CHAPITRE XXVII
CE PONT-NE U h
gnons et pour cinq écus de tripes; mais, malheureux, tu n'as pas de moutarde, il faut que mon calcul ne soit pas juste. J’aurai donc pour cinq écus de pieds de pourceaux, pour cinq écus de cerises, pour cinq écus de confitures, pour cinq écus de jambons et pour cinq écus d'andouilles. Il faut que je m’avance pour aller à la boucherie ; mais à propos, je ne sais pas le chemin, il me faut le demander à Francisquine que voici. Ma commère, je vous prie de m’enseigner le chemin de la boucherie.
Francisquine lui offre deux pourceaux qu’elle a dans son sac pour vingt écus. Tabarin accepte le marché, et dès qu’il va chercher ce qui lui est nécessaire pour tuer ces pourceaux, il rencontre Piphayne, lui rend compte du marché qu'il vient de conclure, et revient habillé en boucher. 11 découvre l’un des sacs, et, pensant voir un pourceau, trouve Lucas.
Piphayne. Oimé, quel miraculé ! Prodigio grandé qui paraisse.
Lucas. Au meurtre! On veut m’égorger. Je suis Lucas et non un porc.
Tabarin. Yadé, sac à noix! Voilà un pourceau qui parle.
Fristelin, qui est dans l’autre sac. Songez à moi, mes amis, je suis mort.
Tabarin. En voici encore un qui est dans ce sac. Prodige ! Messieurs les pourceaux sautent de tous les côtés. Je n’en demeurerai pourtant pas là. Il faut que je vous étrille. Vous êtes cause que je perds un bon souper. ( Tous se battent.)
En l’honneur de l’esprit de Tabarin et du goût de nos ancêtres, il faut observer que ce passage reproduit seulement la situation des personnages. Aucun des acteurs n’apprenait de rôle; chacun d'eux se laissait aller à sa verve, et c’était dans les allusions, les pantomimes, les grimaces et les coups que se trouvait le principal mérite du spectacle.
On sait que les vieux airs désignés encore aujourd'hui sous le nom de ponts-neufs ont été ainsi appelés parce que c’était sur ce pont que les chanteurs, bateleurs et saltimbanques les chantonnaient devant la foule attentive.
Voici une romance du temps :
Que je me plais soubs votre loi !
Clitoris, sitôt que je vous voy,
Ma joye est sans seconde;
Car vous avez je ne say quoi Qui charme tout le monde.
Je scay bien qu’un roi seulement
Est digne d'être vostre amant,
O ma donlce cruelle;
Mais si je faux en vous aymant,
Au moins la faulte est belle.
Tabarin n’avait pas toujours cette allure sentimentale; et je serais bien embarrassé s’il me fallait absolument citer ici quelques-unes de ses chansons plus que grivoises.
C’était encore sur le Pont-Neuf qu’on chantait la fameuse chanson des droites, qui n’avait pas moins de quarante et quelques couplets :
Qui veult ouyr une chanson De tous les drolles?
Amassez-vous, bons compagnons;
Qtl’on vous entoile,
Le, Font-Neuf, de la pointe de la Cité à ta rive gauche.
Tant les petits que les grands,
Sans nulles faultes,
Mes drolles, mes drolles,
Venez trestous, qu’on vous entoile.
La physionomie du Pont-Neuf changea peu sous Louis XIV et sous la régence du duc d’Orléans; plusieurs gravures qui nous restent de ces époques font assez bien connaître quels étaient les personnages qui le fréquentaient. Nous avons sous les yeux une estampe que nous essayons de calquer à la plume.
On voit, à droite, un arracheur de dents, entouré de compères qui ont l’air d’approuver les paroles et les gestes du dentiste orateur ; le malheureux patient, qui tient sa mâchoire dans ses deux mains, nous rappelle la chétive existence et la triste destinée d’un pauvre poète qui, exténué de faim et sans ressource, allait sur le Pont-Neuf demander à un charlatan qu’il lui arrachât deux dents moyennant dix sous, avec promesse de déclarer hautement aux assistants qu’il ne ressentait aucune douleur. Plus loin, on aperçoit
deux individus qui suivent un honnête flâneur; ils attendent le moment favorable pour le débarrasser de son argent . On nommait ces industriels des coupe bourses, parce qu’ils coupaient avec adresse et légèreté les cordons des bourses que les hommes et les femmes portaient à leurs ceintures. A gauche, au milieu d’un groupe de badauds, un homme qui pérore ; son costume et sa tournure annoncent un militaire gascon. C’est un racoleur; il paraît dire aux quatre paysans qui le dévorent des yeux : Mes amis, la soupe, l’entrée, le rôti, voilà l’ordinaire du régiment; mais, je ne vous trompe pas, le pâté et le vin d’Arbois, voilà l’extraordinaire. A côté de ce groupe modèle, des jeunes gens qui se heurtent en riant, en chantant : ce sont des étudiants ou des clercs; à l’extrémité orientale du pont, deux duellistes se battent à outrance; le guet arrive l’arquebuse au poing, et les met d’accord en les arrêtant tous deux. Une nuée de mendiants, parés de leurs infirmités d’emprunt, et venus de la cour des Miracles, se cramponnent aux portières des
carrosses qui se dirigent rapidement vers le Louvre. A la seconde arche, du côté de l’École, on aperçoit la pompe dite la Samaritaine.
