‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 145 sur 230 · CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

et l’envoie se guérir sur les bancs de la correctionnelle.

Tantôt c’est un vieillard infirme; il est couvert de haillons, courbé par l’âge et peut à peine se soutenir sur ses deux, béquilles ; c’est toujours par un louable motit qu il est tombé dans cet état de souffrance. C’est en arrachant un enfant aux flammes, aux flots, ou des pieds d'un cheval emporté, qu’il s’est privé de l’usage de ses membres pour le reste de sa vie ; aussi êtes-vous ému de pitié pour la courageuse victime, et, au moment où vous allez V assister, vous voyez disparaître l’impotent au plus vite : c’est qu’il vient d’apercevoir un tricorne menaçant; il retrouve alors toute son agilité et il ne se servira plus de ses béquilles que pour les lancer dans les jambes du fonctionnaire public s’il devient trop pressant dans sa poursuite.

Ce n’est là qu’un faible échantillon de l’habileté et des ruses de ces nombreux infirmes de mauvais aloi , qui, véritables protées, savent souvent mettre en défaut , par leurs métamorphoses, l’œil scrutateur et pénétrant de la police.

Les débats de la police correctionnelle présentent, on le voit, de l'intérêt et de la variété pour les gens curieux d’étudier la friponnerie humaine sous toutes ses faces. Mais la plupart des habitués de la sixième chambre n’y viennent que dans l’espoir souvent déçu d’assister gratis à quelque scène comique, dans le genre de celles qu’a immortalisées Gavarni. Ce sont là des bonnes fortunes plus rares. Ainsi, dans les nombreux procès de criminelle conversation, (pii ont une renommée toute particulière dans ce genre, il est encore assez rare de rencontrer autre chose que des accusés aussi vulgaires que leurs accusateurs.

Le Lovelace victorieux ne s’élève guère au-dessus de sa victime, et, à voir les Hélènes de la police correctionnelle, on se demande souvent le motif réel des rivalités et de la jalousie qu’elles ont fait naître. De même, il n’est pas toujours fort clair de constater en quoi l’amant a pu plaire au détriment

du mari, si ce n’est par l’attrait du fruit défendu.

Les dépositions des témoins sont encore la source la plus féconde du grotesque et du bouffon : il arrive assez souvent que des concierges, cet animal indigène de l’univers parisien, que des gamins de Paris, pétulants et spirituels, que des plaisants de cabaret et de guinguette égayent l'auditoire de leurs réponses, de leurs réflexions ou de leurs colères. La demoiselle qui a vingt-six ans et demi depuis un quart de siècle environ, le fournisseur dont les crédits et les à-compte retardataires ont épuisé la patience, le voisin bavard qui connaît l'histoire du quartier dans ses moindres détails, tous ces gens-là ne manquent pas toujours d’originalité et de drôlerie. Mais on ne saurait trop engager les curieux de se méfier des comptes rendus publiés chaque jour par les journaux de droit, et des anecdotes le plus souvent inventées dont ils établissent le théâtre à la sixième chambre : l’esprit y brille plus que la vérité.

Une nouvelle et nombreuse classe de justiciables s’est présentée plus fréquemment devant la police correctionnelle depuis l’interdiction des maisons de jeu et des jeux de hasard. 11 ne se passe pas de quinzaine peut-être que les commissaires n’aient à opérer des descentes dans ce qu’on nomme des enfers, c’està-dire des tripots de tout étage, où se réunissent, sous le patronage de femmes équivoques, des joueurs de

mauvaise foi et des filles perdues conspirant contre la bourse des voyageurs imprudents qui ne se méfient pas du pharaon et du lansquenet. Les maisons de cette sorte servent de séminaire aux grecs, c’est-àdire à une caste de filous qui trichent au jeu de diverses manières. Les uns substituent aux jeux ordinaires des cartes préparées, biseautées , c’est-à-dire légèrement échancrées, de manière à ce qu’il soit aisé de les reconnaître au simple tact ; les autres exercent leur adresse en mêlant, en faisant sauter la coupe, et en s’assurant les parties par le choix du jeu ; d’autres enfin s’emploient à faire connaître aux compères les jeux des partners au moyen de signes convenus d’avance. C’est à la classe des grecs qu’appartiennent en général ces individus qui vivent dans le plus grand luxe, au iond des plus splendides appartements de la Cfaaussée-d’Antin. On se demande quelles sont les ressources, les soutiens de ces fortunes hypothétiques; d’où viennent et où vont ces météores d’un jour, qui brillent d’un éclat aussi vif que passager. Trop souvent la police découvre la triste vérité, et le problème trouve sa solution sur les bancs de la sixième chambre.

