CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
pas d’aller terminer la rencontre dans un cabinet particulier. Je sais des témoins qui se sont engraissés dans l’exercice de leurs fonctions conciliatrices. Le propriétaire de l’etablissement en question ne voit jamais passer deux fiacres à la suite l’un de l’autre, et contenant chacun trois personnages, sans comprendre ce que cela veut dire. « Plumons les canards! s’écrie-t-il ; voila des combattants (pii ne tarderont pas à se transformer en convives: toutes les casseroles sur le feu! » Et, de fait, une heure 11e se passe pas sans que six gaillards affamés par l’air vif du matin ne se présentent sur le seuil du restaurant.
« Je sais ce que c’est, messieurs, dit avec bonho¬
mie le A atel des Champs-Elysées: un déjeuner de réconciliation , quelque chose de fin et d’apéritif. Tout est préparé : le canard est fumant et aux olives; il ne vous reste plus qu’à vous mettre à table. M. Alexandre Dumas s’est placé à cette même place lors de son dernier duel; un beau duel celui-là, messieurs, un duel de premier choix : il s’y est bu six bouteilles de champagne. »
L honnête restaurateur doit donc sa fortune au dieu malin et au préjugé du point d’honneur : il a des canards pour tous les champions et des perdreaux truffés pour tous les amoureux.
Je n’ai pas parlé des plaisirs de l’hiver aux Champs-
Élysees. Dans les jours de neige et de glace, la grande allée oflre un spectacle qui donne une idée de la perspective de Pétersbourg. Les traîneaux au col de cygne ou de chimère glissent emportés par deux chevaux en llèche. Le plus authentique de ces traîneaux était, il y a quelques années, celui de M. Horace Yernet, lequel l’avait reçu en présent de S. M. l’empereur de Russie, . avec l’attelage et le cocher.
Un grand nombre de fêtes ou de solennités extraordinaires ont également lieu dans les établissements des Champs-Elysées , au Jardin-d’Hiver, au Châteaudes-Fleurs, ou au Cirque - Olympique : ainsi, par exemple, les concerts orphéonistes , dont nous ne
saHWüïl
P rt '
H-L ALLi-.TI à • CD-^smRC
Ppj
siiillil
Concert vocal <les orphéonistes élans la salle du Ci r<] ue-INational des Chanips-Élysces»
pouvons nous empêcher de dire un mot en passant.
Il y a dix-huit ans que M. Wilhem réunit, pour la première fois, les jeunes gens de la classe ouvrière élevés dans le chant d’après sa méthode. En 1833 eut lieu la première de ces grandes réunions de chant d’ensemble, que Fauteur désigna sous le nom tV Orphéon. Le succès qu’obtinrent ces réunions fit bientôt comprendre Futilité morale de l’éducation musicale pour le peuple : toutes les écoles communales en furent par conséquent régulièrement dotées en 4833, par décision du conseil municipal de Paris. Depuis cette époque, les réunions générales de l’Orphéon eurent lieu chaque année à la Sorbonne jusqu’en 18i3. Mais l’enseignement du chant, étendu
15 Cent. LA LIVRAISON. — 5e Livr.
d’une manière si générale, ne tarda pas à produire un nombre d’élèves tellement considérable, que la grande salle de la Sorbonne se trouva bientôt beaucoup trop petite pour contenir tous ceux qui furent en état d’y prendre part. En 1845, mille orphéonistes se trouvaient rassembles dans la salle du Cirque des Champs- Elysées. L’année suivante , dix-huit cents chanteurs se présentèrent, et il fut impossible de trouver dans Paris un local assez vaste pour les contenir. On essaya d’une répétition au Panthéon, mais les lois de 1 acoustique parurent si mal ménagées dans cette vaste enceinte, qu’on se vit contraint de revenir a l’insuffisante salle du Cirque. L’ensemble, la précision, l’énergie, la délicatesse, les oppositions de nuances, la
Aux bureaux de l’ïllustration, rue de Richelieu, 63.
justesse d’intonation, toutes les' conditions nécessaires d’une parfaite exécution musicale, sont exactement observées par cette imposante masse d’ouvriers, comme par un simple quatuor d artistes d’élite. Il faut avoir entendu ces masses chorales pour se faire une idée de leur puissance et de l’enthousiasme qu elles excitent.
Le Cirque a également servi à des solennités officielles : c’est, dans la salle du Cirque qu’eut lieu la distribution des récompenses nationales accordées aux exposants français de l’exposition universelle de Londres. Quinze jours auparavant, c’était dans cette même salle qu’il avait été procédé au tirage delà fameuse loterie dite du Lingot d'or.
