‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 164 sur 230 · CHAPITRE XXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

chiffres AL, H, HG et même HD, rappelant la faiblesse d’un autre roi, de Henri II, pour Diane de Poitiers, insultes inouïes faites par deux rois à leurs femmes, Catherine et Marie de Médicis, qui leur ont survécu, et n’ont pas après eux fait effacer ces traces offensantes. La république, moins intéressée dans la question, a été* aussi tolérante qu’elles; de plus elle a mis au haut d’un fronton, bien loin, à l’écart, son propre chiffre R. F., et elle a bien fait; car, le temps aidant et les hommes aussi, on finirait peut-être par attribuer à d’autres le mérite de cette restauration qui lui appartient, de même qu’on a attribué au balcon de la galerie des antiques la mémoire d’un crime qui ne lui appartient pas.

La fenêtre de la galerie des antiques présente une baie profonde ouverte à l’air et fermée en avant du côté du balcon par une simple grille. L’intérieur de cette baie a été décoré de marbres, de peintures et de dorures. Au fond et au-dessus de la croisée, porté par des génies, est le double écu de France et de Navarre; le premier, d’azur à trois fleurs de lis; le second, de gueules à la chaîne d’or. Toute cette décoration , quoique maintenue dans des tons sobres et tranquilles , outre qu’elle est disparate avec la façade extérieure, avec les pierres fatiguées par le temps de l'arcade qui l’encadre, avec les renommées roides et frustes, sculptées par Barthélemy Prieur dans les tympans, a quelque chose de singulier au milieu de cette longue façade, où elle est un accident isolé.

Une décoration mqinsmotivée encore est le soleil d’or mis à l’angle, aigu du faîtage du pavillon. A-t-on voulu par cette richesse extérieure et par cet emblème* orgueilleux de Louis XIV marquer l’emplacement (h* la magnifique galerie d’Apollon, créée par lui? Toujours est-il que ce soleil isolé est d’un aspect bizarre; il faudrait, pour le justifier, que toute la crête en plomb du toit fût dorée, comme elle le fut dans le voisinage à une certaine époque. Nous ignorons si on a l’intention de le faire plus tard, et nous sommes

loin de le désirer, pour notre part. Ce que nous croyons bien plus important, c’est, un jour, de donner un aspect monumental à la longue ligne des toits de la grande galerie du bord de l’eau, toits déjà laids par eux-mêmes, mais tout a fait gâtés par les ouvertures rectangulaires très-allongées qu’on y a faites dernièrement pour éclairer les galeries.

Depuis le jour où un décret de la Convention nationale a transformé le palais des rois en celui des beaux-arts, la destination du Louvre semble fixée désormais, et nous ne pensons pas qu’aucun parti politique ait jamais la pensée de détrôner Lesueur ou Raphaël pour les remplacer par n’importe quelle dynastie.

Le décret de la Convention portait que le musée

national serait formé de tous les objets d’arts provenant du cabinet du roi et de ceux qui se trouvaient dans les autres bâtiments appartenant au domaine de 1 État. Le musée devait être ouvert au public tous les jours fériés, et aux artistes, pour l’étude des maîtres, tous les jours, à l’exception d’un jour par décade (maintenant un jour par semaine, le lundi), consacré au nettoyage des salles et au repos des gardiens. Le règlement d’administration intérieure, en vigueur encore aujourd’hui, ressemble presque de tous points à celui qui fut rédigé à cette époque.

Depuis ce temps la France possède le plus beau musée du monde, et tous les gouvernements qui se sont succédé après la Convention se sont fait gloire

Entrée îles V tirées au Louvre.

de contribuer à son embellissement et à son agrandissement. Malheureusement nous sommes forcés de convenir que si les intentions étaient excellentes, les effets n’y ont pas toujours répondu. Napoléon, qui voulait laisser partout de fortes et ineffaçables empreintes, dépensa de grosses sommes et fit faire des travaux considérables dans l’intérieur du musée. Ses contemporains l’en remercièrent par des éloges d’un enthousiasme exagéré qui dure encore, tant il est difficile de déraciner une opinion devenue banale à force d’avoir été exprimée.

