CHAPITRE XXV. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
dans ces arcanes impénétrables aux regards des profanes, et impénétrables avec raison. Quant aux détails administratifs, ils intéresseraient peu les lecteurs ordinaires, et ils ne constituent d’ailleurs que la charpente, que l’ostéologio de ce grand corps. Il existe cependant un des côtés de l’administration qui, intéressant directement la santé publique, est , par cela même, mieux connu : en exposant avec un certain détail tout ce qui s’y rapporte, je pense qu’il sera aisé de s’imaginer ce que peut être tout le reste : les anciens appelaient cette manière de procéder, juger le lion d’après son ongle. Mais, avant d’aborder ce nouvel ordre de choses, je suis forçé de dire avec Molière :
Au moins, jo vais traiter une étrange matière,
Ne vous scandalise/, en aucune manière;
Quoi que je puisse dire, il doit m’étrc permis.
Cette précaution n'est, pas inutile, au moment déparier du bureau des mœurs. Et cependant on ne peut le passer sous silence, ni même en faire mention en glissant : ce serait négliger à plaisir des études fort curieuses, et un des points de vue les plus neufs et les plus intéressants que Paris offre à l’observateur.
Le bureau des mœurs est chargé spécialement de la surveillance des prostituées de tout étage : il exerce un contrôle permanent sur leur vie entière, les suit, en quelque sorte, depuis leur arrivée jusqu’à la fin de leur vie, les soumet à de sévères règlements conformes aux exigences de l’hygiène publique, et consacre tous ses soins à diminuer le plus possible les inconvénients du fléau de la prostitution, qui paraît indispensable à notre état social. Lorsqu’un des rares promeneurs, que ses affaires ou quelquefois une infaliguable curiosité amènent sur le quai , en face de la Conciergerie, voit en mouvement une de ces voitures hermétiquement closes, qui servent au transport des prisonniers, il pense que la police emmène quelque beauté suspecte à Saint-Lazare, et tout est dit. Quant à cette simple vérification médicale, connue sous le nom de visite, elle n’est qu’une partie, et une très -faible partie des attributions du bureau r des mœurs. Il doit poursuivre les réfractaires, veil- t 1er aux inscriptions qui se font généralement d’of- fice, avoir l’œil ouvert sur toutes les infractions à la décence extérieure que la loi civile exige, faute de pudeur naturelle, chez ces êtres dégradés.
Il n’y a pas bien longtemps encore que la déhanche errait librement , demi-nue et provocatrice, sur les promenades les plus fréquentées: on voyait de véritables bacchantes insulter, par leur présence seule, la chasteté des jeunes filles et de leurs mères, qui étaient condamnées à un contact perpétuel sous les dômes du Palais-Uoya! ou des passages, comme sous les ombrages des jardins publics. Et, d’un autre côté, l’absence de tout, contrôle médical imposé par l’autorité supérieure favorisait la propagation indéfinie d’un fléau, le plus hideux et le plus horrible parmi tous ceux qui ont désolé le monde. Parent-Duchâtelet a consacré un livre effrayant, mais plein de conscience, à l’exposition de ce passé, si proche encore de nous, des projets de réforme mis en avant aux diverses époques , et enfin au tableau de l’administration actuelle et des heureux résultats qui ont couronné ses efforts. Cet ouvrage conduit le lecteur, sur les pas des inspecteurs de police dans les bouges les plus infects comme dans les plus riches maisons de tolérance; il lui fait connaître les mœurs étranges de ce peuple gangrené qui vit et se mêle à la partie saine de la nation; il le montre retenu captif, mais toujours prêt à briser les barrières, et les brisant aux premiers troubles qui arrêtent un instant le jeu régulier de la machine sociale. Après cette lecture, on se représente la police ne perdant pas un instant de vue un seul membre de cette population vouée à la honte, à la débauche et au crime, l’obligeant à comparaître
dune manière fixe devant son tribunal, réprimant ses écarts, et neanmoins favorisant de toute son énergie les rares retours vers le bien. Il faudrait citer le livre entier pour ces détails, pour d’autres encore qui nous initient a tous les abîmes de la misère ou de la dépravation humaine.
