‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 159 sur 230 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

LE LONG I)E LA SEINE (Suite)

Les salles de l'Hôtel de ville ne servent pas qu’à des réceptions et à des fêtes, c’est aussi dans cette ancienne maison des prévôts et des échevins qu’ont lieu les examens pour les écoles spéciales. Après 18i8,

ce fut aussi dans une des salies de l'Hôtel de ville qu’eut lieu le dépouillement des votes, et c’était sur la place de l’Hôtel de ville, place dont nous dirons 1 histoire tout à l’heure, qu’étaient proclamés les re¬

présentants du peuple. Des souvenirs bien près et déjà bien loin de nous.

L’Hôtel de ville a une bibliothèque publique. La bibliothèque de la ville doit son origine à la forma-

Illumination tic l’Hôtel de ville.

tion des écoles centrales ; lors de la suppression des écoles à Paris, cette bil liothèque fut transportée dans l’hôtel des vivres, rue Saint-Antoine, nü 110, où elle est restée jusqu’en 1817.

La bibliothèque de la ville possède une collection aussi complète que possible d’ouvrages sur les villes de France, et particulièrement sur la ville de Paris. L’histoire et la littérature y tiennent aussi une large

place. M. Hippolyte Rolle, écrivain distingué et critique recommandable, est le conservateur actuel de cette bibliothèque.

C’est aussi dans une des salles de l’Hôtel de ville

anus

qu’a lieu le tirage annuel pour le recrutement: tout se passe là comme dans chacune des communes de France. Les numéros de tirage sont écrits ou imprimés sur des bulletins uniformes. Chaque bulletin porte un numéro différent, de manière que la totalité des

15 Cent, LA LIVRAISON* — 67° et 68'" Livr.

bulletins forme une série continue de numéros, depuis le numéro 1, égale au nombre des jeunes gens appelés à tirer. Le maire de chaque arrondissement, après avoir reconnu publiquement que le nombre des bulletins est le même que celui des jeunes gens qui doi-

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

vent prendre part au tirage, les paraphe, les mêle et les jette dans l’urne. Les arrondissements sont appelés pour le tirage suivant leur ordre numérique, et les jeunes gens de chaque arrondissement suivant l’ordre de leur inscription sur les tableaux de recensement.

PARIS. TYP. DE FIRMIX DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.

Au fur et à mesure que les jeunes gens sont appelés, ils tirent de l’urne un numéro. Les parents des absents, ou, à leur défaut, le maire de l’arrondissement, tirent à leur place. A mesure que les bulletins sont tirés de l’urne, on inscrit sur la liste du tirage, en regard du numéro sorti, les nom, prénoms et surnoms de celui auquel le numéro appartient, ainsi que les noms et prénoms de ses père et mère. Le numéro sorti est inscrit en outre sur le tableau du recensement en regard du nom de celui auquel il appartient. L’ordre des numéros tirés par les jeunes gens détermine toujours celui de leur appel pour la formation du contingent. A mesure que les jeunes gens se présentent, ils sont soumis au toisage et sont placés, a cet effet, sur le marchepied d'un donble mètre poinçonné et étalonné, dont la traverse est élevée à un mètre 560 millimètres.

Sur l’emplacement occupé aujourd'hui par une partie des bâtiments de 1 Hôtel de ville s’élevaient l’église Saint-Jean en Grève, l’hôpital du Saint-Esprit, et la chapelle et hôpital des Haudriettes.

Au commencement du douzième siècle, un marché public existait sur la place de l’Hôtel de ville, plus connue sous le nom de place de Grève. Ce nom lui avait été donné en raison de sa proximité du fleuve. Une charte de 4 l il, octroyée par Louis le Jeune, sur la demande des bourgeois de la Grève et du Monceau, supprima ce marché moyennant soixante et dix livres une fois payées au trésor. La place de Grève fut élar-

Tirage des conscrits.

gie, vers 1770, en vertu de lettres-patentes du 2-2 avril

On ignore à quelle époque la place de Grève servit, pour la première fois, de lieu patibulaire. Une hérétique, appelée Marguerite Porrette, y fut bridée en 4310. A cette infortunée commence la nomenclature des exécutions de la justice.

