‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 151 sur 230 · CHAPITRE XX VH. — LE PONT-NEUF · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VH. — LE PONT-NEUF

ressemblance : il est vieux, usé, ratatiné, poudreux, plissé, rogné aux angles, comme le plus vieux de ses vieux livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé

des vieilles éditions ; sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui revêt un A myol primitif; jamais marchand ne s’est mieux incarné

dans la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c’est l’homme a l’état de bouquin.

Exposé par état à toutes les intempéries des sai-

Lt> joueur de violon.

La guitariste.

sons, il porte par mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tète chenue, que surmonte d’ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau râpé qui le recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent sous les mailles de gros gants de tricot vert.

Que dirai-je de sa science, de sa littérature?. . . M’accusera-t-on de calomnie, si je dis que plus d’un bouquiniste sait à peine lire et signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance? et n’est-il pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu’il vend?

Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut de 25 centimes à

I franc, selon sa reliure et son format. Il les classe ainsi, d’après leur valeur matérielle, dans de. petites cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis il se promène stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et sou filant dans ses gros gants verts.

II voit sans s’émouvoir de nombreux amateurs s’arrêter devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures, les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le rayon et s’éloigner sans acheter, sans même remercier ni saluer le pauvre marchand grelottant.

Cette race peu lucrative de chaland prend le nom de bouquineurs. Le bouquineur reste des journées entières devant l’étalage du bouquiniste ; c’est là son cabinet de lecture. sa bibliothèque. Il passe en revue toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques jour¬

nées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur profession : à l’heure oii l’employé se rend à son bureau, ils se rendent à leur poste, et commencent

Le joueur de clarinette.

leurs fouilles cent fois recommencées. Ne croyez pas

le bouquineur déjeune en bouquinant; il s’est muni,

en venant, de son petit pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu’au soir, si ce n’est l’heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et son habit noir râpé aux coudes, qu’à protéger ses livres, ses précieuses trouvailles, contre les injures du temps.

Mais , à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus nombreuse encore de bouquineurs qui n’achètent pas. Ils se bornent à lire, à s’instruire, à se meubler l’esprit d’une encyclopédie de connaissances qu’ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux, pauvres affamés de science. On en a vu qui , animés par cette fièvre d’apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante, suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas d’acquérir.

Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient , il s’avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne regarde pas le titre de l’ouvrage, il se contente de demander dans quelle case on l’a pris. « Dans celle-là. — C’est 25 centimes. — Non , dans cette autre. — C’est 10 sous. — Ou bien dans cette troisième. — Alors, monsieur, c’est 1 franc. » A la fin d’une bonne journée, le bouquineur s’en revient Iriomphant dans son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit et de son gilet, il en a dans son chapeau , il en a dans son parapluie; il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas des souliers. Il entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l’encombrement devient

par trop incommode, fait en cachette, en l’absence du maniaque, venir l’épicier voisin , atin de rétablir la circulation.

Au demeurant, c’est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en plein vent : la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce ont réduit leurs libraires à la misère ; pourquoi n’enverraient-ils pas leur bouquiniste à l hôpital.

Voici le violoniste nomade, — un débris.

Cet homme qui racle sur son instrument et agace les nerfs des promeneurs, a fait jadis les beaux soirs de quelque scène provinciale ; il a été pour le moins ténor léger.

O ullitudo ! Et non loin de lui cette guitariste, une espérance déçue , qui ne demandait qu’à être prima donna, en est venue a prendre une scène plus vaste (pie les Bouffes... la rue ! O fata ! Et ce joueur de clarinette, accompagné trop souvent d’une pauvre tille qu’il loue à tant par jour pour surprendre la commisération des passants ; c’est le plus vaste répertoire connu des airs patriotiques de la Restauration. Il en est encore la:

Mon pauvre chien ne nie quitte jamais.

Enfin voici l’industriel le plus dangereux, le plus triste, le plus désespéré, le plus lugubre de la bande ; c’est l’industriel sans aucune industrie, ou celui à qui toute industrie qu’il a entreprise a manqué, soit par sa faute, soit par la faute des circonstances.

Il est, comme on dit vulgairement, au bout de son rouleau, c’est-à-dire entre la Seine, le crime et la faim.

Mais arrivons vite au héros le plus connu des environs du Pont -Neuf, au célèbre Miette, qui a recueilli l’héritage de Tabarin et de Brioché, et qui déploya ses talents au bas du pont sur le quai des Augustins; il fut là pendant vingt-cinq ans, il le disait avec orgueil et il avait raison. Qu’on cite beaucoup de comiques qui aient conservé aussi longtemps la faveur publique.

Sitôt que l’horloge de la Vallée a annoncé aux libraires du quai la cinquième heure du soir, Miette arrive, il retrousse les manches de sa redingote. A un certain cri lancé dans l’air, les habitués accourent. Le fond des habitués se compose de jeunes vauriens du faubourg Saint-Germain, des apprentis de tout âge et de tout état, de soldats, de paysannes et de bonnes cl’enfants, un public complet.