Cependant, si l’on rapproche l’immense simplicité de la police anglaise, par exemple, avec les complications intimes de la nôtre, l’avantage ne semble pas èlre de notre côté. Ces quelques policemen qui suffisent pour maintenir l’ordre dans Londres, ville qui équivaut a deux Paris, ces cou stables dont le bâton magique, emblème de la légalité, suffit pour réduire un malfaiteur a 1 impuissance , et transformer en défenseur actif de la loi tout citoyen qu’il touche, ce peu d'appareil et celte part immense laissée à la liberté individuelle nous frappent de surprise et d’admiration. Peut-être qu en examinant la question d’une manière plus approfondie, on verrait que l’ordre ne règne qu a la surface dans ce système si simple; la tran-
« officiers et commissaires pour le commerce des « fleuves. Il réglait les étaux de boucherie et les «adjudications, Avisait visiter les halles, foires, mar- « chés, hôtelleries, auberges, maisons garnies, jeux , «lieux mal famés; connaissait des assemblées illici- «fes, tumultes et séditions, des manufactures et de « leurs dépendances; s’occupait des élections des mai- « très et, gardes des corps marchands.» A part le dernier article, relatif à un ordre de choses aboli parla législation nouvelle, ces instructions pourraient servir déprogrammé aux modernes successeurs des lieutenants du prévôt. Une charge si étendue ne subsista (pic jusque sous Louis XIV, qui la divisa entre deux magistiats, le lieutenant civil et le lieutenant (te ju hcr, dont les fonctions durèrent jusqu’en 1792. A cette date, la municipalité, qui avait été investie de ces attributions de sûreté locale par l’Assemblée constituante, institua un comité spécial, dont l’existence lut ratifiée par la Convention. Plus tard, le Directoire
créa un Mu7/ù\7ère r/c /a po//ce, et les consuls, un »ré-
quillite, le repos et la vie des habitants de Londres ne | Jet , qui en dépendait. Napoléon, devenu empereur,
fit revivre ces deux institutions, tombées avec le Directoire, et la police impériale a fourni, de 1604 à .1814, une brillante carrière. Louis XVIII supprima le ministère de police, et. cependant cette administration continua à se signaler, tant, par les améliorations graduelles qu’elle introduisit dans la capitale, que par les hommes éminents qui se distinguèrent dans ses diverses branches. Peu de gens ignorent le nom du fameux chef de la police secrète sous la restauration, de Vidocq, puisqu’il faut le nommer. Le ministère de la police générale vient d’être rétabli avec des pouvoirs nouveaux.
Aujourd’hui, le préfet de police est un magistrat recevant 30,000 francs d’appointements, plus un logement et des frais de bureau. Il a sous ses ordres, indépendamment de l’administration intérieure , quarante-huit commissaires de police , un par quartier, un certain nombre d’inspecteurs, huit cents sergents de ville et une foule d’agents secrets. Outre cette armée, il dispose, par voie de réquisition, des nombreux bataillons de gendarmerie mobile, casernés sur divers points de Paris; de la garde républicaine, autre corps spécialement destine a la surveillance de la ville; des pompiers, et, au besoin, des troupes de la garnison. Les moyens d’action, comme on voit, ne lui manquent pas.
Tous ces employés, de capacités et de destinations si diverses, ont une physionomie particulière, qui porte en général l’empreinte de leurs occupations habituelles et du milieu où ils sont obligés de vivre. Ainsi le commissaire de police, ayant des rapports journaliers avec toutes les classes de la société, possède en général les dehors de l’homme du monde, joints à la pénétration qui lui est. si nécessaire pour ses relations avec les filous et les fripons de toute espèce. Il lui faut de la probité et de l’énergie, de l'insinuation et de la prudence : s’il pouvait réunir tant de qualités précieuses et indispensables, personne ne mériterait plus que lui l’estime et la considération. Mais on est habitué à regarder en lui moins le magistrat que l’homme de police, c’est-à-dire, l’homme qui cherche à surprendre la confiance de quelqu’un, fût-ce même dans les meilleures intentions ; et il semble, malgré toutes les justifications imaginables, qu’on ne peut guère se fier à la loyauté d’un homme dont la profession consiste à tromper, alors même qu’on est convaincu qu’il n’agit que pour l’intérêt général.
L’inspecteur, lui , n’est pas une individualité , mais un type multiple, une sorte de Protée , dont il est difficile de saisir le caractère propre au milieu des transformations qui lui sont imposées. Il se multiplie, il contrôle et, il voit tout ; il passe souvent inaperçu, toujours inconnu au milieu des agents de toutes sortes, et ne confie qu’à ses notes discrètement remises aux bureaux les plus mystérieux les faits et les remarques
Chemin de la Préfecture de police.
sont pas certainement plus assurés qu’à Paris. 11 suffirait de rappeler cette multitude innombrable de filous presque toujours impunis qui peuplent les bords de la Tamise, et ces crimes mystérieux des résurrectionjiistes , par exemple, où l’on vit des coupables convaincus d’avoir exercé pendant de lonr/urs années l’industrie d’assassiner les passants, afin de vendre leurs cadavres aux amphithéâtres d’anatomie.
