‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 133 sur 230 · CHAPITRE XX Y. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX Y. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

finesse et la délicatesse exquise dos sculptures de Germain Pilon. On peut maintenant se convaincre de l’effet qu’elles produisent et apprécier également la perfection des autres détails, grâce à l’habile restauration qui a été menée à terme par les soins de MM. Duc et Domney. Ils ont su tirer parti, avec beaucoup de bonheur, d’une foule de fragments en terre cuite, appartenant à l'ancien cadran, dont les démolisseurs avaient fait usage pour reboucher les trous laissés à la suite de leur œuvre de destruction, et le petit nombre de morceaux qu’il a fallu refaire entièrement ne déparent pas le travail du maître. Quant aux dorures et aux peintures à la cire, exécutées par MM. Flandrin et Vivet, elles paraissent un peu trop vives et trop crues, pour l’harmonie générale de la couleur ; enfin , au dire des connaisseurs, le mouvement, fabriqué par M. Henri Lepaute, a sur celui de Henri de Vie toute la supé¬

riorité que possède l’horlogerie contemporaine sur celle du moyen âge.

Telles sont les deux principales façades du Palais de justice : le reste du monument se trouve adossé contre la Préfecture de police , ou engagé dans des maisons particulières. On y arrive par des cours et des passages couverts, comme la cour de Harlay, la cour et le passage Lamoignon, etc. La Préfecture de police, qui est une dépendance du Palais, de même que la Conciergerie, a son entrée rue de Jérusalem, à peu près à l’opposite de l’entrée de la Conciergerie, qui donne sur l’autre bras de la Seine, de telle sorte que les communications intérieures de l’édifice permettent de traverser la Cité entière à couvert.

Jusqu’à présent, j’ai parlé uniquement du Palais de justice : il faut aussi donner quelques détails sur ce qui l’environne et sur ses dépendances. Commençons par la place du Palais, située en face du grand esca¬

lier. Cette place était remarquable par une pyramide élevée en mémoire de l’attentat de Jean Châtel sur la personne de Henri IV ; elle occupait l’emplacement même de la maison du régicide. Comme les inscriptions gravées en latin sur ce monument commémoratif indiquaient les jésuites parmi les complices du malheureux , et faisaient mention de leur bannissement, l’ordre, redevenu souverain, arriva, après de nombreux efforts, à effacer ce témoignage de sa disgrâce. La pyramide fut détruite, et, là où elle s’élevait, l’architecte Miron construisit une fontaine, transportée depuis dans la cour du Palais.

La place Dauphine, par laquelle on arrive à la rue de Harlay, qui est une des issues du Palais de justice, offre un monument plus recommandable : je parle de la fontaine de Desaix, élevée en l’honneur de ce héros qui fut tué à la bataille de Marengo. Elle se compose d’un bassin circulaire, où l’eau tombe par quatre ma¬

carons de bronze; au-dessus des soubassements se trouve un piédestal rond, orné d’un bas-relief représentant des armes modernes en trophée, et les figures du Nil, de l’Éridan, et de deux génies écrivant sur des cartouches les principaux faits d’armes de Desaix. Le piédestal est surmonté d’un groupe formé par le génie militaire couronnant de lauriers le buste du général. M. Fortin a exécuté cette fontaine, d’une apparence, du reste, assez mesquine.

Une des principales annexes du Palais de justice, c’est la Conciergerie, prison provisoire, où l’on enferme les prévenus à la veille de leur jugement devant la cour d’assises, et quelquefois aussi des criminels qu’on vient d’arrêter. La façade, où se trouve une des entrées de la Conciergerie , a été décrite : je l’ai considérée comme appartenantau Palais lui-même, qui n’en possède que les étages supérieurs. La Conciergerie a aussi son histoire, et une histoire qui serait assez dramatique , si l’on pouvait recueillir tout ce qui s’est passé de terrible, de douloureux, d’in-

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connu sous ces épaisses murailles et au fond de ces noirs cachots. Mais ce serait refaire l’histoire de la Bastille, du For-l’Évêque, et de toutes les prisons imaginables. La Conciergerie actuelle occupe en grande partie l’emplacement de l’ancien jardin royal : lorsque le Palais fut exclusivement consacré à la justice, on appelait ce jardin le grand Préau; c’est maintenant le préau où se promènent les prisonniers : il est assez vaste, mais tellement bas, que l’air n’y a pas toute la pureté désirable. Quant à l’ancienne prison , abandonnée ou à peu près de nos jours, elle se compose des deux tours, dites du grand César et de Montgommery, qui sont inhabitables. On montre encore aux curieux une porte basse, garnie de fer, où ne passaient que les condamnés à mort se rendant en place de Grève : cela rappelle involontairement les geôles mystérieuses du palais des doges à Venise. Les romanciers et les dramaturges, qui ont tant abusé du Pont des Soupirs et du canal Orfano, où il était interdit de pêcher, ne se doutaient pas de l’existence

