CHAPITRE XXVI
LE LONG DE LA SEINE (Suite ).
vées. Au milieu, la grande table drapée de rouge, où siège la cour, dominée soit par le buste du chef de l’État, soit par un crucifix ou un code entre-bâillé. Portes latérales et portes au fond : l’une pour les jurés, l’autre pour les magistrats ; celle-ci pour les témoins et l’avocat, qui va s’asseoir aux pieds de son client, derrière une simple table, jadis derrière un barreau ou barrière; cellelà, enfin, conduisant à la grande Souricière, prison souterraine placée en dessous de la salle des Pas perdus, pour servir d’entrepôt momentané des prévenus à l’instant de leur jugement. Parmi toutes les physionomies qui se meuvent dans ce cadre, il en est d’invariables : celles du gendarme, du greffier, de l’huissier, par exemple; les magistrats , malgré leur tenue et leur sénatoriale majesté , commencent à offrir quelques nuances; enfin, il existe des variétés sans nombre d’avocats, de jurés, de prévenus et de témoins.
Procédons par ordre, et parlons d'abord des types comme stéréotypés en caractères immuables; parlons de ces figures qu’on dirait une décoration de la salle plutôt qu’une collection d’êtres humains. L’huissier est en général un petit monsieur, tout de noir habillé, avec une espèce de rideau en étamine noire sur les épaules et une toque crasseuse sur la tête; tout son rôle consiste à introduire les témoins , à crier par intervalles des: Silence ! messieurs; ou, Chapeau bas ! messieurs , avec le fausset le plus aigre et le plus glapissant qui ait jamais déshonoré un gosier ordinaire.
Quand il a vieilli dans ces monotones occupations, sa voix s’éraille de plus en plus, son costume se râpe et se délabre ; il maigrit ; ses articulations semblent percer partout leur enveloppe; son visage prend les rides et le ton jaunâtre du parchemin, et sa personne entière représente assez bien un de ces
gendarme qui surveille, dans l’intérêt de la morale dite publique, les bals excentriques et les plaisirs plus que champêtres : il est le même quand il jette sur le pavé un locataire récalcitrant, et quand il traque au milieu des défilés un malfaiteur dangereux. C’est le sphinx égyptien en shako et en uniforme : il pose au monde l’énigme impénétrable de ses sentiments, de ses émotions, de sa personnalité. Est-ce là un homme, une statue animée ou un automate? C’est un gendarme.
Le greffier n’est autre chose , lui , qu’une machine à écrire et à nasiller les actes d’accusation ou autres pièces nécessaires aux débats. Passons.
Voilà pour la galerie, pour le fond du tableau.
Viennent ensuite les figures qui sont, judiciairement parlant, sur le premier plan : le juré, le magistrat, le procureur général ou son substitut (ces divers personnages ont, disons-nous, la prépondérance; ils régnent complètement sur la cour d’assises, ils n’ont audessus d’eux que la justice); le juré, qui prononce par oui et par non ; le procureur général, représentant la société ; le président et les deux juges, ces organes de la loi et ces chefs de la discussion : ce ne sont certes pas là des gens sans importance.
Mais le public vient -il pour eux?
Est-ce leur éloquence, leur impartialité, leur talent qu’on veut admirer?
Mon Dieu, non. Nous sommes ainsi faits: qu’il se présente aux assises un procès bien épineux, une banqueroute frauduleuse, par exemple, oii magistrats et jurés n’ont pas trop de toute leur attention et de toute leur sagacité, vous verrez la salle à peu près vide. Le poêle seul , s’il fait froid, réunit en ce cas autour de lui quelques tidèles qui préfèrent s’ennuyer au dedans plutôt que de grelotter au dehors. Et, ici, il n’est pas
casse-noisettes qui nous viennent de Nuremberg.
Le gendarme : qui ne l’a vu, radieux sous ses buflleteries , la physionomie grave, sereine, impertur¬
La grande souricière, au Palais de justice.
bable, comme il convient à une incarnation de l’ordre et de la loi ? Côte à côte avec un incendiaire ou un parricide , le gendarme ressemble en tout point au
L’huissier. Le journaliste. L’avocat. Le garde républicain. I.’liabitué.
mal à propos de rappeler sommairement le poêle, l’humble poêle, à l’insouciance de ses obligés même : que de cours publics sans auditeurs, que de cafés dé¬
serts, que de bibliothèques, voire même d’églises abandonnées, sans la bienfaisante chaleur que ce modeste foyer répand avec largesse! Au Palais de justice,
il est cependant d’une moindre importance et d'un moindre attrait; le plus souvent l’affluence est telle, qu’au lieu d'être un bienfaiteur, 1p poêle devient une
gêne et un tourment. Je parle des séances fortunées où s’assied sur le banc des accusés un meurtrier féroce, bête à face humaine, un incendiaire, un adroit voleur. Je parle des temps peu reculés où certaine presse fournissait son contingent d'illustrations équivoques, reléguées aujourd’hui sur les bancs de la police correctionnelle ; ou bien encore de ces rares aubaines qui montrent à 1 habitué un bigame, ou quelqu’un de ces infâmes qui renouvellent, en plein dixneuvième siècle, les tristes scènes de dépravation dont Rome fut le théâtre.
