‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 139 sur 230 · CHAPITRE XXVI — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI — LE LONG DE LA SEINE (Suite

per dans sa robe noire pour appeler, à grand renfort d’hyperboles, les foudres pénales sur la tète d'un malheureux. Souvent il arrive, outre le peu de convenance que présentent de telles harangues, que l’avocat se venge au nom de son client, et dirige, pour son compte, des traits perçants sur ces vessies gonflées et sonores : que devient, en pareil cas, la dignité du juge et du défenseur de la société? On se souvient de ce jeune Démosthènes de parquet, dont la voix formidable tonnait depuis longtemps déjà contre une femme surprise en criminelle conversation , et contre le complice; il appelait toutes les rigueurs du Code et du fameux article 337 sur la tête des coupables, lorsque tout à coup un papier déployé se glisse hors d’une poche secrète. Le greffier s’empresse de le rendre à l’orateur, croyant sans doute avoir trouvé une feuille de notes; un regard est jeté, et soudain la harangue cesse. Le malheureux lisait une lettre, hélas! conçue à peu près en ces termes :

« Cher,

relie à l’avocat, son ennemi juré, et l’avocat au client. Qu’est-ce qu’un avocat? Ici, ma route se bifurque, et j'aperçois deux directions contraires. L’avocat, c’est l'appui de l’innocence, l’œil, le flambeau de la justice humaine, la voix éloquente, qui arrache à l’infamie, à la mort, le père de famille, le jeune homme, le vieillard. Il prévient les erreurs judiciaires, il dément les probabilités, les rumeurs indécises que condense le ministère public avec sa logique souvent impitoyable. L’avocat, c’est Démosthènes doublé de Cicéron, qui, par amour de l’humanité, rabaisse son génie au niveau d’une cause vulgaire, ou plutôt, par un effet de sa puissance oratoire, élève jusqu’à lui les procès les plus infimes et ennoblit jusqu’aux plus humbles détails des existences les moins poétiques.

Suivez l’autre voie : cet orateur si beau, si grand, si honnête, n’est plus qu’un vendeur de paroles, un mercenaire, qui juge la vérité ou l’erreur, le crime ou l’innocence, sur le seul critérium de l’or et du profit. C’est un de ces gens qui parlent, dissertent, endoctrinent à tout propos, ne sachant rien, ne possé-

« Je t’annonce un grand bonheur : je vais être mère... Mon mari est dans le ravissement, etc. »

Je laisse à deviner le reste. Il court, dans le monde demi-officiel de la judicature, certains bruits de douces violences, de séquestrations pareilles à ces liens de roses dont Armide enchaîna Renaud. Certaines sirènes, portant par fois les noms les plus honorés de la magistrature, seraient parvenues à tixer autour du flambeau de leurs charmes nombre de papillons fort renommés au parquet, et ailleurs. Pardon de ce marivaudage : il est dans la couleur locale.

Parmi les types, en quelque sorte exceptionnels, que présente la cour d’assises, je n’ai garde d’oublier les témoins. Mais leur portrait sera mieux placé quand il sera question de la police correctionnelle : par-devant les jurés, le témoin n’offre pas ces variétés piquantes, ces physionomies originales qui le distinguent en présence d’un tribunal moins imposant. D’ordinaire, il sent que sa parole est d'une importance majeure ; il reconnaît que la fidélité de ses souvenirs peut perdre ou sauver un homme, et qu’un détail hasardé conduit souvent à des extrémités terribles. Aussi, quelle que soit la classe, la position sociale à laquelle il appartienne, ses termes sont presque toujours mesurés et précis : il fait tant d’efforts pour se montrer clair et véridique, qu’il lui arrive parfois de se couper. Alors je le plains : il appartient , pieds et poings liés, à l’avocat, qui le tourne et le retourne, lui tend des pièges, grossit les contradictions, atténue les déclarations formelles, et finit souvent par crier à la mauvaise foi : cela sans compter les demandes pressantes du ministère publie, ses menaces parfois, car il peut requérir l’arrestation d’un témoin menteur, et aussi les questions souvent déplacées des jurés. Quand l’épreuve est terminée, il regagne son banc, épuisé, mais pas toujours pour rester quitte de nouvelles embûches et de nouveaux tourments. Attendons les procès modestes de la sixième chambre ; nous y trouverons plus complète notre collection d’originaux appelés à prononcer le sacramentel : « Je le jure ! » Devant ce tribunal aux allures moins sévères il règne un petit espace réservé aux témoins, il en est de même à la cour d’assises : cette place, limitée d’un côté par la barre, de l’autre, par l’estrade des magistrats, pourrait s’appeler, à juste titre, la scène du monde : chacune des nuances de la vie humaine vient s’y refléter; chacun des personnages qui jouent un rôle dans Paris et dans le monde, y comparaît à son tour, avec son caractère propre, et y donne une représentation abrégée au profit des curieux, des juges, des avocats, sinon toujours au profit des prévenus. Rien de pareil à la cour d’assises : ce n’est pas là que les journalistes spéciaux viennent puiser les scènes piquantes, originales, comiques, dont ils égayent leur troisième ou leur quatrième page.

