LE PONT-NEUF
e éclipse de maître chiens ,
Avant d’abandonner la Cité, disons quelques mots des quais qui la bordent.
Le quai de l’Horloge, dont la longueur est de 332 mètres, fut commencé en 1580 et ne fut terminé qu’en 1611. Les boutiques de ce quai étaient autrefois occupées par des perruquiers. Aujourd’hui il est habité par un grand nombre d’opticiens ; de là le nom qu’on lui donne quelquefois de quai des Lunettes. 11 a été aussi appelé quai des Morfondus, en raison de sa situation exposée au vent du nord, qui glace et morfond les piétons pendant l’hiver. Il doit son appellation officielle à l’horloge du palais qui était placée sur la tour, faisant face au pont au Change.
Le quai Napoléon, long de 428 mètres, fut commencé le 4 ventôse, an xu et ne fut terminé qu'en 1811.
Jusqu’en 1834 il s’était appelé quai de la Cité.
Les deux quais du côté du midi sont le quai des Orfèvres et celui de l’Archevêché.
Le premier était encore au seizième
siècle un terrain en pente qui régnait le long de la rivière. Il aboutissait aux murs qui entouraient le Palais de justice et son jardin. Le quai ne fut commencé qu'en 1580. Sauvai nous apprend qu’en 1603 deux maçons entreprirent la continuation des travaux de ce quai à raison de cinquante-quatre livres la toise. Pin 1643 il était achevé. C’était là, nous l’avons déjà dit, que s’était établi un grand nombre d’orfévres dont la corporation formait un des six premiers corps
des marchands de Paris. La communauté des orfèvres datait de 1330, sous Philippe le Bel; ses statuts étaient de 1343. La longueur de ce quai est de 366 mètres.
Une partie du quai de 1 Archevêché se nommait au treizième siècle ta Motte aux papelards ; un siècle plus tard, ce quai était réuni à l’emplacement dit le Terrain et en portait le nom. Il fut enfermé par la suite dans le jardin des chanoines de Notre-Dame. En l’an xn il reçut le nom de quai Câlinât. Nicolas Catinat, né à Paris en 1637, après avoir suivi pendant quelque temps la profession d’avocat, avait embrassé la carrière des armes, et, phénomène étrange pour le temps, il était arrivé par sa valeur et son propre mérite aux plus hauts grades. Il avait été fait lieutenant général en 1 688 et maréchal de France en 1 693. Napoléon, en donnant à ce quai le nom de Catinat, avait voulu honorer la mémoire du héros de Staffarde et de la Marsaille.La longueur du quai de l’Archevêché est de 340 mètres. Passons maintenant au Pont-Neuf, illustré par la célèbre statue de Henri IV.
Statue équestre de Henri IV sur le terre-plein du Pont-Neuf.
15 Cent. LA LIVRAISON. — 61” ET 62" Livr
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu. 60
PARIS. TVP. DK FïRMIN DIOOT, 56, RUE JACOB
20 G. par la poste,
Jusqu’au règne de Henri III , le faubourg Saint- Germain ne comptait aucune maison considérable. Tous les palais des princes , ainsi que les hôtels des grands seigneurs, étaient situés dans le quartier où s’élevait le palais même du roi. Vers cette époque, on commença à ouvrir quelques rues nouvelles dans ce faubourg, et l’on y bâtit plusieurs belles maisons qui furent habitées par les gens de qualité. La partie de la ville proprement dite qu’on nommait le taubourg Saint-Honoré , se couvrit aussi de magnifiques hôtels jusqua la clôture nouvelle commencée, de ce côté, sous Charles IX. Les relations entre les deux rives devinrent naturellement plus fréquentes qu’auparavant, et l'on sentit plus que jamais l’inconvénient d'une communication qui ne pouvait avoir lieu que par le pont Saint Michel ou par bateau. Pour rendre cette communication plus facile, le roi résolut de faire bâtir un nouveau pont à la pointe de l’ile du palais.
Le samedi 31 mai 1578, après avoir vu passer le convoi superbe de ses deux mignons Maugiron et Quélus, tués en duel, comme chacun sait, le roi
Henri 111 , accompagné de sa mère Catherine de Médicis, de Louise de Lorraine-Vaudemont, son épouse, et des principaux magistrats de la ville , vint solennellement poser la première pierre du Pont-Neuf. La physionomie du monarque, empreinte d’un profond chagrin, tit dire à des rieurs qui l’observaient, que le nouvel édifice serait nommé Pont des Pleurs. Jacques Androuet du Cerceau fut le premier architecte du Pont-Neuf, et il reçut cinquante écus pour ses honoraires. L’ouvrage était encore peu avancé lorsque la guerre civile éclata.
Le pont ne fut achevé que sous le règne suivant. Henri IV, au milieu des grands et utiles projets qu’il formait pour le bien de son peuple, n’oublia pas l’embellissement de sa capitale, et mit au nombre des premières constructions qu'il y fit exécuter la continuation des travaux du Pont-Neuf. Ces travaux furent achevés en 1604.
