa décoration, est estimé le plus haut de toute la France. Le conducteur d’icctte ouvrage fut Germain Pilon, maître statuaire, et l’un des premiers en son art, lequel a rendu des ouvrages cy parfaicts, en notre ville de Paris et autres lieux de France, que la mémoire en sera perpétuelle.

« Au haut d’iceluy quadran, y a premièrement le pourlraict d’une colombe signifiant le Saint-Esprit, sous laquelle est une couronne de laurier, qui est dessus, et au milieu des deux autres couronnes, qui sont sur les écus de France et de Pologne; le tout enclos d’un collier de l’ordre du Saint-Esprit,

Le cadran.

Henri, à présent régnant. — Et dessus est eserit :

Qui dédit ante duas, triplicem dabit iile coronatn.

« En l’un des costez du quadran est représentée Piété tenant un livre ouvert aifquel est eserit :

Sacra Dei celerarc pins Itegale time jus.

Et de l’autre costez, Justice tenant une balance (Corrozet appelle ces deux figures Force et. Justice). Au bas du dit quadran est écrit :

Machina qnæ bis sex tam juste dividit horas,

Justitiam servare naonet legcsque tueri. «

Les inscriptions latines sont dues à Jean Passerat, professeur royal en éloquence, et un des plus spirituels auteurs de la Sati/rc Mcnippée. La première fait allusion aux deux couronnes de Pologne et de France, que Henri III a successivement portées, et à la troisième, que lui réserve l’Esprit-Saint. Elle fut parodiée par un ligueur, qui inscrivit en lieu apparent ce vers :

Tei lia sic dubitur, sicnt tulit, ante secundam.

La tour de la Barillerie renfermait aussi une cloche nommée Jouvante, qui devait donner le signal de la Saint-Barthélemy; mais ce fut au beffroi tristement célèbre de Saint-Germain PAuxerrois que revint cette prérogative.

Louis XIV modifia d’une manière notable le cadran de Henri III, et le défigura en y ajoutant un semis de fleurs de lis en or, dont la grossière exécution contraste d’une manière fâcheuse avec la

I,a tour de l’Horloge.

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