Chaque année, la veille de la fête de la Saint-Jean, une cérémonie bizarre avait lieu sur cette place: les magistrats de la ville faisaient entasser des fagots au milieu desquels était planté un arbre de trente mètres de hauteur, et orné de bouquets, de couronnes et de guirlandes de roses. On attachait à l’arbre un panier qui contenait deux douzaines de chats et un renard. Aussitôt que les trompettes annonçaient l'arrivée du roi, le prévôt des marchands et les échevins, portant des torches de cire jaune, s’avançaient vers l’arbre et présentaient au monarque une torche de cire blanche garnie de deux poignées de velours rouge, après quoi Sa Majesté venait allumer le feu. Les chats brûlés vifs au milieu des acclamations de la multitude, le roi montait à l'Hôtel de ville, où il trouvait une collation composée de dragées musquées , de confitures sèches, de massepins. Dans un compte de l’Hôtel de ville, à la date de 4573, nous lisons, à l’article concernant cette cérémonie: «A Lucas Pommereux, un des commis saires des quais de la ville, cent sols parisis, pour avoir fourni, durant trois années, tous les chats qu'il fallait audit feu, comme de coutume; même pour

avoir fourni il y a un an, où le roi assista, un renard pour donner plaisir à Sa Majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile où étaient lesdits chats. »

o Là, dit Mercier, en parlant de la place de Grève, sont venus tous ceux qui se flattaient de 1 impunité : un Cartouche, un Ravaillac, un Nivet, un Damiens, et, plus scélérat qu’eux tous, un Desrucs. Nos femmes, dont l’âme est si sensible, le genre nerveux si délicat, qui s’évanouissent devant une araignée, ont assisté a l’exécution de Damiens... des lunettes d approche entre les deux mains amenaient sous leurs regards les bourreaux et les angoisses du supplicié. Leurs yeux ne se détournèrent pas de cet amas de tourments recherchés ; la pitié et la commisérat ion s’étaient envolées de la place où le criminel expiait son forfait par le plus long et le plus cruel des supplices. !1 fut tel que la postérité frémira. »

Rapporterons - nous les épouvantables détails de cette exécution ?

Le supplice commença vers trois heures. La main droite du patient, qui tenait le couteau dont avait été frappé Louis XV, fut brûlée lentement. Les atteintes de la flamme lui arrachèrent un cri horrible. Dans ce moment, le bourreau s’approcha du condamné, et le somma de nouveau de désigner ses complices; il protesta qu’il n’en avait pas. «Au même instant, ledit «condamné a été tenaillé aux mamelles, bras et « jambes, et sur lesdits endroits a été jeté du plomb « fondu, de l'huile bouillante, de la poix brûlante, de « la cire et du soufre fondus ensemble, pendant le- « quel supplice te condamné s’est écrié plusieurs fois : « Mon Dieu ! mon Dieu ! la force ! la force, Seigneur, « mon Dieu, ayez pitié de moi !... Seigneur, mon Dieu, « que je souffre! Seigneur, donnez-moi la patience! » « A chaque tenaillement, on l’entendait crier doulou- « reusement; mais, de même qu’il avait fait lorsque « sa main avait été brûlée, il regarda chaque plaie, et « ses cris cessaient aussitôt que le tenaillement était « fini. Enfin, on procéda aux ligatures des bras, des « jambes et des cuisses pour opérer l’écartèlement. « Dette préparation fut très-longue et très-douloureuse. « Les cordes étroitement liées, portant sur les plaies « si récentes, cela arracha de nouveaux cris au pa- « tient, mais ne l’empêcha pas de se considérer avec « une curiosité singulière. Les chevaux ayant été atla- « chés, les tirades furent réitérées longtemps avec des « cris affreux de la part du supplicié. JAextension des « membres fut incroyable; mais rien n’annonçait le « démembrement. Malgré les efforts des chevaux, qui « étaient jeunes, peut-être trop, cette dernière partie « du supplice durait depuis plus d’une heure sans « qu’on pût en prévoir la fin. Les médecins et chine - « giens attestèrent aux commissaires qu'il était presque « impossible d’opérer le démembrement, si l’on ne fa « éditait l'action des chevaux en coupant les nerfs « principaux, qui pouvaient bien s’allonger prodigieu- « sement, mais non pas être séparés sans une ampu- « tation. Sur ce témoignage, les commissaires firent « donner l'ordre à l’exécuteur de faire cette amputa- « tion, d’autant plus que la nuit approchait et qu’il « parut convenable que le supplice fut terminé aupa- « lavant. En conséquence de cet ordre, aux jointures « des bras et des cuisses on coupa les nerfs au patient, « et on lit alors tirer les chevaux. Après plusieurs se- « cousses, on vit se détacher une cuisse et un bras. « Le supplicié regarda encore cette douloureuse sé- « paration ; il parut conserver la connaissance après « les deux cuisses et un bras séparés du tronc, et ce « ne fut qu'au dernier bras qu'il expira. »

