CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
Ce carré Marigny, qui apparaît aux jours de réjouissances populaires tout resplendissant de tableaux peints à la détrempe, tout parsemé de balançoires , de chevaux de bois et de tourniquets; ce carré Marigny a une antre destination quand les fêtes ont cessé et que MM. les saltimbanques ont démonté leurs baraques. Il sert aux expositions industrielles et aux expositions de travaux d'art.
C’est sur le carré Marigny qu’a été exposé pendant deux mois la statue de Guillaume le Taciturne, laquelle est aujourd’hui à la Haye. Le carré Marigny est aussi la terre classique des dioramas, des panoramas, des géoramas, des néoramas, des navaloramas, et de tous les rama possibles.
C/est là que tout Paris a été contempler le [panorama de la bataille de la Moskowa, et le panorama plus célèbre encore de la bataille d’Eylau , deux chefsd’œuvre de perspective dus au pinceau , ou plutôt à la brosse du capitaine Langlois. Maintenant traversons la grande allée, et, de ce côté de la vaste promenade, nous allons rencontrer bien d’autres merveilles.
Voici les chanteurs ambulants, qui psalmodient tour à tour la romance sentimentale et la cantate patriotique. Vous voyez dans cette harpiste en châle de tartan, dans cette guittariste en robe trop courte, dans ce gamin transformé en Paganini nomade, les plus intrépides vulgarisateurs des compositions à la mode; mais ces rapsodes du pauvre sont trop souvent, 'hélas ! poursuivis par l’avidité de ceux qui exploitent les œuvres de la pensée. Il y a quelques années, nous avons vu traîner sur les bancs de la police correctionnelle ce doyen des chanteurs en plein vent, ce
ténor grave ou doux, a charmé les échos de tous les carrefours , de toutes les barrières, de tous les villages, le père Aubert, dont la réputation fut universelle. On 'avait accusé ce joyeux ménestrel d’avoir violé les lois sur la propriété littéraire : les éditeurs patentés prétendaient qu’en vendant leurs chansons aux ouvriers , aux bonnes d’enfants et aux grisettes, il nuisait essentiellement à leur vente, et leur avocat concluait à 500 francs de dommages-intérêts contre le délinquant, qui, se plaçant sous l'invocation d’Euterpe, en fut heureusement quitte pour une amende de 23 francs.
Et voilà pourquoi la musique instrumentale l’emporte aux Champs-Elysées sur la musique vocale . Comment voulez - vous que la basse ou le soprano nomades puissent tranquillement moduler le Fou de Tolède ou toute autre nouveauté lyrique? Plus de sûreté d’intonation, plus d’audace dans les fioritures. Comment le virtuose pourrait-il donner un libre essor à ses inspirations, quand il lui faut tendre l’oreille , non pas à la mesure, mais aux pas d’un huissier qui le guette au milieu de ses roulades , et attend le moment de le surprendre en flagrant délit de contrefaçon?
A côté de ces musiciens qui exécutent chacun sa partie, il y a aussi l’homme-orchestre qui joue à la fois du violon, du chalumeau, des cymbales placées entre ses genoux et de deux ou trois autres instruments. Cet artiste fait autant de bruit à lui seul qu’une douzaine d’exécutants. L'homme-orchestre a le privilège d’attirer autour de lui les enfants, les militaires et les cuisinières, qui forment, on le sait , la portion la plus sensible et la plus enthousiaste de la nation française.
Les chanteurs ambulants.
représentant de la gaie science , ce troubadour en
haillons, qui tour à tour ténor, basse ou baryton,
Carré Marigny en juin 1848.
Le théâtre (le Guignol.
Voici Guignol, ce théâtre célèbre, qui n’a qu un acteur. Polichinelle , et qui se passe des comptes rendus des aristarques du lundi. Après février 1848, Polichinelle s’était lancé, comme son confrère de Naples, Pulcinella, sur la mer orageuse de la politique. Aujourd’hui il est redevenu ce qu’il avait toujours été, un batailleur, un vantard, un démolisseur de commissaires , et finalement un personnage fort réjouissant pour son naïf auditoire. De l’autre côté , ce sont les jeux du bourgeois parisien : jeu de ballon, jeu de balle, jeu de cochonnet. En traversant l’avenue , je suis poursuivi par un artiste muni d’une brosse et d’une pierre ponce, qui veut à toute force détacher le collet de mon habit neuf, et j’ai toutes les peines à me détacher moi-même de ses étreintes obstinées. J’arrive au fauteuil barymètre, à côté du dynamomètre.
