CHAPITRE XXVIII. —LE LONG DE LA SEINE (Suite
l'organisation du conseil général et sur l'organisation municipale de la ville de Paris. Les conseillers furent nommés par les électeurs.
Les administrateurs qui ont rempli les plus hautes fonctions municipales, depuis la révolution jusqu’à nos jours, sont :
Jean-Sylvain Bailly, maire de Paris.
Jérôme Pétion de Villeneuve, id.
Nicolas Cambon, id.
Nicolas Pache, id.
Edmond Fleuriot Lescot, id.
Nicoleau , administrateur.
Dememiée, id.
Joubert, id.
Lecoulteux, id.
Nicolas Frochot, premier préfet.
Gilbert Chabrol de Volvic, préfet.
Le comte de Laborde, id.
Odilon Barrot, id.
Le comte de Bondy, id.
Le comte de Rambuteau, id.
Garnier-Pagès, maire de Paris.
Armand Marrast, id.
Trouvé-Chauvel, préfet.
Berger, id.
La hanse parisienne occupait anciennement une maison située à la vallée de Misère, sur le bord de la Seine, à l’ouest du grand Châtelet. Le bâtiment était appelé Maison de la marchandise. Plus tard , la hanse eut une autre maison qui prit le nom de Parlouer aux bourç/eois, et (pii s’élevait près de l’enclos des Jacobins, c'est-à-dire à peu près vers l’endroit où la rue Saint-Hyacinthe aboutit à la place Saint-Michel. Mais, cet emplacement ne répondant pas à la dignité du premier corps de la ville, on résolut d’en choisir un plus convenable.
En 1357, le corps des officiers municipaux acheta une grande maison située à la place de Grève. Elle se nommait la maison de la Grèce, et avait appartenu à Philippe Gluin, chanoine de Notre-Dame, qui la vendit à Philippe-Auguste; elle s’appela ensuite successivement maison
vrage remarquable de Lepaute, et qui existe encore.
La cour est entourée de portiques et a la forme d’un trapèze. La frise contenait autrefois trente ins-
aux piliers et maison aux dauphins, parce qu’on en avait fait don aux deux derniers dauphins viennois. Charles de France, à qui elle appartenait en cette qualité, finit par la donner à Jean d’Auxerre,
receveur des gabelles de la prévôté de Paris, et celui-ci la vendit à la ville , moyennant 2,880 livres parisis.
La ville, ayant fait dans la suite l’acquisition d’un
De Rambuteau, préfet.
criptions en lettres d’or, et qui rappelaient les principaux événements du règne de Louis XIV. Sous 1 arcade qui fait face à l’entrée de l’hôtel, entre deux
assez grand nombre de maisons environnantes, décida que les anciennes constructions de la maison de la Grève seraient démolies, et que sur leur emplacement on élèverait un monument plus digne du pouvoir municipal et de la capitale de la France.
Ce fut en 1532 que le projet du nouvel édifice fut définitivement arrêté; et, le 15 juillet de l’année suivante, la première pierre en fut posée par Pierre Niole, prévôt des marchands. Il avait été conçu d’abord sur un plan gothique, et s’était déjà élevé jusqu’au premier étage, lorsqu’on en suspendit l’exécution. La renaissance des arts nous arrivait d’Italie. Un nouveau plan, qui modifiait le premier, fut présenté à Henri II. Dominique Boccardo, ditCartone, auteur de ce plan, tut chargé de l’exécution, que les guerres civiles firent suspendre. De même (pie presque tous les grands monuments de Paris, l’Hôtel de ville n’a été construit que lentement et à plusieurs reprises; il ne fut achevé qu’en 1605, François Miron étant prévôt des marchands et Henri IV roi de France.
Ce vénérable prévôt, François Miron, donna 900 livres de ses propres deniers et 22,000 livres de droits attachés à sa charge, pour les derniers travaux de la façade. 11 fit faire les ornements, le grand perron, les escaliers, le portique, et, plaça sur le cintre qui surmonte la porte d’entrée la statue équestre de Henri IV. Cette statue, qui était l’œuvre de Pierre Biard, lut mutilée pendant la révolution. La statue de Henri IV fut restaurée en 1815, coulée en bronze, puis rétablie à l’endroit où nous la voyons aujourd’hui.