Quoi qu’il en soit , parlons de l’organisation de la police. Cette organisation remonte, sauf de légères modifications, à Etienne lîoyleau, prévôt des marchands, en 1260, dont, par parenthèse, le satirique Boileau- Despréaux se prétendait le descendant. Dès cette époque, nous voyons le prévôt des marchands déférer à son lieutenant civil de police les diverses charges dont est investi le préfet de police actuel. Il devait connaître, d’après les anciens règlements , « de « ce qui regarde la sûreté de ville , du port d’ar- «mes, du nettoiement des rues et places; donner « les ordres nécessaires en cas d’incendie ou d’inon- « dation; s’occuper des provisions nécessaires pour « la subsistance de la ville , des amas et maga- « sins de vivres, du taux de leurs prix, de l’envoi des
Le sergent de ville.
résultant de ses observations. L’inspecteur semble réaliser cette fameuse contre-police, à laquelle les uns croient par simplicité de cœur, et les autres feignent de croire pour rendre leur besogne plus aisée par le prestige de l'inconnu et du mystère.
Type d’espion
Type d’espion.
Quant aux sergents de ville, création toute moderne qui ne date que de M. Debelleyme , vers 1828, leur histoire est plus simple. Recrutés en général parmi les anciens sous-officiers de l’armée , ils n’ont guère qu’à exercer une surveillance en quelque sorte matérielle et à dresser des rapports , d’après un protocole uniforme, sur toutes les contraventions faciles à constater. lis se divisent militairement en brigades, dont chacune a ses heures d’activité et sa circonscription particulière; leur longue pratique et leur action incessante finit par les rendre très-précieux, et souvent ils passent dans la classe supérieure des inspecteurs. Le sergent de ville ne jouit pas de l'estime générale ; c’est là un fait facile à comprendre, sinon à justifier. Ses abus de pouvoir, son manque fréquent de tact et de prudence, son peu d’éducation et de dignité, tous defauts personnels sans doute, mais non moins déplorables, lui ont attiré la haine chez les uns et une certaine répulsion chez les plus modérés. Mort aux sergents de ville! c’est le cri de toute émeute. On n’a pas oublié les moyens mis en usage , il y a quelques années, pour faire de l'ordre avec du désordre , et l’on se rappelle aussi le costume tyrolien des gardiens de Paris, dont l’éclat fut bientôt éclipsé par la splendeur renaissante des uniformes portant le vaisseau lutécien brodé au collet.
Voilà pour la police franche et agissant au grand jour. Mais il existe en outre nu autre épouvantail , la police secrète, aux jpanoeuvres jgporées, aux révélations miraculeuses, à la cabalistique renommée. Son histoire est plus hiéroglyphique pour plusieurs que celle même de l’Egypte.
< )n a cru pendant loqgtemps qu’il existait un espion derrière chaque porte de salon, à chaque table de café, dans tous les coins imaginables où peuvent se tenir des réunions humaines : les murs ont passé pour avoir des oreilles, et les vers de Racine ont été estimés, non une figure de rhétorique, niais une belle et bonne réalité :
Il nie semble ilôjii que ces murs, que ces yodles, Vont prendre la parole, et, puits à m’arcuser, etc.
Que l’on se rassure : la moite de Paris ne peut pas, en bonne consçieqçe, être employée à espionner l’autre. S’il s’agit d’affaires politiques, je pense que les conspirateurs se font plus de tort par leur jactance, leurs indiscrétions , leurs maladroits amis , qu’ils n’en reçoivent de la surveillance de la police. Si le mouchard , pour l’appeler par son nom , est encore de quelque utilité, c’est uniquement quand il s’agit de dépister quelque criminel avec ménagement, là où la force ouverte ne produirait aucun résultat. On le trouverait aussi dans les conciliabules de certains ennemis du gouvernement assez simples pour conspirer dans les sociétés secrètes, sous ce voile parfaitement transparent des mots de passe et du langage maçonnique :
mais quel est l'homme doué de sens commun qui croit encore à la possibilité du carbonarisme , à l’efficacité des renies et des affiliations en matière politique? Le principal signe de decadence des sociétés secrètes, c’a etc la décadence du mouchard : on se souvient d’une affaire d’hier ; un employé de la police qui avait fait de toutes pièces une conspiration dans les règles les plus classiques , et pela pour se donner le mérite d’une dénonciation, et obtenir quelque argent ou de l’avancement.
Il n’existe pas, à proprement parler, d’agents attitrés pour la police
Le mouchard.
secrète : seulement un des bureaux de l'administration centrale est chargé de recueillir tous les renseignements qui se rapportent indirectement à la sûreté publique, et les notes sur tous les indices, conversations, projets, complots, qui précèdent les faits et les