Ce pont différait des ponts modernes par la courbe de ses arcs et par sa construction en dos d’âne, que les architectes du temps adoptèrent comme présen¬
tant le plus de garanties de solidité. Le Pont-Neuf a été longtemps considéré comme un des plus beaux de l’Europe : en réalité, ce n’était qu’une construction lourde et irrégulière ; il est porté sur douze arches de plein cintre qui se partagent inégalement des deux côtés de la pointe de file du palais. On en compte sept sur le grand cours de l’eau , cinq sur le bras de la Seine du côté du quai des Augustins.
Le 20 juin 1603, le roi Henri IV voulut traverser le Pont-Neuf, bien qu’il ne fût pas encore terminé, et malgré les dangers qui pouvaient résulter de cette détermination. Le Journal de Henri IV rapporte ainsi ce fait : « Le vendredi, le roi passa du quai des Augustins au Louvre par-dessus le Pont-Neuf, qui n’étoit pas encore trop assuré , et où il y avoit peu de personnes qui s’y hasardèrent. Quelques-uns , pour en faire l’essai, s’étoient rompu le cou et tombés dans la rivière; ce que l'on remontra à Sa Majesté, qui fit réponse (à ce que l’on dit) qu’il n’y avoit pas un de ceux-là qui fût roi comme lui. » Ce pont fut achevé par l’architecte Charles Marchand.
L’anecdote suivante, qui a couru tous les vieux almanachs, se rattache à la construction du Pont-Neuf : En homme visitait les travaux, affectant de prendre des mesures et de faire des calculs d’un air capable. L’architecte, croyant avoir affaire à un connaisseur dont il espérait tirer un bon avis, l’invite à dîner, et lui demande après le repas ce qu’il pense de son plan, et pourquoi on l’avait vu si occupé à prendre des mesures. — Je pensais, dit notre homme, que vous aviez bien fait de construire le pont en travers du fleuve; car, si vous l’aviez construit en long, on n’en aurait jamais vu la fin.
Toutes les classes de la population semblaient se donner rendez-vous sur le Pont-Neuf, qui devint bientôt la communication la plus fréquentée, et offrit la promenade la plus variée de Paris. A toute heure du jour, une foule active, remuante, sans cesse renouvelée et toujours bruyante, encombrait les trottoirs. A côté des petits marchands qui sc tenaient sur le Pont-Neuf s’élevait le théâtre de Mondor et de Tabarin ; on y voyait aussi le spectacle d’un nommé Dési¬
re l'or.t-Kcuf, de la rive droite il la pointe de la Cité.
derio Descombes, qui affectait, pour se donner une réputation desavant , de ne prononcer que des mots techniques français ou latins, que le public n’entendait pas plus que lui-même. A côté de ce charlatan se trouvait maître Gonin; sa dextérité sans exemple, qui divertissait les Parisiens, a immortalisé son nom, sous lequel on désigne encore quelquefois les fourbes habiles. Le peuple qualifia souvent le grand cardinal Armand Duplessis de Richelieu de maître Gonin. Près de ce pont, en face de la rue Guénégaud, Brioché avait établi son spectacle de marionnettes. Le poète Berthaud, auteur d'un ouvrage en vers burlesques sur la ville de Paris, s’exprime ainsi en parlant du Pont-Neuf :
Rendez-vous des charlatans,
Des félons, des passe-volans,
Pont-Neuf ordinaire théâtre ,
Des vendeurs d’onguents et d’emplâtre.
Séjour des arracheurs de dents,
Des tripiers, libraires, pédants ;
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D'entremetteurs de demoiselles,
De coupe-bourse, d’argotiers.
De maîtres de sales métiers,
D’opérateurs et de chimiques, lit de médecins purgiliques,
De lins joueurs de gobelets,
De ceux qui vendent des poulets.
On aura une idée de l’esprit grossier des parades qui avaient lieu à cette époque sur le Pont-Neuf par l'extrait suivant :
Tabakin. Enfin, j’ai tant fait que nous ferons le banquet; je n’eusse su au monde faire une meilleure rencontre. C'est maintenant la difficulté de dresser les préparatifs. Le sieur Piphayne s’est mis en frais à cause de ses noces : il m’a donné vingt cinq écus pour aller donner ordre aux provisions de gueule. 11 me faut premièrement avoir pour cinq écus de salade, pour cinq écus de sel, pour cinq écus de vinaigre, pour cinq écus de raves, pour cinq écus de clous de girofle. Voilà qui est bien; mais je n’ai ni pain, ni vin, ni viande. Il vaut mieux faire mon calcul autrement; j aurai pour cinq écus de vin, pour cinq écus de pain, pour cinq écus de salade, pour cinq écus de champi*