CHAPITRE XX VIII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
légués de ces députations qui venaient sans cesse interrompre ses travaux, chaque matin ce gouvernement n’était pas sûr d’exister le soir; cinquante hommes déterminés pouvaient à tout instant faire un coup de main, peser sur le pouvoir et l’écraser : pas de troupes, pas de gardes, le peuple était le seul maître ; et ce n’était pas même h' peuple qui était à redouter, mais cette tourbe d’individus sans noms qui n’appartiennent à aucun parti et qui sont le noyau de toutes les insurrections, et qui, s’étant embrigadés sous des appellations révolutionnaires, s’étaient constitués, de leur propre autorité, gardiens et défenseurs de l'Hôtel de ville, et se partageaient les divers services intérieurs.
La place de l’Hôtel de ville fut toujours une scène politique ; c'est là que se proclamèrent, après 18-48, le résultat des élections successives des habitants du département de la Seine et les noms des députés que le peuple avait choisis.
Elle fut toujours et est encore le vaste caravansérail d’une grande partie de la classe laborieuse : les ouvriers employés aux constructions s’y réunissent, l'aire (/rêve, est une expression consacrée pour peindre la situation d’un ouvrier sans travail.
Quel est l’antiquaire ou même le simple amateur de l’art, passant sur cette place, qui n’ait aussi donné un regard à cette petite tourelle, seul vestige de la Grève telle qu’elle existait au quinzième siècle? Cet élégant spécimen de la transition de l’architecture du moyen âge à l’architecture de la renaissance , qui occupait au nord de la place l’angle rentrant formé par des maisons placées entre les rues du Mouton et de la Vannerie, cette charmante tovrnelle dont les arêtes vivement sculptées perçaient encore sous l’ignoble badigeon dont on les avait empâtées sous prétexte de restauration, a disparu, il y a six mois à peine, ainsi que les vieilles maisons qui l’étranglaient , pour faciliter le prolongement de la rue de Rivoli et pour agrandir la place de l’Hôtel de ville.
Les tours, jusqu’au quatorzième siècle, étaient regardées comme un symbole de la puissance, comme un privilège de la royauté; elles perdirent vers cette époque leur caractère de domination absolue. Les châteaux empiétèrent sur les droits du Louvre, la mode remplaça le monopole, et la jalousie des rois devint le caprice des architectes. Ce fut sans doute dans ces temps que fut bâtie cette petite tourelle. M. de Beauchêne, dans une notice qui accompagne un charmant dessin de M. Turpin de Crissée, faisant partie d’un ouvrage sur les antiquités de Paris publié par Hauzer, avoue que ses recherches sur l’origine de cette construction ont été impuissantes; nulle charte n’en fait mention, nulle peinture ne la représente, nulle tradition populaire ne s’y rattache : il y a‘ lieu de croire qu’elle donnait sur une rue et qu’elle formait l’angle d’une maison. Dépourvue de documents historiques, elle ne se recommandait à l'observateur que par ses formes gracieuses et sa situation dramatique; restée debout au milieu des édifices modernes, elle apparaissait comme un débris de cette scène sur laquelle presque toute l’histoire de Paris a été jouée.
Que de tragédies avaient été représentées les fenêtres de cette petite tourelle, loge élégante d'un théâtre qui n’est plus, et que le temps a couché sous terre avec ses drames et ses acteurs ! Que de grands personnages y avaient rempli un rôle sanglant : Olivier de Clisson, le maréchal de Marillac, Pierre des Essarts, Jean des Mères, le comte d’Armagnac, le marquis de Boutteville, le chevalier d’Andrieux, le comte de Lalli, etc. ! Que de noms obscurs a qui le crime a donné leur jour de vogue, et le supplice leur instant de popularité !
Quelques souvenirs historiques plus récents se ratta-
marquable par sa belle ordonnance; il est composé de trois ordres disposés suivant l’usage observé par les anciens architectes, c’est-à-dire l’ionique sur le dorique et le corinthien sur l’ionique. De beaux tableaux décorent l’intérieur de cette église.
Plusieurs chapelles régnent au pourtour des bascôtés; celle de saint Michel se distingue par ses vitraux qui représentent la danse des bergers. La chapelle de la Vierge, placée au fond de l’édifice, est un morceau d’architecture du plus gracieux style ; dans la chapelle de saint Eutrope est le mausolée du cardinal Letellier, qui expira à l’âge de quatrevingt-quatre ans, huit jours après avoir scellé la révocation de l’édit de Nantes.