C’était au moyen de cette pompe que l’eau était distribuée, par divers canaux, au Louvre, aux Tuileries et au Palais-Royal. Construite sous Henri IV par le flamand Jean Lintlaer, elle tombait en ruines au commencement du dernier siècle; on la répara, et il circula à ce sujet, à cette époque, plusieurs couplets parmi lesquels nous choisissons le suivant :
Arrêtez-vous ici passant.
Regarde/, attentivement ,
Vous venez la Samaritaine Assise au bord d’une fontaine;
Vous n’en savez pas la raison :
C’est pour laver son cotillon.
Ce monument fut entièrement reconstruit en 1772 : il se composait de trois étages, dont le second était au niveau du pont. Les faces latérales étaient percées de cinq croisées. Sur la face principale, et dans un enfoncement en forme d’arcade, avait été placé le cadran
d'une horloge à carillon. On voyait au-dessous, avant la révolution, un groupe en plomb doré qui représentait Jésus-Christ et la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Ce puits était figuré par un bassin dans lequel tombait une nappe d’eau Sortant d une coquille.
Les deux figures, plus grandes que nature et d une méd ocre exécution, étaient de deux sculpteurs de l’Académie, Bertrand et Frémin. On lisait au-dessous l’inscription suivante, tirée de 1 Écriture:
Fons liortorum,
Futeus aquarum viventium.
Au-dessus du groupe s’élevait un campanille en charpente, revêtu de plomb également doré, dont la lanterne renfermait les timbres de l’horloge et ceux qui composaient le carillon. Avant la révolution, ce petit bâtiment avait un gouverneur, parce qu’il était considéré comme maison royale. 11 a été entièrement démoli en 1813.
La pointe de File de la Cité, vis-à-vis la place Dauphine, et qui est comme l’avant de ce grand vaisseau (on sait que l’île de la Cité a l’aspect d’un navire), forme une espèce de môle carré an milieu duquel lut placée, en 1614, la statue équestre de Henri IV, sous la régence de Marie de Médicis. Elle était posée sur un piédestal de marbre blanc. Aux quatre coins étaient attachés des trophées d armes et des esclaves en bronze, de grandeur naturelle, représentant, dit Sauvai, les quatre parties du monde, le tout soutenu par un soubassement de marbre bleu turquin. Cette statue était l’œuvre de Jean de Bologne, qui ne l’acheva pas entièrement. Elle fut terminée par Pierre Tacca, son élève.
Ce ne fut qu’en 1653 que furent achevés, sous le ministère du cardinal de Richelieu, les ornements et les bas-reliefs, qui étaient au nombre de cinq et représentaient plusieurs événements remarquables ou glorieux de la vie du bon roi. A droite, la prise d’Amiens par les Espagnols, et celle de Montmélian en Savoie; à gauche, les batailles d’Arques et d’Ivry. Sur la face, l’entrée triomphale de Henri IV dans la ville de Paris.
Il n’y a rien autre chose à dire de toutes ces sculptures, sinon que les meilleures étaient d’une grande médiocrité; cheval et statue étaient d’un style roide et lourd. Les captifs de bronze et les bas-reliefs ne valaient pas mieux que le monument dont ils étaient la décoration.
Ce fut sur le Pont-Neuf, et devant la statue de Henri IV, que fut traîné par la populace le cadavre de Concini, si connu sous le nom de maréchal d’Ancre. Ce fut là que furent bridés ses restes défigurés. Cette même populace, si furieuse contre le maréchal d’Ancre après sa chute, avait cependant beaucoup aimé, au temps de sa faveur, cet Italien, qui, avant les troubles, lui donnait des fêtes, des tournois, des carrousels, dans lesquels il brillait, disent les mémoires du temps, étant beau cavalier et adroit à tous les exercices.
Pendant près de deux siècles, le souvenir de Henri I V fut cher au peuple de Paris, et sa statue était pour ce peuple l’objet d’une sorte de culte. Dans les premiers jours de la révolution, on l’avait vu forcer les passants à s’agenouiller devant l’image de ce roi. Un an plus tard, la statue du Pont-Neuf disparaissait devant le décret de l’Assemblée constituante.
Ce fut le 23 avril 1814 que le conseil municipal arrêta que la statue de bronze de Henri IV serait rétablie à l’endroit même où elle avait été abattue. Une souscription nationale fut ouverte à cet effet . L’exécution de cette œuvre fut confiée à M. Lemot. Le 28 du mois d'octobre 1817, Louis XVIII posait la première pierre du monument , et le 23 août de l’année suivante il en faisait 1 inauguration avec une pompe toute royale et au milieu des acclamations de la foule.
