CHAPITRE XXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
dinaire avec les magistrats le privilège de l’inamovibilité, aussi MM. Périer et Fontaine étaient-ils restés les architectes du Louvre et des Tuileries, et c’est à eux que nous devons les travaux nécessités par la fondation du musée égyptien.
D’abord et surtout des armoires en acajou ornées de baguettes en cuivre. Nous avons eu occasion de parler de l’emploi de l’acajou, de cette matière vulgaire, fausse de ton dans les monuments publics; si nous ne nous trompons, c’est aux architectes de Charles X que revient l’honneur de s’en être servi pour la première fois. Leur exemple ne fut guère suivi depuis, excepté par M. de Gisors, architecte du palais du Luxembourg sous Louis-Philippe, qui, chargé de la décoration de la chambre ries Pairs, y fit ériger une tribune en acajou. Une tribune en acajou! Qu’ont dû penser les Uémosthènes et les Cicéronsde toutes les époques, depuis les grands orateurs de la place publique d’Athènes et du forum romain, jusqu’à ceux de la révolution française à la vue de cette balourdise décorative qui s’en va, pour construire un piédestal à l’éloquence de MM. de Montalembert et de Roissy, copier le comptoir d’un marchand de vins cousu et élégant ?
Mais les armoires ne sont que le moindre inconvénient des décorations du musée Charles X ; elles se relient d’ailleurs, de la façon la plus harmonieuse possible, -au système général. Ce qtii indigne le plus l’artiste et l’amateur, c’est de voir, dans le palais où l’on a logé Rubens et Paul Véronèse, la série de plafonds exécutés dans le musée Charles X, par l’élite des peintres officiels de la Restauration, ces élèves dégénérés de David et de Pierre Guérin. La vue de ces plafonds suffit pour démontrer à quel point l’art officiel est frappé de Stérilité. Au temps Où MM. Picot, Rlondel, A. de Pujot, Mauzaisse, etc.., couvraient d’un badigeon mythologique et inharmonieux les plafonds du LoUvre} l’illustre GéricaUlt fie pouvait pas vendre 3, 000 fr., à l’administration des beâüx-arts, le chef-d’œuvre de la grande peinture du dix-neuvième siècle.
Parmi ces plafonds, il en est un pourtant, — tout le monde l’a déjà nommé, — qu’on ne saurait, sous aucun prétexte, mettre stirla même ligne que les antres; nous voulons parler de Y Apothéose d'ftomère, de M. Ingres. Ce tableau, le plùs célèbre de tous ceux de l'artiste, tuais qu’il île faudrait pas, Comme l'ont fait des enthousiastes trop exclusifs et trop passionnés, comparer aux immortelles créations de Raphaël et des graiids maîtres de la renaissance, produisit, la première fois qu'il fut découvert, une profonde sensation, ét fit peut-être plus de tort aux peintres de l’Institut que toutes les tentatives de l éeole dite romantique. C’était la première fois qu’on voyait des Grecs de cette physionomie et de cette allure, la première fois qu’une peinture de dessinateur n’olfusquait pas l’œil par un désaccord de tons criards, Communs, et lourds. \J Apothéose d’Homère rendit encore plus grostesque les dieux et les déesses de la mythologie de Ce temps là. Non-seulement les artistes, non-seulement les érudits de la peinture, mais tous ceux qui se piquaient d’intelligence et de goût entreprirent une croisade contre ces Junon, ces Minerve, ces Jupiter et ces Hercules apocryphes, couronnant d un laurier de cuisine un Louis XVRI à cheval, sur des rouleaux de nuage d’azur, contre des divinités de la mystérieuse Égypte, qui rappelaient les sphynx gigantesques, les Isis et les monuments des Pharaons, absolument comme les T un s de carnaval, comme les chevaliers et les ménestrels de l’Opéra-Comique reproduisent les costumes du moyen âge et les splendeurs féeriques de l’Orient.
Notre but, en nous arrêtant plus longtemps qu’il ne conviendrait peut-être a des travaux d’art «pi il faudrait oublier le plus possible, n’est pas le moins du monde d’incriminer les intentions du gouvernement de la Restauration. Ce gouvernement confia les travaux du musée Charles X aux artistes qui jouissaient alors de la renommée la moins officiellement contes¬
table. Nous voudrions seulement que le passé servit d’enseignement et de leçon pour l’avenir; h1 budget et l’art y gagneraient . Toutes les gloires académiques qui se consacrent entre elles, et que les gouvernements sont -forcés d’honoréret de faire vivre, seront toujours un obstacle invincible pour les progrès de l’art et la bonne direction des travaux publics. 11 n’y avait pas d’académie du temps des Médicis et de Léon X, pas plus qu’au temps de l’érielès, d’Alexandre ou d’Auguste. L’art, comme tous les développements de la pensée humaine, a besoin de liberté, non de hiérarchie; et les gouvernements se trompent fort en s’imaginant qu’ils sont appelés à soutenir des institutions à l’aide desquelles ils croient diriger et dominer des systèmes, des genres, — tout ce qu’il y a de moins définissable au monde, — de littérature ou d’art auxquels ils sont par eux-mêmes parfaitement indifférents.