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

d’un lieu si voisin, témoin de bien des agonies, de bien des tortures physiques et morales. Outre cette porte sinistre, qu’on ne pourrait de nos jours guère franchir qu’en rampant, les ciceroni du Palais conduisent les visiteurs dans l’espèce de basse-fosse où était renfermé Damiens, dans les intervalles de la question ordinaire et extraordinaire : ils racontent comment ce malheureux se trouvait enchaîné sur un matelas, dans l’impossibilité absolue de mouvoir un seul de ses membres, avec un garde-française veillant jour et nuit à ses côtés, tant on redoutait une tentative de suicide qui lui permît d’échapper à ses horribles interrogatoires et à son supplice. La chambre où fut détenue Marie- Antoinette au moment de comparaître devant le tribunal révolutionnaire, a été depuis transformée en chapelle expiatoire. Quant à la nouvelle Conciergerie, elle ne présente rien de saillant : bâtie sous les voûtes des salles, à la suite d’un dernier incendie survenu en 1770, son aspect est celui de toutes les prisons. Après les événements de

PARIS. TYP. DE FIRMTN DTDOT, 5fi, RUE JACOB. ‘ÎO G. par la poste.

juin 4 848, plie se trouva, comme les autres, encombrée de captifs : chacun se souvient du triste et touchant spectacle qu’elle présentait tous les jours , quand, aux heures du parloir, on voyait affluer une foule déguenillée et famélique de femmes et d enfants devant partager leur dernier morceau de pain avec un père ou un mari.

La Conciergerie conduit naturellement à parler de la Préfecture de police, dont les bureaux se tiennent actuellement rue de Jérusalem, dans l’ancien hôtel

du premier président du parlement. Comme au temps de Mercier, l’administration de la police est encore rie nos jours une des plus importantes et des plus délicates : sans entrer dans les développements déclamatoires de l’auteur de l’ancien Tableau (le Paris , on ne peut nier qu’une police bien faite est en quelque sorte l’âme d’une grande cité. Si nous considérons combien il y a de difficultés à surveiller tous les individus suspects dans une agglomération d’un million d’âmes, et dans un labyrinthe tel que Pa¬

ris, à intervenir entre les citoyens honnêtes chaque fois qu’ils sortent de leurs droits, et cela de manière à sauvegarder en même temps l’intérêt général et la liberté individuelle ; à prévoir tout ce qui est nécessaire pour l’approvisionnement, la santé, la tranquillité, le confortable même d’un peuple si nombreux, on conviendra que les cent yeux d’Argus et les cent bras de Briarée ne seraient pas inutiles au magistrat chargé de si importantes et si pénibles fonctions. Et l’on ne sera pas surpris que quelques-uns de ceux

Les femmes et les enfants des insurgés aux portes de la Conciergerie.

qui ont réalisé l’idéal du bon préfet de police, ou du moins qui en ont approché autant que le permet l’insuffisance humaine, laissent un souvenir respecté par la population qui leur doit son bien-être et son repos. A la gloire un peu traditionnelle du lieutenant civil du prévôt de Paris, M. de Sartine, les honnêtes gens de nos jours sont heureux d’associer les noms de MM. Bebelleyme, Benjamin Delessert et quelques autres.

Rien ne parait curieux comme l’examen de tous les rouages qui mettent en mouvement cette immense

et délicate machine de la police parisienne : bien des gens voudraient connaître le moteur et les ressorts mystérieux qui font mouvoir ces légions d’employés de toute classe, dont le métier est d’être clairvoyants et d’avoir de la mémoire. On voudrait lire ces registres secrets qui contiennent tant de notes curieuses, recueillies par l’observation la plus attentive, et complotées par la plus miraculeuse sagacité : on se dit qu’il doit s’y rencontrer quelque chose comme les mémoires intimes, la confession d’outre-tombe de la

grande ville entière, de ses palais et de ses masures; le portrait exact et journalier de ses pensées les plus inconnues et de ses actes les plus ténébreux : en un mot, on considère ces livres sous leur apparence administrative comme un recueil d’images daguerréotypiques, prises partout et à tous les instants. Le public a sans doute raison; mais, en croyant avec lui que la Préfecture de police est féconde en mystères pleins d’intérêt, je suis forcé de convenir qu’il ne m’est pas plus permis qu’à un autre de pénétrer

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