Sous son règne, de national qu’il était, le musée devint impérial, bien entendu; il subit en cela le sort commun de tous les monuments publics; bien plus, dans les discours et dans les rapports officiels on le

voit le plus souvent baptisé du nom de musée Na] léon; en sorte que dans un temps et dans un pays où l’on est volontiers oublieux, beaucoup de gens attribuent la fondation du musée à l’empereur. Il n'y a pas plus d’un an , un ministre de l’intérieur sacrifiait à cette erreur historique dans une harangue qu’on peut lire au Moniteur.

lin même temps que Napoléon faisait exécuter par ses architectes, MM. Percier et Fontaine, des travaux d’appropriation et de décoration, dans ce goût pseudoromain si ennuyeux, si mesquin et si roide, dont nous apercevons aujourd’hui des traces malheureusement trop nombreuses, il envoyait à Paris des fourgons de tableaux et de statues dont il dépouillait les

musées, les églises et les palais, dans les capitales de l’Europe. Presque toute l’Italie de la renaissance, les galeries d’Allemagne, d’Espagne et de Hollande, se virent enlever les chefsd’œuvre qui faisaient leur orgueil et leur gloire. En vain Rome, Florence et Venise se prosternèrent -elles aux pieds de l’empereur pour le supplier d’épargner leurs Raphaël, leurs Michel- Ange, leurs Andrea del Sarto, leurs Titien, leurs Tinforet, et leurs Paul Véronèse; en vain la Hollande, en vain l’Espagne implorèrent-elles sa clémence en faveur de Rembrandt, de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez ou de Murillo: César, leur vainqueur, leur protecteur et leur allié, fut inflexible. Il aurait volontiers transporté au Louvre les fresques du Vatican, les plafonds du palais des doges, le dôme de Saint- Pierre, la colonne Trajane, le Colysée et l’Alhambra , comme il fit, pour les chevaux de Saint-Marc, pour les antiques qui peuplaient les monuments de Rome, si la chose eût été possible; mais il se vit, ii son grand regret, forcé de s’en tenir aux statues et aux tableaux. Fort heureusement pour la Belgique et pour l’Allemagne, le gothique n’était pas en honneur sous Napoléon ; elles durent à cette répugnance de conserver, la première les admirables boiseries de ses temples et dises hôtels de ville, 1 autre les chefs-d’œuvre de Pierre Fischer et des autres illustres tailleurs de pierre de Nuremberg et de Cologne. Donc, les nations vaincues, protégées et alliées gémirent, mais tout bas, sur les pertes irréparables ( elles les croyaient irréparables alors) qu’elles étaient forcées de subir ; mais la France entière trépignait d’enthousiasme, au moment même oii les professeurs de rhétorique enseignaient à leurs élèves, à l’aide d’amplifications fleuries, à s’indigner contre les généraux romains qui enrichissaient leui patrie des dépouilles de Corinthe et de 1 Attique.

Nous ne voulons pas, Dieu merci, faire de la politique; mais qu’il nous soit permis de dire cependant, au nom des règles éternelles de la morale , au nom des intérêts les plus sacrés de l’art et de la civilisation, que l’empereur s’est trompé d’époque en agissant

15 Cent. LA LIVRAISON. — 69* ex 70“ Livr.

Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.

PARIS. TYP. DE F1RJ1IN DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.

ainsi, et que ceux qui l’ont applaudi se sont trompés comme lui. Soyez plus sobre d’invectives envers lord Elgine, le voleur de Phidias, si vous croyez que le droit de la guerre autorisait l'empereur à s’emparer, partout où il pourrait les saisir, de Raphaël ou de Vérouèse ; ce n’est pas tout d’être patriote , il faut encore avoir du sens commun et de la logique.

On sait ce qu’il est advenu de ces faciles conquêtes : nos alliés nous les ont reprises, comme ils nous ont repris toutes celles del’Empire et bien d’autres encore; de telle façon que notre musée, après la chute de l’Empire, s’est trouve amoindri comme notre territoire. Ceux-là même qui avaient trouvé trop juste que Napoléon fit transporter à Paris les chefsd’œuvre de la peinture et de la sculpture de tous les temps et de tous les pays, se répandirent en apostrophes véhémentes et indignées contre « les barbares du Nord,»

assez féroces pour user de représailles.

Malheureusement , avons-nous dit, si le Louvre n’a conservé ni l’Apollon du Belvédère, ni la Transfiguration de Raphaël , ni le Laocoon , il lui reste les embellissements impériaux dans toute leur intégrité, et notamment le grand escalier qui sert d’entrée principale au musée de peinture et dont nous donnons le dessin. Cet escalier a été fort loué dans son temps ; tous les (luides et les Itinéraires le représentent encore aujourd’hui comme une des merveilles de l’architecture. Nous convenons que MM. Percier et Fontaine ont tiré le meilleur parli possible du système et du style dont ils étaient à celte époque les plus glorieux représentants, et nous comprenons qu’il excite encore une certaine admiration chez les gens faciles à contenter, par une grandeur d’aspect qui résulte uniquement de la grandeur de l'échelle et de l’harmonie des proportions, (in l'a comparé jadis aux magnifiques escaliers de Versailles, il s’en faut de tout a ou peu près , qu une pareille assimilation soit possible du Louvre ressemble a celui (h; Mansard comme une tragédie d’Arnault ou de Luc cival ressemble a une tragédie de Racine.

