CHAPITRE XXVII. — LE PONT-NE l’F
Le marchand de crimes et d'accidents débite au prix fixe d un sou la relation de tous les événements
tragiques que rapportent chaque matin les journaux judiciaires : les assassinats, les empoisonnements, les suicides, les exécutions capitales, les procès de la cour d’assises, sont annoncés à grands cris par cet
oiseau de malheur. Dans les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée ou (pour la nommer de son nom technique) le canard , est illustré d’une gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons , à ce sujet , un fait qui peut donner une juste idée de l’authenticité de ces ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a quelques années par la cour d’assises de Paris , les marchands de crimes vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l’acte d’accusation et de l’arrêt rendu contre les coupables. Go canard était orné des portraits des cinq principaux accusés ; au premier coup d’œil que nous jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné de trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les plus recommandables ; le système de Lavater était complètement démenti : mais , en examinant avec plus d’attention ces portraits véridiques, nous reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et les quatre forcenés ses complices n’étaient autres que M. de Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayelte.
Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en criant le bulletin d’une victoire , d’un beau fait d’armes de nos soldats d’Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de Mazagran ; mais, par les mœurs pacifiques du système qui nous régit, le marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les bulletins de victoire sont rares; en revanche, les crimes sont nombreux !
Le marchand de mort-aux-rats crie moins fort , mais s’aperçoit de plus loin que son confrère en industrie. A l’instar de la marchande de lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue per¬
che au haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes victimes. Les chats le regardent
passer d’un œil de convoitise. N’allez pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n’ait d’autres moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la pendaison : ceci est tout simple¬
ment un supplice posthume, et cette sorte de gibet qu’il promène ainsi dans les rues n’est autre chose que son enseigne : le brave homme n’use pas non plus du poison, arme lâche et dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes ! Le procédé destruc¬
teur du tueur de rats est tout classiquement la souricière, le piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans les horribles angoisses de la captivité et dans la terrible
incertitude de sa destinée prochaine et inévitable.
Le marchand de mort-aux-rats est lui-même aujourd’hui dans une perplexité fort grande. Son industrie est menacée par deux concurrents redoutables. Il a appris qu’une société en commandite pour la des-
TABLEAU DE PABIS.
truction do tous les rats, venait de se former à Paris, avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son but, si elle détruit tous les rats de France, et qu’un cordon sanitaire formé d’une armée de chats défende les frontières contre une invasion de rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières? Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons?
Son avenir l'inquiète beaucoup.
Mais ce n’est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien anglais Billv, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves, et avait promis d’en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d’entente cordiale. Depuis qu’on lui a parlé de cela , le pauvre homme entend japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.
Voici la marchande de petits moulins, traînant avec elle l’enfant peut-être volé qui doit appeler la charité des passants ; puis le vendeur de cocottes, qui étale ses volatilles de carton emplumé sur le parapet, — à deux sous les cocottes, — et il fournit les grains de mil par dessus le marché. Cet industriel est ordinairement un ancien brave que les loisirs de la garnison ont rendu paresseux ; un état régulier l’ennuierait, il aime mieux croire à la Providence et à ses pratiques enfantines.
Compter les petits métiers qui pullulent dans la grande ville, autant vaudrait énumérer les sables de la mer. Le petit métier commence partout et ne s’arrête nulle part; c'est lui qui crie sous vos fenêtres, qui marche à vos côtés dans la rue; le petit métier vous tend la main quelquefois; dans l’occasion il se fait mendiant, mais bohémien jamais. Il est classé, il a sa plaque, la patente du petit métier : qu’il vende des allumettes, des épingles ou des sucres d’orge, ou même que le petit métier ne vende rien du tout, ne vous hâtez pas trop de le mépriser.
Quoique le ramoneur se rencontre moins sur le Pont-Neuf que partout ailleurs, rien ne nous empêche d’esquisser sa silhouette en passant :
C’est un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le Piémont, le duché de Parme envoient tous les ans sous notre ciel brumeux , eux , pauvres enfants éclos sous le soleil du midi ;
« Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout le monde est riche; ici nous n’avons pas assez de pain pour vous tous. »
L’enfant pleure; sa mère l’embrasse; son père le bénit; ses petits frères et ses petites sœurs envient son sort... car il va voir Paris! Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin !
Il part le cœur gros ; mais l’espoir le soutient, l'encourage... Bien souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu, et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Niais bientôt il ne voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé, frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.
Ce maître est toujours un ancien compatriote de l’enfant. Nous disons ancien , car il est devenu Parisien, grâce à l’industrie... Il exploite d’ordinaire une branche industrielle de modeste apparence; mais le brave homme , avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les Savoyards savent seuls le secret , a su amasser un petit trésor mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un soir, lui donner pour rieu une écuelle de soupe et une place dans la soupente où couchent ses autres proté-
de l’industrie du ramoneur. Il a passé par bien des misères et par bien des cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin , il les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée , fixé à un minimum rigoureux , sous peine de ne point souper. Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues : il offre, de sa voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la journée se passe sans qu’il ait recueilli la somme exigée, il n’ose plus rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s’asseoit découragé sur le bord d’un trottoir, et demande aux passants un petit sou pour compléter sa recette ; et souvent il va passer sa nuit à la souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui l’ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà cà quoi se réduit cette fortune qu’il venait chercher à Paris.
S’il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.
Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses professions pour satisfaire à l’avide exigence du maître ; ramoneurs le matin , ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à l’heure de la promenade , ils montrent aux passants une marmotte, leur compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on s’efforce de se soustraire en donnant quelque monnaie au musicien.
Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l’enfant persévère dans sa vocation, et qu’il achète un jour son indépendance au moyen de quelques économies, il fait l’acquisition d’une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune; c’est-à-dire que les vingt ou trente sous qu’il gagnera par jour en tournant la manivelle de son instrument seront pour lui , et non plus pour son protecteur; il devient professeur de chant et forme des élèves parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau à raison de D> centimes la leçon. Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s’écoulent, et la fortune ne vient pas. Il s’accoude un soir sur sa pauvre serinette et rêve tristement au pays , à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui a dit son père en lui faisant ses adieux : Va, petit, va faire fortune à Paris.
Mais, ce moment d'abattement passé, il se relève et recommence son pèlerinage à travers la grande ville. Pour peu qu'il ait quelques chances, il pourra joindre à toutes ses autres industrii s l'industrie plus lucrative de marchand de peaux de lapin. Combien de négociants en fourrures qui ont commencé comme lui !
C’est encore, le ramoneur devenu homme qui se fait étameur de casseroles et fondeur de fourchettes et de cuillers.
L’étameur de casseroles est un des serviteurs les plus utiles de la petite propriété; son attirail n’est pas beau, mais, encore une lois, il rend de véritables services. fl est le bon génie des batteries de cuisine en mauvais état ; en une minute, son réchaud est apprêté et allumé, il fond les cuillers, redresse les fourchettes et fait reluire les casseroles, le tout au plus juste prix.
C’est surtout dans la banlieue que l’on sait apprécier l’étameur de casseroles.
Etameur et foiuleur de cuillers.
et si, ce soir, tu ne me rapportes pas vingt sous... tu n’auras pas de soupe... marche ! »
Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession de fumiste, ce suprême échelon
gés... L’enfant s’endort de fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son beau rêve, une main le secoue et l’éveille :
Le petit ramoneur.
« Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, on travaille: il est six heures, en besogne!...