Le témoin nous conduit par une transition natu-

L’avocat. — Or donc....

dant qu’une facilité déplorable à enfiler des phrases les unes au bout des autres, et plus étrangers à la notion du bien que les intelligences les moins éclairées, plus immoraux souvent et plus nourris dans le vol et la fraude que leurs pires clients. J’aime à croire (pie la vérité se rapproche surtout des hyperboles de l’opinion favorable à cette classe tour à tour si estimée et si dépréciée. L’avocat! bien fou, qui prétendrait juger sur quelques individualités cet être multiple, ce protée aussi divers que la société dont il représente, dont il épouse, dont il défend à outrance les intérêts. 11 y a l’avocat au civil et l’avocat au criminel , l’avocat de cour d’assises et de police correctionnelle, voire même de simple police; et, au-dessus des variétés d'avocats plaidants, la famille non moins nombreuse des avocats consultants. Parlons de l’avocat de cour d’assises.

Généralement il est très-jeune, débutant, ou, pour employer le terme, stagiaire. Frais émoulu de lécole de droit , il sent encore 1 odeur acre du tabac de

régie dont se parfumait naguère sa modeste chambrette de la rue Saint-Jacques , et sous son costume sévère comme l’exige le tribunal, on retrouve encore des vestiges de l’excentricité, du chic d’hier. Plus de moustaches à crocs martialement tirebouchonnés; mais une chevelure soignée , des favoris à la frisure irréprochable , une élégance à faire envie aux plus galants substituts. Sous le bras un portefeuille énorme, aux trois quarts rempli de journaux ou d’affiches soigneusement pliés et déguisés en dossiers; sur la tête une toque toute neuve, et, dans l’exercice de ses fonctions , une robe fraîche et un rabat éclatant de blancheur. Monsieur le président l’a choisi d’office pour un pauvre diable à qui ses vols n’ont pu procurer le salaire d’une notabilité du barreau. Il commence d une voix étouffée par l’émotion et arrive, cahin-caha jusqu’il la péroraison. Heureusement le résumé final ne 1 oublie pas, et, en refaisant son plaidoyer, le président ajoute que maître un tel donne les plus belles espérances et promet un Chaix-d’Est-Ange nouveau. Dans les causes les plus sérieuses, ou lorsquil s’agit d’un prévenu riche, la barre reçoit un avocat éprouvé au feu de bien des arrêts et des improvisations. C’est alors pour les habitués un jour de fête ; débats savamment contrôlés, harangue vive, chaudes répliques, rien n’y manque. Mais il ne faut pas dédaigner pour cela le stagiaire : bon nombre de renommées aujourd hui incontestables ont commencé par une cause d’office.

Si le débutant a quelque talent et a le bonheur d’avoir un bon client, le procès peut devenir trèsintéressant et très-fécond en péripéties. On appelle un bon client quelque scélérat fieffé et hors de ligne, quelque parricide avec les circonstances aggravantes; un forçat évadé, un incendiaire ne manquent pas non plus de mérite. Un des plus remarquables avocats de notre temps doit peut-être sa réputation à une affaire de ce genre; il sauva la vie à un meurtrier notoire, qui avait pour toute excuse un long séjour au bagne; juges, accusés, jurés euxmêmes se trouvèrent surpris de n’avoir, pour un tel homme, prononcé que quinze ans de travaux forcés. Il faut convenir que l’éloquence est une belle chose !