Tout le monde sait que M. Abel de Pujol est l’auteur du plafond qui surmonte l’escalier du Louvre, et qu’il a peint les grisailles et les imitations de basreliels en bronze qui complètent cette décoration. Ce plafond est, sans contredit, le meilleur morceau .pii 'l" été Produit PW ce maître, dessinateur commun, qumque sans naïveté, coloriste nul, mais qui seul de son temps avait l’intelligence des grandes machines

décoratives, et qui fût capable d’exécuter et de comprendre un vrai plafond-plajonnant avec des figures en raccourci. Quant aux grisailles et aux imitations de bas-reliefs en bronze , chacun se rappelle que M. Abel de Pujol, après avoir peint les décorarationsde la Bourse, fut proclamé par tous les agents de change, banquiers et autres habitués du lieu, le Raphaël du dix-neuvième siècle. Les imitations des bas-reliefs de l’escalier du Louvre valent celles de la Bourse, et pour le goût, et pour la composition, et pour le dessin, et pour le style. Si les courtiers-marrons jugent que les unes sont le nec plus ultra de la peinture , disons, pour employer le patois à la mode,

escalier absoli ment de Lan- Corncille ou de

que les autres excitent parmi MM. les inililarrs de tous les grades et les rentiers du Marais des pcrgxysmes d’admiration.

Il reste pourtant, — il serait injuste de ne pas h' noter. parmi les travaux de décoration exécutés pendant l’époque impériale, un plafond qui se recommande , autant par le nom de l’ajuteur que par sa supériorité, sur toutes les œuvres de décoration de ce temps; nous voulons parler du plafond de Brud’hon, execute en 1812, et qui décore une salle du musée des antiques ; il représente la fille de fjitone implorunl Jupiter. Nous devons d’autant plus en tenir compte a l’administration des beaux-arts de ce temps-

là, que ce peintre illustre n’était pas en faveur ; il avait un talent et un caractère indépendants, et sa peinture ne ressemblait guère à celle de ses contemporains. Comme il fallait que tout se ressemblât alors, on pourrait dire que sa manière n’était pas d’uniforme. Le plafond de Brud’hon n’est certes pas un de ses meilleurs tableaux, mais il offre des parties charmantes , et l’ensemble l’emporte de toute la grâce et de toute la poésie de l’auteur de Vénus et Adonis sur les travaux du même genre de ses émules et de ses rivaux.

Louis X\ III ne paraît pas s’être préoccupé beaucoup du Musée. Il préférait, ce nous semble, le latin d’Horace a tous les tableaux et a toutes les statues du monde. Il est regrettable que son successeur n ait pas eu des goûts aussi exclusivement littéraires. Charles X fit exécuter de grands travaux au Louvre; c’est à lui qu’on doit la création du Musée qui porta longtemps son nom, et qui renferme le musée dit Musée égyptien, bien qu’on puisse l’appeler tout aussi bien le Musée étrusque ou le Musée romain.

Les salles de ce musée contiennent, en effet, non-seulement une importante collection de vases égyptiens, de momies et d’autres curiosités enlevées à la terre des Pharaons, mais aussi une très-belle suite de vases étrusques et grecs en terre, de vases, de candélabres, de médailles , de statuettes et d’autres productions de l’industrie et de l’art romain. Nous ne devons pas oublier que ce monarque fonda ce musée avec l’argent de sa liste civile , et que jamais dans son exil il ne songea à redemander au pays ni les collections remarquables dont il I avait doté, ni de lui rendre l’argent qu’il avait dépensé dans ce but. Nous prions aussi nos lecteurs de croire qn’en mentionnant ce lait nous défaisons point une réclame politique au bénéfice d’un parti, mais que nous accomplissons seulement un acte de justice. Cet éloge , adresse à ht généreuse initiative du successeur de Louis XVIII , n implique point non j tins de contradiction , comme on pourrait le penser, avec les regrets que nous exprimions il n’y a qu’un instant. En effet , les collections ne pouvaient pas être exposées dans des armoires en sapin ou de bois blanc posées contre des murs reerepis ou badigeonnés: il fallait une décoration pour le nouveau musée. On le décora donc. Le style de l'architecture en usage sous l’Empire s’était modifié depuis 1815; nous ne pouvons pas dire qu’il s’était embelli, mais alourdi et affadi seulement.

Les architectes des palais de l’État part agent d'or-

Page 1