L’ancienne façade de l’Hôtel de ville présente un corps de bâtiment flanqué de deux pavillons, et dont les combles, suivant la mode du temps, sont d’une grande hauteur. Cette façade, percée de treize fenêtres au premier étage, est surmontée d’un campanile assez élégant, où fut placée, vers 1781, une horloge, ou-
Eerger, préfet.
colonnes ioniques de marbre, avec chapiteaux et ornements de bronze, on voit la statue pédestre du grand îoi. œuvre d’Antoine Coysevox, vêtu en triom-
Armand Marrast, maire de Paris.
phateur romain. Louis le quatorzième porte l’énorme perruque du dix-septième siècle; le piédestal est de marbre blanc.
L’Hôtel de ville, enrichi et. décoré sous les successeurs de François Miron, a malheureusement été dépouillé, pendant la révolution, de tous les ouvrages d’art qui rappelaient le gouvernement déchu. L antichambre de la salle des gouverneurs était ornée d'un tableau peint par de Troy-, à l’occasion de la naissance du duc de Bourgogne, père de Louis XV. La salle au fond de la cour renfermait les portraits en pied des gouverneurs de Paris, à partir du duc de Bournouville; sur la cheminée était placé le portrait de Louis XV, donné par ce roi en 1736, et une grande toile de Carie Vanloo, représentant le même prince assis sur son trône, recevant les hommages des prévôts et échevins de la ville de Paris, a l’occasion de la paix de 1739. Dans la salle d’audience, on remarquait l’entrée de Henri IV a Paris.
Il y avait dans la grande salle, nommée salle du trône, deux magnifiques tableaux peints par Largillière : le premier rappelait le festin donné par la ville à Louis XIV, et le second le mariage du duc de Bourgogne avec Marie-Adélaïde de Savoie. Dans le fond éclataient les belles peintures de François Porbus, dit le Jeune, représentant des prévôts et des échevins. Cette magnifique salle du trône est terminée à chaque extrémité par une vaste cheminée orné de persiques, de cariatides bronzées et de figures allégoriques couchées sur des plans inclinés. Ces cheminées datent du règne de Henri IV.
En 1830, il avait été question de placer dans cette salle un tableau immense, représentant des scènes de la révolution ; à cet effet, on avait arraché la tenture, sous laquelle on trouva des affiches placardées en 1793, et sur lesquelles on lisait : Tribunal révolutionnaire, unité, indivisibilité, ou la mort.
Mais si l’hôtel municipal était remarquable par les ouvrages d’art qu’il renfermait, depuis longtemps ses constructions ne répondaient plus à la grandeur de la capitale.
En 1781, un échevin nommé Cosseron avait proposé de transporter l'Hôtel de ville sur le terrain du Pont-Neuf et de la place Dauphine; les plans de ce projet, qui ne fut heureusement pas exécuté, existent et sont conservés à la bibliothèque de l’Arsenal. Plusieurs constructions nouvelles furent ajoutées à l'ancienne : ainsi on construisit la partie affectée aux appartements «lu préfet sur remplacement de l’hôpital du Saint-Esprit. Mais, malgré les travaux entrepris sous l’Empire et sous la Restauration, cet édifice ne suffisait pas encore aux différents services administratifs. On fut obligé de faire l’acquisition d’une propriété et de louer une maison de la rue Lobau; l’administration se ressentait de cette dissémination des employés.
A cette nécessité de centralisation venait se joindre une question d’économie. Les salons étaient trop étroits , insuffisants, et chaque* fois que la ville donnait une fête, il fallait improviser des constructions à grands frais ; la fête terminée, on démolissait ce qui avait été bâti la veille. Ainsi, dans les dépenses faites à l'occasion des cérémonies qui eurent lieu à l’Hôtel de ville depuis le gouvernement impérial, figure une somme de 4,000,000, seulement pour ces constructions provisoires.
Sacre de Napoléon . 1,743,646 fr.
Mariage de l’Empereur avec Marie-
Louise . 2,670,932
Naissance du roi de Rome . 600,000
Baptême du duc de Bordeaux. . . 668,000
Fête du Trocadéro . * 800,000
Sacre de Charles X . 1,164,000
Mariage du duc d’Orléans . 878,613
Total . 8,527,191 fr.