Ce dynamomètre est une invention toute philanthropique, au moyen de laquelle l’homme peut faire l'essai de ses forces de la façon la plus pacifique : un simple coup dp poing appliqué sur un plastron rembourré devient le témoignage irrécusable de votre vigueur ou de votre faiblesse. Par le fauteuil-barymètre, vous mettez en pratique la maxime socratique ,
Connais-toi toi-même. Tout à l’heure vous vous rendiez compte de votre force; maintenant vous allez connaître votre poids. Ce fauteuil est une balance. D’une année, d’un mois, d’une semaine à l’autre, vous pouvez mesurer les progrès de votre maigreur ou de votre embonpoint, et par suite modifier votre régime.
Cette consultation hygiénique coûte cinq centimes, et elle en vaut bien une autre.
Un tir à l’arbalète, entre tous ceux (pii se partagent les francs-archers nationaux, mérite une mention spéciale. Si quelque maladroit vient à frapper le but, on voit une Judith lever son sabre aussitôt et trancher la tête d’Holopherne. Tenant le sac classique, la servante, en costume de laitière des environs de Paris, est d’un effet très-pittoresque. Après tout, comme couleur locale, cela vaut bien le cabas en tapisserie qu’avait introduit Horace Yernet dans un de ses tableaux retraçant cette galante lnstoirede la Bible-
Tout à côté est le nécromancien populaire qui prédit le passé, le présent, l’avenir, et même le futur. C’est le prophète de la petite propriété. Moyennant cinque centimes , il fait le petit jeu à toutes les personnes qui veulent bien tirer une carte et un sou. Quant aux banquiers et aux receveurs généraux de la société qui éprouveraient le besoin de se renseigner plus à fond sur l’avenir et le futur, ils sont invités à entrer chez le marchand de vin le plus voisin; et la, pour la bagatelle de cinquante centimes, un homme bien mis leur/ fait, avec des cartes propres, le grand jeu, dans une suite de révélations et de pronosticalions pantagruéliques proportionnées à 1 importance des capitaux aventurés.
En qnitiant le nécromancien, je rencontre la somnambule la plus lucide de l’Europe, qui devine les animaux, les minéraux, les végétaux , plus une foule d’autres objets dont suit une nomenclature superflue. Maintenant la science vous réclame. Les secrets de la physique vont être dévoilés par un professeur en plein vent. Les auditeurs sont nombreux, les appareils déployés sur une grande table. La machine électrique fonctionne: pour un sou on se fait électriser; on assiste à la formation de la foudre; les phénomènes de l’électricité n’ont plus de secret pour personne ; la bouteille de Leyde éclate pour tout le monde. Qui voudrait,
Le cochonnet.
pour la bagatelle de dix centimes, refuser de se donner l’innocente frayeur de l’étincelle électrique? Ce
Le savon à détacher.
cours de physique ambulant est aussi suivi que ceux de la Sorbonne ou du Collège de France. Tout ce qui est mystérieux impressionne vivement les masses : aussi la physique serait-elle sans rivale dans l’empressement de la foule, si la musique n’existait pas.
Plus loin , c’est une exhibition de jeunes tableaux vivants. Le travail est confié à une douzaine d’enfants dont le doyen peut bien avoir quatorze ans. Le jour, les jeunes tableaux, vêtus de tuniques blanches, montés sur de longues échasses et précédés d’un fifre, distribuent sur la promenade le programme des poses plastiques qu’ils doivent exécuter le soir. Entre autres sujets païens ou bibliques, la troupe de statues enfantines nous donna un jour le spectacle de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ. Avant que la toile se levât sur le dernier tableau , l’impresario crut devoir adresser à la foule cette allocution: «Mesdames et messieurs, si quelqu'un de l’honorable société, trompé par l’immobilité surprenante de ces jeunes enfants, pouvait supposer que l’on a abusé de sa confiance, et nous faisait l’injure de croire à l’existence de mannequins , je me flatte que, dans un instant, il reviendrait de son erreur. Je prie seulement la compagnie d’être attentive, nous lui ménageons une smprise. »
Ce discours enflamme la curiosité:
tous les regards se portent avec avidité vers le rideau, qui, s’écartant, laisse voir pour tableau final la mise au tombeau du Seigneur.
Puis, à un signal donné, Jésus- Christ, saint Jean, la Vierge, Nicodème, Joseph d’Arimathie, et toutes les saintes femmes, se lèvent et exécutent sur le théâtre une furieuse sauterelle en poussant des hou hou à percer le tympan. Ce denoûment inattendu, qui terrasse les incrédules, ayant un grand succès d’hilarité, le directeur saisit habilement l’occasion pour risquer la motion suivante : « Mesdames et messieurs, ne quittez pas vos places.
On va faire une quête pour les jeunes enfants; ils n’ont (pie ce profit (s’ils l’ont) : seulement vous êtes priés de ne pas leur donner des pièces de cinq francs, ils refuseraient. » Celte facétie achève de met-