Il est à remarquer, surtout en cour d’assises, que les plaidoyers et les réquisitoires continuent à se couler dans le même moule : la critique de Racine, les discours de maître l’intimé et de maître Petit- Jean sont encore vrais sur ce point. Règle générale, quand l’avocat général, ou le substitut, a la parole, sa harangue commence par un appel à la justice des jurés : « Messieurs, la société est menacée, compromise par ce scélérat qui a dérobé un habit à son maître; il est de votre mission de la sauvegarder par un arrêt sévère. Les crimes les plus affreux demeureraient impunis, si vous laissiez ce crime sans répression. Messieurs, le ministère public, organe de la loi, défenseur et champion de la sécurité publique, invoque les foudres du jury... » Un certain nombre de ces phrases toutes faites suffit pour le réquisitoire, avec quelques ingrédients particuliers, de nature à en relever le goût çà et là.

L’avocat, lui, en est encore au fameux début de Petit-Jean; il vante l’éloquence de monsieur le substitut, se plaint de son insuffisance, il invoque les antécédents du client, s’il ne peut lui contester la qualité d’assassin ou de parricide , de forçat évadé, du moins il nie effrontément l’évidence, entasse les sophismes, les chicanes, multiplie les or donc! les exclamations à effet ! Vous en trouveriez encore qui remonteraient à la naissance du monde et à la création. Mais ce serait peu de chose si le métier d’avocat n’attaquait pas infailliblement ce fonds de moralité que tout homme doit avoir en soi : et comment ne l’altérerait-il pas chez celui pour qui toute cause est bonne; qui, en en prenant une en main, aurait aussi bien pris celle de la partie adverse, si celle-ci était entrée avant l’autre dans son cabinet, et qui arrive quelquefois jusqu’à donner conseil aux deux parties dans une même affaire?

fon; des tissus de mensonge. »

Le vol, d’ailleurs, du moins dans ses rapports avec la cour d’assises, ne sort guère des cas prévus par la loi : toujours violence, effraction, alms de confiance, irruption nocturne, et la terrible litanie des circonstances aggravantes. On cite, comme un trait exceptionnel , le procédé d’un malfaiteur qui eut la constance de creuser un vrai souterrain pour parvenir au jardin doré de piastres, desequins, de pistoles et de souverains qui s’é panouissait à l’étalage d’un hoiloger-changeur. Vêtu comme les égoui tiers, il avait passé plusieui s jours à cette besogne, entrent et sortant sans obstacle de 1 égoutoii il avait établi cette mine d’un nouveau genre : enfin il parvint une belle nuit à soulever la dalle de la boutique et à cueillir le fruit défendu. C’est mettre presque du génie pour le mal, puisque , Buffon l’a dit , le génie n’est qu’une longue patience.

Je ne m’arrêterai pas sur 1rs assassins. Le lecteur curieux d\ motions cruelles, celui qui aime les récits sanglants et les tragédies domestiques, malheureusement si fréquentes, trouve de quoi satisfaire ses goûts dans les nombreux journaux qui reproduisent matin et soir les crimes les plus horribles avec le plus minutieux détail. Pour nous, nous ne saurions

Comme on le voit déjà, en pénétrant à la cour d assises, il ne faut s’attendre qu’à rencontrer des crimes repoussants ou horribles, appartenant aux plus sinistres catégories du Code penal. Triste aspect, souvent uniforme du reste, que celui de la sellette des accusés. Aujourd’hui, c’est une bande entière, hommes et femmes, quelquefi is des vieillards ou des adolescents à peine sortis de l’enfance, qui viennent rendre compte de leurs méfaits, vols, faux et autres. On en a vu ainsi jusqu’à soixante, tous ensemble pris dans un gigantesque coup de filet. Cette troupe fameuse dans les annales judiciaires avait organisé le pillage et la fraude sur une échelle immense et avec une perfection que l’on eût admirée dans une entreprise honnête : elle comptait des employés de toute sorti , avec des attributions définies :

les uns volant, les autres recelant; ceux-ci chargés d’écouh r le butin, ceux-là de le dénaturer.

Un physicien en faisait partie :

grâce à ses tours, renouvelés de ceux de Bosco et de Philippe, il devait réunir la foule, et rendre l’escroquerie plus aisée par l’agglomération des victimes.

On y voyait aussi un plaisant de profession, qui donna un échantillon de son savoir-faire à l’audience tu, lui dit le dénonciateur, un de

\ol commis chez, un bijoutier de la rue Saint-Antoine.

: « Te souviens- de ces toiles , de ces foulards, de ces soieries qui ses complices, ont été ta part de profit? — Oui, répond le bouf-

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