En 1836, le conseil municipal adopta un projet qui lui fut présenté par MM. Godde et Lesueur, architectes, pour l’agrandissement et l’embellissement de
l’Hôtel de ville. On commença par démolir les maisons dont l’emplacement était nécessaire aux constructions nouvelles, et le conseil municipal vota, le 9 juin de la même année, une somme de 6,959,818 fr.
11 nous reste maintenant à juger l’Hôtel de ville dans son ensemble.
Dans les œuvres de nos grands maîtres français, on devine une pensée-mère qui ne se retrouve pas dans le monument de l’Hôtel de ville. Le vieux Louvre offre, pour ainsi dire, la caractère de la majesté royale, comme on voit sur les pierres de l’hôtel des Invalides le symbole de la gloire. L’architecture d un édifice destiné à la prévôté des marchands, à cette belle et forte institution, devait être avant tout simple et sévère. Boccardo construisit un hôtel gracieux , élégant, plein de coquetterie, mais dépourvu de grandeur et de majesté. Maître François Miron, en regardant l’bôtel inachevé de l’italien, disait : « A quoi diable pensait cet étranger? Sa construction est bonne à loger des ribaudes, et non des magistrats. » Paroles un peu sévères, même pour l’époque où elles furent prononcées.
Cependant, tel qu’il était, le monument élevé par Boccardo méritait d’être conservé et respecté pour la délicatesse de ses détails et pour ses gracieux ornements. Les architectes chargés de son agrandissement devaient chercher, en se conformant au programme, à rattacher les nouveaux bâtiments aux constructions primitives, de manière à donner a l’ensemble un caractère d’unité; c’est ce qu’ils n’ont pas toujours fait.
En quittant le quai Lepelletier pour entrer sur la place, l’Hôtel de ville apparaît dans tout le développement de ses deux façades de l’ouest et du midi.
L’œuvre, en s’augmentant, a pris de la majesté; mais les anciennes sculptures semblent avoir perdu de leur élégance. Le joli clocher cpii complétait agréablement l’ancien hôtel, n’est plus en rapport avec les constructions nouvelles. En s’approchant, on voit seize statues dont les niches sont, trop petites pour la façade actuelle. Voici les noms des personnages historiques dont la reconnaissance municipale a fait choix : saint Landry, fondateur de l'Hôtel-Dieu; l’évêque Gozlin, qui défendit Paris contre les attaques des Normands; le pieux évêque Maurice de Sully; les prévôts de Paris, Étienne Boileau et Hugues Aubriot; Jean Juvénal des Ursins, qui remplit les deux fonctions de prévôt de Paris et de prévôt des marchands; de Viole et François Miron; le sculpteur immortel Jean Goujon; les architectes Pierre Lescot et Philibert Delorme; les peintres Lebrun et Lesueur; l’ingénieur Perronnet; Turgot et Bailly.
On a ajouté depuis à ces statues celles de saint Vincent de Paul, Robert Étienne, Guillaume Budé, Michel Laillier, Hardouin Mausart, d’Argenson, Mathieu Molé, l’abbé de l’Épée, Jean de la Vaquerie et Jean Aubry.
La dépense pour les nouvelles constructions, en y comprenant les frais d’ameublement, de décorations de peintures, s’est élevée à un peu plus de quinze millions.