N’oublions pas, avant d'en finir avec l’administration des beaux-arts sous Charles X, de mentionner que c'Cst à ce gouvernement que nous devons la Vénus de Milo, cette merveille de la statuaire antique, à laquelle, excepté les marbres de Phidias, dont lord Elgine a dépouillé la frise duParthënon, aucun musée d’Europe ne peut rien comparer.
Louis-Philippe acheva le musée Charles X, qui prit, comme on doit s’y attendre, sous le régime de Juillet, les autres noms que nous rappelions plus haut. Seulement, comme les Collections de céramiques et de curiosités ne suffisaient pas pour remplir les salles de ce musée , on entassa dans un magnifique désordre des tableaux de l’école française du dix-huitième siècle et du temps de F Empire. Ce fut sous ce dernier règne que MM. Schutz, H. Vernet, L. Cognet , Steuben , Fragonard, Eug. Devéfia, Drolling, etc., exécutèrent les plafonds qui sont signés des noms de ces artistes; et nous devons remarquer qit’à partir de ce moment, là peinture officielle entré dans une autre voie, quant aux sujets des compositions du moins. Aux scènes tirées du Dictionnaire de Chompré et des Lettres à li initie, succède la représentation des faits historiques. Celui de tous ces plafonds qui est le plus remarquablement traité de tous, Sans Contredit, est du att pinceau de M. L. Cognet : il représente Bonaparte en Bç/yptc.
Mais l’opinion artistique avait marché. Les répugnances que les peintres de l’Énipire avaient toujours manifestées pour certaines écoles étrangères n’étaient plus aussi puissantes; le romantisme avait mis fort en vogue les peintres de Sévi lie et de Madrid: on parlait beaucoup de Murillo, de Velasquez, de ltibeira; mais on ne connaissait guère du Second qu'un charmant portrait que nous possédons encore. Les deux autres étaient mieux représentés dans notre galerie : ltibeira par une admirable Adoration des bergers, qui fait aujourd’hui un des principaux ornements du Salon carré; et Murillo par les deux t’eUiarquables tableaux quê nous Coproduirons ici.
D’un autre côté, la célèbre gâterie que le maréchal Soûlt avait conquise en Espagne était plus que jamais en réputation. On parlait du prix excessif auquel le vieux guerrier avait mis la vente de six de ses plus beaux tableaux, que le roi voulait acheter. Louis-Philippe les trouva trop chers , et préféra envoyer en Espagne M. le baron Taylor, avec la mission d’acquérir pour la liste civile un musée espagnol tout entier. M. Taylor revint avec près de -4Û0 tableaux, et le musée espagnol fut créé. L’eltet ne répondit point à l’attente générale; on en conclut tout de suite que ! l’école espagnole était au-dessous de sa réputation. C’était mal juger. M. Taylor avait acheté trop de tableaux, voilà tout. La nouvelle galerie contenait au moins unejlizaine de toiles qui étaient des chefs-d'œuvre, et plus de -40 tableaux de ltibeira, de Zurbaran, d’Alonzo Cano et de Murillo, de premier choix. Si l'envoyé de Louis-Philippe se fût contenté d’un moins grand nombre de tableaux, il eût pu sans contredit former une admirable galerie; mais les Vélasquez , a part un merveilleux portrait, manquaient surtout; et
c est principalement en matière d’artqu’il convient de dire que la quantité ne supplée pas la qualité, au contraire.
A peine le musée espagnol était-il formé, qu’un riche amateur anglais, M. Standish, vint à mourir, en léguant à Louis-Philippe toute sa galerie de tableaux et sa bibliothèque. La galerie de tableaux de M- Standish jouissait, du vivant de son propriétaire d’une réputation qu’elle était loin de mériter, et nous ne serons pas démenti en affirmant, qu'à part un superbe Laneret et quatre dessus de porte de Vantoo, toute cette collection était indigne des honneurs du Louvre.