Nous avons donné un échantillon des parades qui divertissaient les badauds du temps de Louis XIII ; qu’il nous soit permis de mettre sous les yeux du lecteur un des discours que débitent les charlatans modernes à leur auditoire. Voici ce discours sténographié, et auquel il ne manque que le ton et la voix de l’acteur.

« Messieurs,

«Je ne vous dirai pas que je suis l’élève de mademoiselle Lenormand... Mademoiselle Lenormancl n’a jamais fait d’élèves. Je ne vous dirai pas que je suis le gendre ou le successeur du célèbre Moreau ; mossieu Moreau n’a jamais eu de gendre ni de successeur. Mais qu’estu donc, alors? Messieurs, je n’emprunte le nom à personne ; je me nomme du mien, je suis Miette, un des sept fils du dragon de Paris. Feu mon père était escamoteur, mon frère était escamoteur, je suis escamoteur. Je demeure rue Dauphine, n° 12, maison du marchand de v ins, ce qui ne veut pas dire que je demeure chez le marchand de vins; c’est, au

contraire, le marchand de vins qui demeure chez moi... J’ai travaillé trois fois devant l’ambassadeur de Perse, mais je ne me targuerai point de ce vain titre pour

Entre la Seine et la faim.

vous dire que c’est l’ambassadeur de Perse qui m’a découvert le secret de la poudre persane... Il ne m’a

L’escamoteur.

jamais parlé... D’ailleurs, l’eût-il fait, je ne l’eusse pas compris, car il m’eût parlé persan, et, je l’avoue à ma honte, je n’ai point étudié les langues orientales ; mais

ce fut un des officiers de sa maison, mossieu U gêne Barrrbarrroux... Curieux d’apprendre à faire des tours, il m’en demanda, et je les lui démontrai. C’était un élève agréable... Il ne me payait pas avec des pommes de terre. ( Miette tire des pommes de terre de dessous les gobelets.) Et voici des pommes de terre. 11 ne vous tirait pas de carottes [il fait surgir une carotte), et voici des carottes; mais il y avait de l’ognon [même jeu), et voici de Pognon; aussi me faisait-il des compliments. Il me disait : Mossieu Miette , pour les tours de passe-passe et de gobelets, à vous le pompon (il montre le pompon), et voici le pompon! J’en étais donc très-content, aussi vrai que voici la petite balle (U escamote la pelite balle), la moyenne balle ( même jeu), et leur camarade la grosse balle ( même jeu). Un jour, je me présentai chez l’ambassadeur de Perse; il était en train de se nettoyer les dents. Cela ne m’étonna pas, la propreté de la bouche étant de tous les âges et de toutes les nations; mais ce qui m’étonna, ce qui va vous surprendre , c’est ce que , depuis trentecinq ans que j’exerce sur cette place, je n’ai point encore vu ailleurs... La poudre dont il se servait était blanche comme de la neige (il ouvre une boite et ta montre en faisant le tour du cercle) ; à peine introduite dans la boche, elle devenait cramoisie comme de la lie de vin. (Il introduit dans sa bouche un linge frotté de poudre persane , s'en frotte les dents et fait le tour du cercle en montrant au public le linge devenu rouge. H tient aussi la bouche ouverte de maniéré à faire voir ses dents.) Voici, je l’espère, du cramoisi. (Il remet la boite en place.) Curieux de ce phénomène, je m’en informai; il me le dit, et je l’ai gardé pour moi... Voilà tout mon talent.

Tant que. l’ambassade de Perse resta en France, je n’en parlai plus à personne; une fois qu’elle en fut partie, je me présentai à l’Académie nationnnale de médecine, j’exposai ma recette et j’obtins mon brevet, ce n’est pas plus malin que ça... La poudre persane, messieurs, n’a que cinq propriétés; mais elles sont irrécusables pause). Elle blanchit en deux minutes, montre en main, les dents les plus noires (pause). Elle calme à l’instant la douleur de dents la plus vive (pause). Elle corrige la mauvaise haleine, toutefois et qualités la mauvaise haleine n’est point le produit de la putréfaction de l’estomac (pause). Elle raffermit les dents ébranlées dans leurs alvéoles, en arrête la carie, et chasse le tartre et le tuf (pause). Les dents sont un des agréments de la physionomie...

Une boche qui est démeublée n’en offre plus, et pourtant les dentistes vous les arrachent. L’homme le plus hardi tremble à la vue des instruments qu’il faut introduire dans la boclv pour opérer l’extraction de la dent la plus simple. ; d ce moment, Miette déroulait une trousse de dentiste, dans laquelle se trouvaient des instruments énormes et rouilles, espèces de lire-bottes monstrueux qui faisaient frissonner l' auditoire ; Miette se plaisait à prolonger la terreur en gardant le silence le plus complet, en promenant ces appareils de terreur devant toutes les bouches des curieux, qui se fermaient instinctivement. ) Me direzvous que vous voyez entrer ces instruments de sang-froid dans la boche? (Nouvelle promenade autour du cercle avec la terrible trousse. ) Non. Eh bien! gardons les ornements que la nature

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