En résumé, l’aspect que présente aujourd’hui l'Hôtel de ville est loin de satisfaire les connaisseurs en architecture, ou seulement les gens d’un goût un peu difficile. C’a été un des travers de l’administration qui pendant dix-huit ans a dirigé les travaux publics en France, travers dont malheureusement nous subissons encore la désastreuse influence, de vouloir, sous prétexte de restauration, porter la main sur tous les monuments les plus vénérables et les plus intéressants des siècles passés. Jusqu’au règne de Louis- Philippe, les architectes chargés de modifier ou d’agrandir un édifice en vue d’une destination nouvelle, s’étaient bien gardés de respecter , soit dans les détails, soit dans l’ensemble, les constructions de leurs prédécesseurs, et Dieu sait combien de chefs-d’œuvre ont été défigurés depuis Louis XIV, par exemple, par les héritiers des maîtres tailleurs de pierres du moyen âge, ou par ceux de Philibert Delorme ou de Pierre Lescot. C’est là, sans doute, un grand malheur ; mais nous n’en croyons pas moins que les ar¬
chitectes archéologues du dix-neuvième siècle ont suivi une méthode encore plus funeste que leurs devanciers. Il est tout aussi contraire au bon goût et au bon sens d’ amplifier une cathédrale , un hôtel de ville, un palais, que d’ajouter un chœur à V Iliade ou à Y Odyssée, un mètre de toile à un tableau de Raphaël ou un acte à un opéra de Gluck ou de Mozart. La fidélité du pastiche en pareille matière n’est qu’une circonstance aggravante. Puisque les besoins du serviee municipal rendaient insuffisantes les dimensions de l’ancien Hôtel de ville, il eût été plus simple et plus économique en même temps de laisser subsister l’édifice bâti par Boccardo dans son intégrité, et de le relier à des constructions nouvelles d’un même style, mais d’une ornementation plus sobre. Voilà la seule façon intelligente de respecter les œuvres des maîtres de l’art, et nous souhaitons que ces réflexions sur un sujet qui demanderait des volumes pour être traité convenablement, soient méditées par ceux que leurs fonctions dans les conseils municipaux ou dans les conseils des départements mettent à même de se prononcer sur une question de restauration ou d’agrandissement d’un édifice ancien. 11 n’est pas besoin d’être artiste pour en comprendre l’évidence et la portée : un peu de jugement leur suffira pour éviter à leurs villes ou à leurs arrondissements des crimes de lèsearchitecture, et aux contribuables un surcroît d’impôts qu'il sera toujours facile de mieux employer.
Pour ne citer qu’un exemple des résultats ridicules obtenus par le système que nous venons de condamner, il nous suffira de nous arrêter un instant a considérer l’effet produit par les statues nouvelles dans la façade de l’Hôtel de ville. L’architecte actuel, pour continuer le système de décoration imaginé par son prédécesseur, a été obligé de construire trois fois plus de niches, puisque les bâtisses nouvelles occupent un espace triple de celui de l’ancien monument. Il a forcément fallu donner des habitants à ces niches, et on les a choisis parmi les hommes illustres nés a Paris. Pensée louable sans contredit, qui nous fait retrouver sur la façade du palais municipal Voltaire, exilé maintenant du Panthéon, mais qui donne un résultat assez grotesque. Cette armée de grands hommes de toutes les époques, et revêtus de costumes divers, semblent tous étonnés de se trouver réunis, et l’on ne saurait se figurer, sans l’avoir vu, 1 étrange physionomie de Buffon en habit à la française et coiffé à l’oiseau royal, à côté de Juvénal des Ursins et du peintre David. Les perruques du temps de Louis XIV, les habits à queue de morue de l’Empire et de la Restauration, se marient de la façon la plus bizarre aux lignes et à l’ornementation de l’architecture de la Renaissance.
L’intérieur de l’Hôtel de ville a été magnifiquement déc >ré, et l’ameublement en est d’une richesse splendide. Louis-Philippe disait un jour à M. Ramhuteau: « Savez-vous, mon cher préfet, que vous êtes beaucoup mieux logé que moi. » Et il disait vrai, lous les ans, le préfet de la Seine donne des banquets aux autorités civiles et militaires, et des fêtes à ses administrés. Les salons resplendissent sous le double feu du gaz et des dorures. En dehors de ces fêtes annuelles, il y a aussi des fêtes extraordinaires : on se souvient encore de celle qui fut offerte, en 1851, au lord-maire delà cité de Londres. Aucun potentat, pas même le czar Pierre le Grand ou l’empereur Joseph H, ne se vit accueilli en France avec plus d’empressement et de démonstrations de respect que le lord-maire de la cité de Londres par le Paris de 1851. Au dix-huitième siècle, Hume et Walpole ne remuèrent certes pas plus les salons que sir Charles Musgrove, simple commissaire-priseur, devenu le représentant de sa nation en France, et la glorification la plus éclatante de l’iclée du travail au point de vue de 1 industrie. L’enthousiasme général s'était emparé de Sa Grâce. Dès la frontière, à Boulogne, elle avait marché d’ovations en ovations jusqu’à cette resplendissante salle du trône où, avant le bal, l’élite des deux nations occupait deux tables parallèlement dressées. A l’aspect de cet alhambra étincelant de dorures, un honorable shérif s’écria : « C’est le palais des séductions* »