TV1>. DE FIRMIN DIDOT, RUE JACOB, 56. 20 C. par la poste.
DS
Les Champs-Elysées sont aussi la patrie de certains individus qui ne ressemblent en rien au commun des mortels , et qui n’existent qu’à cette condition. Les
uns ont plus de six pieds , les autres semblent des spécimens du royaume de Lilliput. Celui-ci a quatre jambes; celui-là a deux têtes, et, qui pis est, deux
estomacs; d’autres, avec une conformation physique en apparence peu différente de celle des autres hommes, ont cependant des mœurs diamétralement
Les jumelles unies
La marquise de Lilliput.
opposées aux nôtres. C’est ainsi que l’un marche habituellement sur la paume des mains, la tête en bas et les pieds en l’air; l’autre n a pour nourriture que des cailloux , des lames de sabre et des étoupes enflammées. C’est la cité des monstres, cité bruyante et musicale s’il en fut, où tout se fait au son du cuivre et du tambour; cité cosmopolite. Le Lapon y coudoie le Patagon, et il n’est .pas jusqu’aux lions du désert qu’on n’y entende parfois mêler leurs, rugissements au bruit des instruments et des voix glapissantes qui retentissent éternellement dans ce pandémonium forain.
Dans cette ville fantastique, située au carré Marigny aux jours de fête, tous les sens sont charmés à la fois.
L’odorat est chatouillé par les parfums qui s’exhalent des cuisines et des fritures en plein vent. Le regard ébloui s’étend sur une longue suite de tableaux-affiches représentant les plus curieuses merveilles du globe; l’oreille se dilate au son de vingt grosses caisses, accompagnées d’autant de trombones et enjolivées des gammes chromatiques de la perçante clarinette. Ici on court la bague sur des pur sang de bois. L’escarpolette vous tend les bras de ses fauteuils; sous cette tente, on se livre à un repas champêtre; plus loin, on arrache des dents avec accompagnement d’ophycléides et de gencives, comme dit Bilboquet : partout la joie est à son comble.
Voici deux sœurs jumelles, deux siamoises; une monstruosité assez peu réjouissante à l’œil. Dans chacun de ces deux êtres un cœur bat distinctement; mais ils ne peuvent ss mouvoir qu’en se traînant comme le crabe. Ces deux sœurs peuvent à peine se voir l’une l’autre. Elles sont divisées par le cerveau, par l’intelligence, et réunies par la plupart des appareils de la vie organique. Spectacle hideux et affligeant, qui attire toujours un grand concours de spectateurs. Dans la bar-
2 met. 30 ccnl
raque à côté est la marquise de Lilliput, la digne femme du général américain Tom Pouce. Puis, comme MM. les montreurs de curiosités n’ignorent pas le parti qu’ils peuvent tirer de la loi des contrites, ils présentent ensuite à vos regards émerveillés un géant . gigantes¬
que , un tambour-major qui produit l’effet d’un obélisque animé. La marquise de Lilliput arrive tout au plus au genou du colosse.
C’est dans cette même baraque qu’on rencontre ordinairement cet animal amphibie dont la vue a de tout temps excité l’admiration et l’étonnement du Parisien; je veux parler du phoque, qui reste douze heures durant dans un baquet plein d’eau. Comme le phoque s’acclimate très-difficilement dans notre pays, et que d’ailleurs les marchands forains n’ont pas le temps d’aller chercher au loin cet intéressant animal, ils ont ordinairement recours à l’obligeance d’un jeune gamin qui, moyennant une légère rétribution, remplit son rôle de phoque avec un naturel qu’on trouve difficilement chez les acteurs les plus consommés de nos premières scènes. Affublé d'une peau luisante, cet artiste aquatique, qui excite à la fois l'admiration et la terreur des assistants, est obligé, quand il est sorti de son bain , de se réconforter par des toniques et des spiritueux. Eugène Sue a raconté l’histoire de ce prix d’honneur de l’Université que le malheur des temps et le dédain de ses contemporains pour le thème grec avaient contraint de jouer le rôle de phoque aux Champs-Elysées.
Cet infortuné se consolait de sa position inférieure en redisant à part soi, quand les curieux l’examinaient, quelques bribes classiques, des vers de Stace ou de Claudien. Généralement le phoque des baraques élvséennes, au bout de deux ou trois ans d’exercice, est forcé d’abandonner sa profession pour donner tous ses soins à la guérison de ses rhumatismes.