‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 136 sur 230 · CHAPITRE XXV. —LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV. —LE LONG DE LA SEINE (Suite

au greffe, soit au parquet, soit encore aux diverses chambres du tribunal de première instance : et je ne parle pas de l’affluence des curieux et des passants, qui cherchent à abréger leur route en traversant cette salle pour se rendre de la cour de Harlay à la rue de la Barillerie. Les jours de grande solennité, la salle des Pas perdus semble reprendre l’ancien aspect de la Table de marbre : tendue de draperies, pleine de sièges disposés en amphithéâtre, elle reçoit tous les membres de la magistrature française, qui viennent prêter ou renouveler le serment d’être toujours fidèles aux lois et à l’honneur. Le coup d’œil offert par une telle cérémonie est réellement imposant; mais à la place de ce spectacle on ne voit le plus souvent que des groupes animés, noircis par la prédominance des robes d’étamine des avocats, des plaideurs aux griffes crochues, vraies personnifications de la chicane, et un public qui, on le sent à la première vue, se repaît d’encre et de paperasses.

La Sainte-Chapelle , dénuée aujourd’hui de son ancienne splendeur, ne sert guère que de dépôt pour les archives du Palais de justice: à peine si, dans quelques rares et solennelles occasions, elle est déblayée et pourvue d’un escalier qui en rend l’accès plus facile aux magistrats désireux d’appeler sur leurs travaux la consécration d’une messe dite au sein même de leur résidence. Les archives ont débordé des combles et remplissent le monument de saint Louis, dont il ne reste, .hélas! qu’un souvenir. Pour le décrire, il faut recourir aux récits contemporains de sa première gloire.

Une découverte des plus curieuses a été faite à la Sainte- Chapelle en 18-44. C’est une botte trouvée dans le chœur, sous l’ancien autel, et qui a donné naissance à une polémique animée.

Cette boîte renfermait un cœur: à qui avait appartenu le cœur qu’elle renfermait? Là s’ouvre un champ de conjectures où l’on se perd; cependant la plus acceptable, d’après les documents de l'époque, serait que ce cœur fut celui du roi saint Louis.

La Sainte-Chapelle, si célèbre et à tant de titres différents, remonte au plus beau moment de l’âge gothique en architecture, c'est-à-dire au milieu du treizième siècle. Saint Louis la fit construire, afin de ménager un splendide asile aux reliques qu’il était allé conquérir au fond de la terre sainte et dans es déserts de l’Afrique. L’architecte fut Pierre de Montreuil , déjà connu par la construction de plusieurs édifices élevés dans le même style. L’église est double : on l’admire surtout pour sa hardiesse et l’unité qui règne dans toute sa construction. Comme dans tous les monuments gothiques remarquables, les piliers qui supportent l’œuvre ne sont pas apparents, de telle sorte que les voûtes immenses semblent reposer sur des faisceaux de grêles colonnettes ; et, malgré cette apparence de légèreté excessive au détriment de la durée, les ogives disposées en forme de croix, qui viennent se relier par le sommet, n’ont pas varié depuis leur fondation. Un des nombreux incendies qui ont périodiquement dévasté le Palais de justice, celui de 1630, a détruit le clocher qui surmontait la Sainte-Chapelle, et que l’on citait comme une merveille de Part. On doit également regretter les peintures et les vitraux, que les auteurs anciens nous décrivent comme admirables , tant par leur hauteur (pie par la beauté et la variété des couleurs. Un échantillon précieux en a été découvert récemment, à la suite des réparations faites sur l’ensemble du monument : cette peinture, qui semble être la reproduction d’un vitrail, représente deux anges debout sous les arcs qui divisent le tableau en trois parties. L’analyse des couleurs dont se servaient les artistes du temps a fourni aux sav ants

des résultats curieux sur les recettes employées au moyen âge pour peindre sur verre.

Depuis la révolution, la chapelle particulière du bon roi saint Louis est entrée dans une période de décadence et d’oubli; elle ne sert plus guère que de succursale aux immenses salles situées sous les combles du Palais de justice, pour absorber la masse toujours croissante des archives et des dossiers. H paraît même

Découverte du cœur de saint Louis, à la Sainte-Chapelle.

lliore des paperasses, et qu’il devient urgent d’ouvrir de nouveaux entrepôts, de faire une place plus large à la marée qui monte toujours.