On n en finirait pas, si l’on poursuivait cette revue jusque dans ses derniers détails. Tantôt un vagabond sans feu ni lieu, arrêté la nuit par les patrouilles, de-

Le faux paralytique.

mande le dépôt de mendicité comme un asile ; tantôt un forçat en surveillance vient rendre compte d’une rupture de ban. Ici, c’est un petit mauvais sujet dont les parents renoncent à se charger plus longtemps, et qui va continuer son funeste apprentissage dans les maisons de correction; là, c’est un vieillard ou une vieille femme qui se trouve sans ressources, et pour qui la prison même est un bienfait. Ajoutez à cela les marchands de toute sorte, accusés d’avoir sophistiqué les denrées de première nécessité, ou, suivant le dispositif des arrêts, trompé le public sur la nature des choses vendues ; les ouvriers et paysans qui se sont livrés à des voies de fait, ou qui ont insulté les agents de la force publique, et qui excipent de leur état d'ivresse ; les locataires récalcitrants au moment du terme, qui ont usé de ruse pour opérer un déménagement furtif, et qui ont ainsi trompé la vigilance du Cerbère de la porte. On raconte qu’un de ces derniers coupables, plus heureux que ceux qui comparaissent devant le tribunal, ne laissa pour nantissement du loyer échu, mais non payé, que le quatrain suivant, calligraphié sur la muraille nue :

Créanciers, maudite canaille.

Commissaire, huissiers et recors,

Vous aurez bien le diable au corps,

Si vous emportez la muraille!

La police correctionnelle ressemble, par la multi¬

plicité des causes quOy sont débattues, à ce dédale qu’on appelle la justice civile. Comme elle, elle embrasse l'universalité de la société humaine, et l’échelle des délits dont la répression lui est confiée est immense, depuis le vol, et le vol d’habitude, jusqu’aux altercations tout juste assez graves pour passer du prétoire du juge de paix au tribunal de simple police. On lui renvoie même les rebelles du conseil de guerre de la garde nationale, et, de notre temps, les accusés de délits de presse. La sixième chambre n’en a vu qu’un seul encore, depuis la nouvelle législation : on comprendra le sentiment qui m’empêche d’en parler davantage.

Si l’on ajoute aux deux juridictions criminelles de la cour (l’assises et de la police correctionnelle les araires nombreuses, mais en général sans importance, du tribunal de simple police, on a un total assez respectable d’accusés qui viennent rendre compte de leurs crimes et de leurs fautes à la justice humaine. Mais c’est une espèce de lieu commun que de dire, « à Paris, vingt mille personnes se lèvent tous les matins sans savoir où elles mangeront pendant la journée, où elles coucheront le soir. » L’exagération est flagrante : j’aimerais autant que l’on prétendit qu’il se vole, à Paris comme à Londres, pour quarante millions de francs par année. Voici au surplus

quelques chiffres empruntés aux dernières statistiques. Le nombre des condamnés devant les cours d’assises de toute la France , flotte entie 4,500 et 6,000, ce qui suppose de 7,000 à 8,000 accusés. Les accusations de vols à elles seules forment les trois quarts de ce total: 11 se commet de 800 à 1,000 meurtres , incendies , tentatives d’assassinat, etc. Le reste constitue une fraction minime de faux, de délits politiques, etc. On évalue à douze V) ou quinze cent mille francs Jf le préjudice annuel causé par les voleurs dont la cour d’assises fait justice. Le fait le plus triste qui se produit, dans la distribution des peines, c’est la progression tou- „TltI jours croissante des récidi¬

ves : depuis quelques années le nombre des récidivistes a plus que doublé : il a passé de 800 à 2,000 environ.

