‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 148 sur 230 · CHAPITRE XXVII. — LE PONT-NEUF · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII. — LE PONT-NEUF

sonder plus avant ce mystère! Honnêtes gargotiers des barrières et des tapis francs, servez chaud, et ([lie vos pratiques digèrent en paix !!!

Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens: il conduit ses pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de natation et de propreté. L’hiver, il remplace cette branche impossible de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales, telles que celle de

Le marchand de chaînes de sûreté.

commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons, il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas, et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de renards de Russie. Plus d’une sensible lorette qui pleure son angora défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d’un manchon, ou au bas de sa robe en façon de garniture fourrée!

O mystères de l’industrie !

Voici maintenant un industriel plus hardi, plus hâbleur, plus malin, le marchand déchaînés de sûreté. C’est sur les larges trottoirs du Pont-Neuf, et aussi sur les boulevards, qu’il établit le plus volontiers son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots). Ces bohémiens modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou empruntée à quelque marchand d’habits du Temple ; ils portent d’incroyables cravates et des paletots de l’avant-dernière mode. . . La société commerciale et industrielle se compose de trois co-intéressés, ou , si l’on aime mieux , de trois compères. Le plus distingué des trois par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se cou sacre à la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages, la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté ; c’est le marchand. Un second , celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l’attitude d’un amateur; il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais son regard guette au loin l’approche de l’ennemi ; ce second associé remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin , vêtu plus simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête qu’il peut, il se grime autant que possible en candide provincial , en chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l’éventaire et semble écouter d’abord avec une certaine méfiance l’énumération des mérites de la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s’arrêtent, il les regarde avec un demi-sourire d’incrédulité et semble les consulter tacitement pour savoir s’il doit croire tout le bien qu’il entend dire de cette fameuse chaîne de sûreté.

« Voyez, monsieur, lui dit le marchand d’une voix d ’aboyeur; voyez, monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n’en coûte rien; chaînes de sûreté en

caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour garantir les montres, lorgnons et (laçons contre les tentatives des voleurs ! Voyez , monsieur , 50 centimes, les chaînes de 25 sous ! 75 pour cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez, monsieur; achetez, monsieur. »

Et le vendeur met dans la main de l 'allumeur (c’est la qualification de ce troisième associé ) une de ses merveilleuses chaînes. Celui-ci feint de ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui criant : «Examinez, monsieur; la vue n’en coûte rien! » L’honnête allumeur examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s’assurer de sa force et de son élasticité ; peu à peu sa physionomie prend une expression de confiance , d’admiration ; et , entraîné par la qualité supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché... ma foi ! il dit au marchand : « Je la prends. » 11 se la fait envelopper, la met dans sa poche, paye ostensiblement 50 centimes et s’éloigne. Quand il a fait dix ou quinze pas, il revient , remet la chaîne sur l’éventaire, reprend ses 50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les mêmes formalités. Si un badaud , allumé par l’exemple du compère, achète après lui une chaîne, l’opération a réussi ; sinon , c’est à recommencer indéfiniment, jusqu’à ce que le guetteur souffle tout bas ce mot d’alerte : « Gare la rousse (la police) ! »

Aussitôt, et en un clin d'œil, l’éventaire est plié, mis sous le bras comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s’établir à cent pas plus loin, 'et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu’un chaland sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa montre dans son gousset : preuve irréfragable de l’utilité de la chaîne.

Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table vineuse l’inventaire de

associés ne vivent pas en s’achetant réciproquement des chaînes de sûreté , nos industriels laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer à la clarté du gaz à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de contre-marques. Si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois intéressés, Vallumeur endosse une blouse et devient ouvreur de fiacres à la porte des théâtres et des concerts : il place un petit tapis ou son mouchoir sur la jante de la roue pour garantir contre la souillure de la boue la robe de la

Le marchand de marrons.

leurs opérations : il se trouve souvent que le vendeur a vendu soixante chaînes, bien qu’il n’en ait que vingt-cinq dans sa boutique, et qu’en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de commerce, s’explique et se résout par un mot : — les soixante chaînes vendues par l’associé vendeur ont été achetées par l’associé allumeur.

Le mystère est expliqué. Cependant, connue trois

L’astronome en plein vent.

bourgeoise ou le paletot du bourgeois, qu'il appelle invariablement mon prince, mon général ou mon maréchal de France. Le bourgeois est flatté, et il donne à l’industriel quelques doubles décimes, que celui-ci verse plus ou moins fidèlement dans la caisse sociale.

A quelques pas plus loin, un jeune et savant astronome vient, chaque soir, demander à l’industrie les profits que la science seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d’un bonnet grec et revêtu d’une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée témoigne de la part de celui qu’elle couvre un profond mépris pour les futilités de la mode , établit ,

:i l’heure où le gaz s’enflamme dans les lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du Pont-Neuf.

Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner l’utile récréation de voir des montagnes dans la lune ou de découvrir une comète et sa queue non prévues par les savants de l’Observatoire.