Hélas! en ces cas, la morale publique, sur les réquisitions du procureur général, ordonne le fatal huis-clos, et, de toutes ces horreurs savourées d’avance, il ne reste au public curieux, rien... que la consolation d’entendre le résumé du président. On le voit, ce qui excite au plus haut degré l’intérêt général, c’est le criminel fameux, l’avocat célèbre et retors : nul ne vient pour applaudir l’éloquence du ministère public et l’adresse de l’interrogateur; chacun se presse autour de ces deux figures humbles en apparence, le prévenu sur sa sellette de bois, l’avocat derrière son mesquin pupitre.
Vouloir décrire le juré, c’est s’exposer à offrir un centième exemplaire de ce daguerréotype si commun qui représente le bourgeois, le citadin. Malgré le suffrage universel, qui donne à chaque citoyen le droit peu envié de venir à ses frais juger ses semblables, le jury se recrute d’ordinaire au sein des classes aisées, qui souffrent moins d’un dérangement, d’une perte de temps et souvent d’argent. 11 est pourtant assez curieux d’examiner ces physionomies connues dans l’exercice d’une fonction dont chacun comprend la gravité ; et on peut assurer aux lecteurs que celte étude de visages, et cette devination de pensées, sous
un masque en général assez transparent, ne manque pas d’attrait. Voyez-vous cet honnête négociant à la face enluminée, au ventre rebondi ? il s’accoude sur l’appui qui règne devant son fauteuil; il ne perd pas un mot des dépositions et des questions suivies ou non de réponse; il frémit à l’acte d’accusation, frissonne
Magasin de réserve pour le jury.
aux paroles des témoins à charge, et se sent la chair de poule après le réquisitoire du ministère public. A ses yeux, l’accusé n’est plus qu’un scélérat, un fléau de l’humanité; les peines édictées par la loi sont insuffisantes; il invente des supplices, il rêve des tortures inconnues aux bourreaux de l’ancien parlement. Vous croyez qu’il va condamner : patience, l’avocat n’a point parlé encore. Peu à peu mon juré s’adoucit, le cas cesse de lui paraître si pendable; il s’attendrit sur la famille désolée, sur les pauvres orphelins; il croit au repentir, à l’innocence, à tout ce qu’on voudra, et, bien que le résumé final fasse renaître en lui quelque doute et quelque perplexité, il revient avec une réponse négative sur tous les points.
A côté de ce digne homme siège un vrai bourgeois de Paris ; un de ces hommes pour qui le travail n'a jamais été qu’un mythe, et qui grossissent toutes les foules agglomérées autour d’un épileptique qui écume ou d’un chien qui se noie. Lui , il ne se laisse nullement prendre aux beaux déduits de l’avocat.
Ce nom même d’avocat lui paraît synonyme de ruse, de tromperie. Mais il veut juger par lui-même : il contrôle dans son for intérieur le pour et le contre, et il finit par si bien embrouiller sa mémoire et sa conscience, qu’il donne son avis à peu près au hasard. Sans doute il n’eùt pas été déplacé dans ce jury américain dont l'histoire est récente. Un accusé de crime capital attendait la vie ou la mort d’un verdict : les jurés, enfermés dans leur salle , s’étaient partagés en deux camps égaux, sans que nul désertât le drapeau du oui ou du von. La loi du pays défend que le juré reçoive aucune communication avant d’avoir porté son arrêt :
grâce a l obstination des ycinkees , la
nuit survint. Enfin, idée lumineuse: «Si nous jouions la question à l’écarté ! » L’approbation fut unanime : les acquilteurs gagnèrent en partie liée.
Cet autre juré au contraire, homme sec et flegmatique, n’appréhende pas comme son voisin l’alternative; car il a un parti pris. Suivant lui, il ne faut pas s’abstenir dans le doute; aussi se pose-t-il en vengeur de la société : il condamne, et condamne toujours, afin de faire des exemples. C’est le juré Némésis.
Les magistrats présentent, en général, moins de divergence et plus de gravité dans leur physionomie. Malgré la maigreur des appointements d’un conseiller à la cour, qui est appelé plusieurs fois dans l’année à présider la session des assises, on reconnaît à première vue que le président sait comprendre la hauteur de sa mission et la dignité de son caractère. Éclairer la conscience du jury, sonder celle des témoins, lutter avec le prévenu, dont toutes les forces intellectuelles se tendent sur sa situation, certes! ce n’est pas là besogne facile! Seulement on voudrait quelquefois que ces dignes organes de l’équité et de la justice eussent un peu plus d’égards pour les accusés qui le méritent : ne semble-t-il pas que l’homme assis sur la sellette doit être considéré comme innocent tant que son arrêt n’est pas prononcé?
Cette observation pourrait s’appliquer, et même avec plus de justice et de sévérité quelquefois, aux jeunes substituts , qui, dans les causes peu importantes, suppléent les procureurs généraux. Le ministère public a souvent, en effet, pour interprètes des hommes pleins de justice peut-être, mais d’une inexpérience et même d'une présomption fâcheuse. On regrette de voir un jeune homme élégant, souvent connu dans le monde galant par des titres tout autres (pie ceux de la magistrature, entier la voix et se dra-
il acquitte.
1) condamne.