Les objets d’art et de curiosité que renfermait son trésor, les reliques, les débris sacrés de la vraie croix, ont passé à des musées profanes ou à des églises privilégiées; il ne reste plus rien de la verge de Moïse, qui fit jadis sourdre l’eau du rocher. Les morceaux de la

Peinture du treizième Siècle trouvée à la Saintc-i hapelle.

couronne d’épines et de la tunique jouée aux dés par le centurion romain ont disparu au fond des collections entassées par Notre-Dame , et le cabinet du roi a hérité d’un camée antique , du travail le plus exquis, vendu jadis à saint Louis comme un objet de sainteté. Il paraît que, sur cette matière, le bon prince était parfois bien confiant, et acceptait comme images de Jésus-Christ et de la sainte Vierge les figures mythologiques et peu chrétiennes des faux dieux. Ainsi s’est évanoui pièce à pièce le caractère sacré de la

Sainte-Chapelle de nos jours : quand un événement extraordinaire convoque la magistrature dans son enceinte, afin d appeler sur les décisions des juges la bénédiction du culte et les lumières de l’esprit divin, le service sacré exige des réparations et presque une consécration spéciale. Lors de la reconstitution des tribunaux, par exemple, en 1848, l’ancienne église recouvra pour quelques heures sa splendeur d’autrefois. Une nombreuse assistance de fidèles , tous choisis parmi les grands de la terre , se pressa dans sa nef, momentanément rendue libre; elle put se croire à ces temps heureux où le parlement, en robes d’apparat, et toute l’armée judiciaire, venaient en tenue de cérémonie invoquer Dieu sous ses voûtes émues. A la place des présidents, des conseillers laïques ou clercs, du présidial, du Châtelet, etc., etc., se pressaient la cour suprême, les députations des cours d’appel et des tribunaux de toute la France : la société y avait envoyé tous ses représentants judiciaires dans la personne de MM. les procureurs généraux, et la basoche y comptait bon nombre d’officiers subalternes, sans parler du peuple des avocats. Mais il n’y avait pas, comme au bon temps, un évêque particulier pour célébrer la messe solennelle : l’archevêque de Paris avait cumulé les honneurs, autrefois distincts , de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle.

Un poème justement célèbre a immortalisé la vieille église de saint Louis , lequel ne s’attendait guère à voir figurer un jour son œuvre de prédilection entre Roirude, sacristain, et Brontin, porte-croix, ces héros du Lutrin. Personne n’ignore les péripéties de ce lutrin énorme, qui mit la guerre entre l’évêque et les chanoines , non plus que les burlesques exploits qui signalèrent sa conquête. Qu’il nous soit permis de faire remarquer une particularité singulière de ce récit : il s’agit du combat à coups d’in-folio dans la boutique du libraire Barbin. A cette époque, en effet, les boutiques de toute sorte encombraient le Palais de justice, ses abords, ses passages publics, et jusqu’aux issues de la salle des Pas perdus ; les magistrats eux-mêmes ne dédaignaient pas de percevoir un droit sur tous les détaillants dont ils toléraient la présence; tant il est vrai qu’on ne doit pas croire à la lettre les éloges dont les anciens historiens comblent l’ancien parlement.

En effet, Mézeray, parlant de l’ancienne magistrature, la loue en ces termes : « Cette grande « compagnie était comme un sanctuaire de « toutes sortes de vertus, de tempérance, de con- « tinenee, de modestie, de zèle pour le bien de « l’État et du public. Sa religion se laissait race rement surprendre, et jamais corrompre. On « ne lui demandait pas d’injustice, parce qu'on « le savait incapable d’en commettre. Ses arrêts «étaient reçus comme des oracles, d’autant « qu’on savait que ni l’intérêt ni les parentés, ni « la faveur, quelle qu’elle fût, n’y pouvait rien. » Cet éloge pompeux a une certaine valeur dans la bouche d’un historien comme Mézeray, et l’on serait porté à regretter l’ancien parlement, si tous les magistrats qui le composaient s’était montrés à la hauteur de leurs ancêtres, dont il est ici question. Niais on connaît les scandales et les crimes qui ont mis fin à la magistrature d’autrefois; et nous n’avons à en parler qu’à titre de renseignements sur la manière dont ils rendaient la justice : c’est une sorte de statistique.

Le parlement de Paris était une puissance dans 1 Ktat, et bien des fois il a lutté contre la royauté, par ses remontrances ou par son refus d’ entériner 1rs édits et les décisions des lits de justice. Cependant il ne constituait pas un pouvoir politique pourvu d’attributions régulières et définies : sur 1 invitation du chancelier, le premier president réunissait les chambres lorsque le roi demandait l’enregistrement d’un nouvel impôt ou d’une mesure quelconque, et, sur

Célébration de la messe dans la Sainte-Chapelle pour l'institution de la magistrature.

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