11 a déjà été question de la faculté qu’a le jury d’accorder aux condamnés le bénéfice des circonstances atténuantes ; cette amélioration, qui ne remonte qu’à peu d’années, semblait offrir plus d’un inconvénient, et le principal consistait à faire sortir le juré de son rôle. En effet, il ne doit voir que la culpabilité ou l’innocence : la pénalité concerne la cour, qui fait application de la loi. Mais chaque jour le jury déchirait en quelque sorte le voile légal dont le législateur avait couvert la peine pour la dérober à ses yeux, et, lorsque le châtiment lui semblait exorbitant, il préférait acquitter, plutôt (pie de frapper avec trop de rigueur. Depuis l’introduction des circonstances atténuantes le nombre des acquittements a diminué, la répression est devenue plus ferme, tout en se proportionnant mieux à la gravité des fautes. En effet, depuis lors, sur cent accusés, les nombre des condamnations est monté de 59 à 67 ; et, sur ce total, il est à remarquer encore que la société gagne, au lieu de perdre, en sécurité ; car, au lieu de 28 condamnations sur cent accusés, aux travaux forcés, on en a vu jusqu’à 39, sans compter les peines telles que la réclusion, le bannissement, etc.

Grâce aux circonstances atténuantes, si les condamnations ont été plus nombreuses, il y a eu moins de condamnations capitales, et bon nombre de peines

TABLÉ AU t)E PARÎS.

afflictives se sont transformées en peines correctionnelles. Est-ce véritablement un mal? La société at-elle un intérêt réel à ce qu’une peine afflictive soit appliquée à certains faits plutôt qu une peine correctionnelle ? Son principal intérêt n’est-il pas que les

coupables soient punis? 11 est d’ailleurs reconnu maintenant que le régime des maisons centrales est plus rigoureux et plus répressif que celui des bagnes ; il n’y aurait donc que la durée plus brève de la peine qui pourrait lui enlever une partie de son effet d’inti¬

midation ; mais l’efficacité d’une peine est dans la certitude de son application bien plus que dans sa durée; elle est surtout dans le mode de son exécution. Il suffit que la peine soit assez longue pour peser sur la vie du coupable, mais elle ne doit pas puiser toute

Le panier à salade.

sa gravité dans sa durée. La justice n’a donc pas llécbi; elle a même pris dans son application une puissance nouvelle : sa marche a été plus sûre, plus ferme, plus certaine.

Le nombre des affaires portées en police correctionnelle s’élève à plus de 100,000 par an. Ce nom¬

bre se décompose en 18,000 accusations de coups et blessures, 30 à -40,000 vols simples et escroqueries, 20,000 délits de chasse, 10,000 de mendicité, 5 à 6,000 cas d'outrages ou de rébellions contre les agents de la force publique. Mais la moitié au moins de ces 100,000 condamnations n’atteint pas au minimum de

un mois de prison, le plus souvent le tribunal se borne à quelques amendes. Je terminerai cette série de chiffres en donnant le nombre moyen des récidivistes en police correctionnelle : il est de 18 à 20,000 par an.

Ces chiffres prouvent en quelque sorte qu’il ne. faut pas croire à une quantité immense d’acteurs pour ce

L’at'tiche des condamnations.

Les crieurs publics.

drame sinistre qui commence par l’étude approfondie de l’affiche des condamnations, continue par un séjour plus ou moins long dans une prison préventive et par un transport mystérieux au fond du panier à salade, et se termine au crieur public annonçant de sa

voix nasillarde le crime, le jugement, l’exécution, pour un sou, avec la vignette et la complainte.

Je n’ai pas la prétention, en achevant ici la description du Palais de justice, d’avoir tout dit sur ce monde renfermé dans un autre monde. Observons seu¬

lement l’étrange Composition de celte île de la Cité, où se trouvent côte à côte les trois éléments fondamentaux de toute société : l’église, le tribunal et la prison; Notre-Dame, le Palais de justice et la Conciergerie. C’est à juste titre que la Cité est le noyau de Paris.

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