Cette église de Saint-Gervais est un des plus beaux monuments de Paris ; mais, étouffé par les constructions qui l’environnent, l’édifice perd de sa grandeur. Voltaire disait en parlant du portail : «C’est un chef-d’œuvre auquel il ne manque qu’une place pour contenir ses admirateurs. »
En redescendant la rive droite de la Seine , nous trouvons la tour de Saint-Jacques la Boucherie, une des plus hautes de Paris, et qui rivalise avec celles de l’église Notre-Dame; sa construction, commencée en 1508, fut achevée en 1 522. La hauteur depuis le sol de la rue jusqu’à la balustrade est de 52 mètres. C’est une tour carrée ; à son sommet on voyait la statue de saint Jacques. Cette statue était attribuée à Raoult, sculpteur d’images. L’église Saint-JacquesTa- Boucherie, supprimée en 1790 et devenue propriété nationale, fut vendue le 11 iloréal an v. La tour avait été comprise dans cette vente, mais la ville de Paris la racheta à l’acquéreur moyennant 250, 1 00 fr.
Voici la place du Châtelet, formée sur remplacement du grand Châtelet démoli en 1802. On sait ce que c’était que la juridiction du Châtelet. Pour se livrer aux seules fonctions militaires, les comtes abandonnèrent le soin de rendre la justice à des substituts appelés prévôts. Le comté de Paris réuni à la couronne sous Hugues Capet, on y établit un prévôt , c’est-à-dire un lieutenant préposé par le roi pour rendre la justice. L’auteur du Grand Coutumier, qui écrivait sous Charles VI , nous apprend que le prévôt de Paris avait trois juridictions : l’une ordinaire, qui était la connaissance du siège du Châtelet , et deux déléguées, qui étaient la conservation des privilèges royaux, des privilèges de 1 Université. C’était la seule juridiction du royaume qui eût le droit d’avoir continuellement un dais au-dessus de son principal siège, comme étant la place du roi. Le prévôt de Paris était le chef de la no blesse. Louis XIV supprima presque toutes les juridictions particulières possédées par divers seigneurs dans la ville et dans les faubourgs, et les incorpora à la justice du Châtelet . Par un autre édit, il créa un nouveau présidial, et voulut qu’il eût autant de pouvoir que l’ancien Châtelet ; mais, l’expérience ayant fait connaître les inconvénients de ces deux tribunaux toujours en rivalité, le roi cassa le nouveau Châtelet, et le réunit à l’ancien pour exercer désormais la juridiction dans toute l’étendue de la prévôté et vicomté de Paris. La justice était rendue au Châtelet sous divers degrés de juridiction et par différentes sortes de juges pour l’énumération desquels nous renvoyons au chapitre xxv de notre ouvrage.
Sur cette place du Châtelet a été élevée , en 1898, la fontaine dite du Palmier. Cette fontaine est entrecoupée de bracelets sur lesquels sonl inscrits les noms de batailles gagnées sous la République et l’Empire. Le chapiteau de la colonne est formé de feuilles de palmier, et surmonté d’une boule sur laquelle s’élève une renommée distribuant des couronnes. C est aussi sur cette place que se trouve la chambre des notaires, où se prennent les inscriptions pour le stage du iktariat. et où s’effectuent diverses ventes d’immeubles.
chaient cependant d’une manière authentique à cette tourelle.
Après la bataille du faubourg Saint- Antoine, le grand Condé était venu s’y reposer quelques minutes.
En 1680, le 22 février, la Voisin fut exécutée en place de Grève. Cette exécution avait attiré un concours immense de curieux ; les clercs, les ouvriers, formaient sur la place une masse compacte; les fenêtres des maisons voisines de l’Hôtel de ville étaient encombrées do spectateurs. La petite tourelle fut louée par des dames de la cour.
sous
Ancienne tourelle delà place de l’Hôtel de ville.
C’est à l’assassinat de Jacques de Flesselles, prévôt des marchands, que se rattache le dernier de ces souvenirs historiques : après que les assassins eurent abandonné sur les degrés de l’Hôtel de ville Flesselles mourant, son domestique le porta tout sanglant jusque dans la petite tourelle de la place de Grève; c’est la que mourut le dernier magistrat d’une institution qui avait honoré Paris pendant tant de siècles.
Derrière l'Hôtel de ville est l’église Saint-Gervais, dont la construction générale a toute la délicatesse qui caractérise l’architecture du quinzième siècle. Le ouvrage de Jacques de Brosses, est surtout it-