Quelle horrible relation ! quand on pense qu’il n’y a pas encore cent ans que de pareilles abominations se sont accomplies ! Le supplice eut lieu le 28 mars 4757.

Les membres et le corps furent brûlés sur un bûcher. Le soir, les courtisans racontaient avec complaisance dans les salons de Versailles tous les détails de cette longue torture. De jeunes duchesses se firent remarquer par la grâce et la vérité avec laquelle elles retraçaient les moindres phases de l’agonie de Damiens.

Ce fut sur la place de Grève que furent exécutées la Brinvillers et ia Voisin , ces deux empoisonneuses célèbres.

Le 19 février 4 789, la foule accourait sur la place de Grève. Cette fois, il s’agissait de pendre un marquis : c’était Thomas Mahi, marquisde Favras, que la chambre du conseil du Châtelet de Paris avait condamné à être amené et conduit dans un tombereau, après amende honorable, à la place de Grève pour y être pendu et étranglé.

Le matin, après la lecture de l’arrêt, le marquis de Favras avait remis lui-même au greffier sa croix de Saint Louis. La foule, en apercevant le condamné, battit des mains. L’amende honorable faite, le greffier lut la sentence. Favras était convaincu « d’avoir tenté de mettre à exécution un projet de contre-révolution, qui devait avoir lieu en rassemblant les mécontents des différentes provinces, en donnant entrée dans le royaume à des troupes étrangères, en gagnant une partie des ci-devant gardes-françaises, en mettant la division dans la garde nationale, en attentant à la vie des trois principaux chefs de l’administration, en enlevant le roi et la famille royale poulies mener à Péronne , en dissolvant l'Assemblée nationale, et en marchant en force vers la ville de Paris, ou en lui coupant les vivres pour la réduire. »

« La nuit étant venue, dit un historien contemporain, on a distribué des lampions sur la place de Grève, et on en a mis jusque sur la potence. Favras

Toisage îles conscrits.

est descendu de l’Hôtel de ville (oii il était entré pour écrire son testament) d’un pas ferme, et assuré. Au pied du gibet, il a élevé la voix en disant : « Citoyens, je meurs innocent , priez Dieu pour moi ; puis, s’adressant au bourreau : Et toi , fais ton devoir. »

D’autres victimes montèrent bientôt sur l’échafaud, et le marquis de Favras fut oublié. L’Hôtel de ville devint le palais de la révolution. Là trônait la commune de Paris.

Un arrêté du conseil général de la commune, à la date du 13 août porte :

« 11 sera brûlé publiquement sur la place de Grève les drapeaux souillés des signes de la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des chevaliers de Saint-Louis. »

Cette place prit une physionomie nouvelle sous l'Empire. Lors du sacre de Napoléon, la ville voulut aussi donner sa fête : l’hôtel de la préfecture apparaissait radieux de lumières. Une ligne de feu s’étendait le long des quais jusqu’au palais des Tuileries, et de vastes trépieds antiques supportaient des gerbes de flamme. Un feu d'artifice représentait le mont Saint- Bernard.

Sous la Restauration, la place de Grève vit l’exécution des quatre sergents de la Rochelle , l’exécution de Louvel, de Papavoine et de Castaing.

Le 29 juillet 4830, un combat terrible eut lieu sur la place de l'Hôtel de ville entre le peuple et les troupes. Le gouvernement provisoire s’installa dans le

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