C’est un monument d'un bon style et d'un dessin correct. L’artiste a su allier la beauté des formes à la vérité de l’attitude, la noblesse et la ressemblance des traits à la franchise et à la naïveté de l’expression; le mouvement du cheval est hardi.
Les bas-reliefs qui ornent le piédestal sont l’œuvre du même artiste ; ils représentent, au côté méridional, Henri I\ faisant distribuer des vivres aux habitants
de Paris réfugiés dans son camp; au côté septentrional, le roi, déjà entré en vainqueur dans sa capitale, s’arrêtant au parvis Notre-Dame, et là donnant ordre au prévôt de Paris de porter à ses habitants des paroles de paix et d’oubli.
Reprenons l’historique du Pont-Neuf.
11 faut croire cependant que maître Tabarin abusa de son pouvoir à tromper le public, car une ordonnance du parlement de Paris, du 8 août 1634, détendit ipie les charlatans s’établissent désormais sur le
La Samaritaine.
Pont-Neuf; et l’ordonnance fut exécutée pendant quelque temps. Mais le goût public fut plus fort que la loi, et l’on vit de nouveau les théâtres et les filous fréquenter le Pont-Neuf.
Le Pont-Neuf est orné sur les deux faces d’une corniche très-saillante dans toute sa longueur; cette corniche est supportée par des consoles en forme de masques, de satyres, de sylvains : quelques-uns de ces ouvrages sont attribués à Germain Pilon. En 1775, on fit à ce pont de grandes réparations pour
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Le tondeur de chiens.
abaisser et rétrécir les demi-lunes qui , s’élevant à l’aplomb des piles, laissaient un emplacement vague ordinairement rempli d'immondices. On y construisit également vingt loges ou boutiques sur les dessins de Soufflot. Dans les années 1820 et 1821, la pente de ce pont fut adoucie. En 1836 et 1837 l’administration a fait exécuter des travaux de restauration des pieds droits de sept arches; enfin, à l’heure qu’il est, on est occupé à restaurer ce pont complètement. La circulation des voitures dans Paris ayant acquis une
dimension presque effrayante, l’autorité dut se préoccuper des voies de communication. L’ingénieur des ponts et chaussées M. Lagallisserie, qui avait abaissé le pont des Tournelles, et qui avait conduit si heureusement ces travaux de restauration, fut chargé parla ville de présenter un projet pour le Pont-Neuf. Ce projet approuvé, on procéda à l'exécution, et, par un ingénieux échafaudage, la circulation ne fut pas entravée. On ne se doute pas en passant sur ce pont qu’une population d’ouvriers est occupée à baisser les arches et à consolider les piles. Les matériaux sont approchés au moyen d’un chemin de fer suspendu au-dessus du tleuve, et la navigation n’est point interrompue.
Si la physionomie actuelle du Pont-Neuf, ce grand trait d’union de la rive droite à la rive gauche n’est plus ce qu’elle était jadis, elle est toutefois très-intéressante encore, et l'observateur peut faire une large moisson en se promenant pendant une heure ou deux sur les trottoirs toujours piétinés par la foule. Le Pont- Neuf est au,ourd’hui la patrie des petits industriels.
Comme le soleil , l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de l’astre, combien de plus petits ou de moins habiles qui n’ont qu'un pauvre rayon ou même un terne reflet !
Au matin de la vie, chacun part avec son bagage d’espérances pour cette périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée et toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre reste en chemin. Voyez d’abord ce vieux bonhomme déguenillé et sa digne épouse assis dès le matin sur de vieilles chaises placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV ! La partie inférieure de ce siège grossier est fermée , et forme une boite; au milieu du dossier est fixé un poteau qui s’élève vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent et miaulent : Bisson et sa femme tond les chiens — coupe la queue aux chats — et va-t-en ville.
On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen de cette bohémienne industrie. C’est à peine si, au fort de la canicule, on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze cents francs, amener, par-ci par-là, un client, ou plutôt un patient, à ces estimables barbiers de la race canine ; et encore l’opération n’estelle guère mieux payée qu’une barbe ou une coupe de cheveux humains! Comment donc font-ils pour vivre?... C’est ici que l'industrie a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Bisson et sa femme travaille rarement sur le trottoir du Pont- Neuf, il faut croire que, plus souvent, il va-t-en ville, qu’il a des pratiques assez bien douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile, trouvant trop roturier, trop peuple de venir s’étendre sur le dos, les quatre pattes en l’air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un peu plus aristocrates que cela! — Aux profits de cette clientèle secrète, Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et des descendants de ceux-ci. Le caravensérail dans lequel ils enferment leur marchandise vivante, c’est précisément cette espèce de boîte que forme la base de leur chaise : c’est là que le petit chien et le jeune chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure intelligence, de la maigre bouillie qu’on leur distribue deux fois par jour, jusqu’à ce qu’un chaland compatissant les retire de ces limbes ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique.
Bisson et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en est le Purgon, si le cas l’exige; il en est le Fleurant, si la maladie le prescrit. Le malade succombe-t-il,, il se charge de ses funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre sa peau... Que Dieu nous garde de