Un vénérable pair d’Angleterre, de passage à Pans, se livre à ces recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que les voleurs ii la lire ne fassent pas des explorations d’un autre genre : dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa I vue et son attention voyagent dans l.i lune.

Dans l’encoignure du quai se tient aussi le mar- ! chaud de marrons exposé aux rafales de la bise , aux tourbillons de la neige , aux ondées capricieuses de i f averse : il est vrai qu il a pour se réchauffer son large brasier toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le cœur compatissant, il laisse le pauvre entant ranimer ses membres transis à la bienfaisante chaleur de son fourneau; on le voit même jeter de temps en temps quelques marrons brûlants dans le bonnet du petit exilé, et lui fournir ainsi un dejeuner réparateur.

Puis, il y a aussi le marchand de pastilles du sérail, le marchand de montres à trente-cinq centimes, le marchand de couteaux à papier, le marchand de mètres, et aussi ce petit homme rouge qui distribue aux passants des adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs; cet homme était né certainement pour être distributeur d’adresses: quelle dextérité ! quelle prestesse de mouvements ! Il ne laisse pas passer un piéton sans lui mettre dans la main ses prospectus exigus; et Dieu sait s’il en passe, et Dieu sait s’il en donne!..,

Il y a de la vocation, de l’art dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants n’apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier, qui est, par le fait, la personnification moderne de l’antique et

mythologique renommée, aujourd’hui déesse de la réclame et de l’annonce. Il n’a pas pris le costume suranné et beaucoup trop léger de sa devancière aux cent voix, mais il s’est composé un uniforme spécial et ingénieusement allégorique : le pantalon et le gilet

rouge de ce demi-dieu de la publicité, la forme conique de son chapeau, recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite de ses protégés et les qualités de leurs marchandises.

Qui passe encore dans cette lanterne magique delà petite industrie errante? C’est le marchand de mottes à brûler, poussant devant lui son chantier ambulant; c’est le commissionnaire avec sa veste de velours et sa plaque de cuivre, serviteur public et universel; tantôt portefaix robuste, il porte sur ses crochets tout le mobilier de la jeune grisette ou du pauvre surnuméraire ; tantôt porteur d’eau, il distribue à domicile les dons de Neptune; tantôt scieur de bois, il exerce son rude travail sur la voie publique, encombrant le trottoir et la chaussée des fragments de hêtre et de chêne, sans trop ménager les jambes des passants, mais réservant toujours fidèlement la plus grosse bûche pour la portière qui lui procure la pratique; il est enfin discret messager d’amour, et remplit les serviables fonctions du dieu Mercure en culotte de velours, en casquette et en gros souliers ferrés.

En cherchant bien , nous rencontrerons encore le marchand de dattes , honnête indigène faubourien qui se déguise en Turc pour prouver l’origine orientale de sa marchandise. Le marchand de dattes est un des industriels qui frappent le plus l’imagination des enfants par la magnificence et l’étrangeté de son costume ; c’est le dernier Turc des mascarades du temps de l’Empire, dans lesquelles on voyait tant de Turcs revêtus de vestes enjolivées d’un magnifique soleil en papier doré. Celui-ci a un turban, quoique le turban n’existe plus même à Constantinople; il a des bottes molles qui ressembleraient assez à celles des Maures, si elles n’avaient au sommet un gland qui rappelle un peu trop les bottes à la Souvarow, si fort à la mode sous le Directoire. Le pantalon est plus conforme à la couleur locale , c’est celui que nos spahis ont emprunté aux cavaliers africains. Pendant l’hiver le mar¬

chand de dattes, pour se garantir du coriza, porte un col de crinoline. 11 est généralement bel homme ; puis nous trouvons aussi un autre industriel, chargé d'une espèce de carquois garni de cannes assorties:

Le marchand de dattes.

il poursuit le passant, lui en met une dans la main, puis tend la sienne en lui réclamant 17 sous. Sur cent essais de ce genre, on lui rend quatre-vingtdix-neuf fois sa canne. Un étudiant de première année , un apprenti commis de nouveautés, un jeune

Porteur d’eau.

Commissionnaire

poète tragique nouvellement débarqué, se laissent de temps en temps séduire par l’appât de ce merveilleux bon marché! Ils examinent d’un œil complaisant cet accessoire obligé d’un négligé fashionable ; ils le touchent, le caressent de la main , observent la tête et le

bout... le frappent sur l’asphalte, essayent de faire plier l'objet en négociation... mais fort souvent l’objet ne plie pns et rompt. «Voilà une canne vendue : payez les 17 sous... Vous avait-on dit que la canne pliât?» Là-dessus, le monsieur, honteux et confus,

débourse la somme, et poursuit sa promenade en faisant le beau avec ses deux fragments de canne dans les deux poches de sa tween indigène.

Les jours oîi le temps est menaçant, le marchand de carmes se transforme en marchand de parapluies.

Page 1