Aujourd’hui nous ne possédons plus la galerie Standish, et nous pouvons dire que nous en sommes débarrassés. Malheureusement, nous n’avons pas davantage de musée espagnol ; on sait pourquoi et comment les héritiers de Louis-Philippe ont fait redemander à l’État les tableaux que leur père avait fait placer au Louvre.
Survint la révolution de Février : beaucoup de gens en conclurent un peu trop vite que notre musée était perdu, et les arts avec lui. 11 est vrai que cet établissement subit lui aussi sa révolution, révolution heureuse s’il en fût, qui fera un éternel honneur au Danton qui la conduisit avec autant d’audace que d’habileté et de science. La reconnaissance de tous les artistes et de tous les amis des arts a déjà prononcé le nom de cet insurgé pacifique, de M. Jeanron, à qui le gouvernement provisoire confia la direction des musées. Depuis cette époque, le Louvre a encore une fois changé d’épithète: il est redevenu le musée national, comme au jour de sâ fondation.
M. Jeanron, à peine installé, débarrassa d’abord le musée de l’ignoble galerie de bois qui avait été construite parallèlement à la grande galerie à laquelle elle était adossée, et qui déshonorait ce monument en même temps qu’elle compromettait l’existence des chefs-d'œuvre renfermés au Louvre dans un cas possible d'incendie. Depuis longtemps, les artistes et tous ceux qui s'intéressent à la conservation de nos richesses artistiques avaient supplié les administrations précédentes d’écariel'cèlte terrible menacé. < )n n’avait tenu nul compte de ces réclamations, les administrations aimant mieux attacher leur nom aux travaux d'embellissement que nous venons de décrire qu’a ml b œuvre utile et urgente. D’ailleurs, il était nécessaire de conserver la galerie de bois pour les expositions annuelles des ouv rages des artistes vivants, qui, jusqu'alors, se faisaient au mdsée. M. Jeanron. pour couper court aux observations de ces gens (pii veulent tout cbnserver, te bon comme le mauvais, le laid comme le beau, le dangereux comme l’utile, obtint du noUVeau gouv ernement un décret qui déclarait qu’à l'avenir les expositions n'auraient plus lieu au Louvrê. Il fit ainsi d’un seul coup une chose doublement utile : cés expositions annuelles, en même temps qu’elles privaient le public et les artistes de la vue des tableaux des, maîtres pendant trois mois chaque année , puisque, pendant tout ce temps, ces tableaux étaient cachés par une Charpente recouverte d’une serge verte sur laquelle on étalait les productions des pinceaux contemporains, étaient une cause de détériorations irréparables pour les chefs-d’œuvre de toutes les écoles. Les accidents qui résultaient de ces constructions improvisées, la priv ation de lumière (car il est constaté que la peinture gardée à l’ombre et manquant d’air pousse au noir), occasionnaient de véritables désastres dont l’accumulation aurait fini par compromettre l’existence île notre Musée. De telles réformes valent mieux que des embellissements ; mais M. Jeanron ne s’en tint pas là.
Jusqu’à ce jour, les tableaux, les statues de tous les temps et de toutes les écoles étaient restés exposés sans ordre, suivant la dimension des cadres. Personne jusqu’alors n’avait songé à entreprendre une classification dont on ne pourrait pas se passer aujourd’hui, bien que, malheureusement, elle soit en ce moment fort incomplète. Beaucoup d’esprits dé-
«iraient une classification, mais personne n’osait la demander, tant elle semblait difficile à opérer; et voilà qu’au bout d’une semaine, avec l’aide des seuls employés et garçons de son administration, sans demander un sou au budget, M. Jeanron , qui avait fermé les portes du Louvre, les rouvre au public qui ne pouvait en croire son admiration. La classification était faite, et si bien faite, quoiqu’elle eût été exécutée avec une hâte inconcevable, M. Jeanron ne la regardant que comme provisoire , que nous en sommes àla regretter sur plus d’un point depuis quelle a été remaniée par la direction actuelle du Louvre, qui a succédé à, celle nommée par le gouvernement provisoire.
M. Jeanron exécuta d’autres réformes utiles et im¬
portantes. Les combles du Louvre renferment un grand nombre de magnifiques ateliers (pie la munificence du gouvernement prête aux artistes chargés d’exécuter des travaux officiels, ou qu’elle leur abandonne à titre de récompense due à leurs talents ou à leurs services. Cet usage , fort louable en soi , avait dégénéré en abus. La plupart de ces ateliers étaient occupés par des artistes plus ou moins inconnus, qui en jouissaient en vertu de droits fort contestables, et qui, de plus, possédaient au Louvre des appartements complets , qu’on les força de vider immédiatement. Bien plus, un grand nombre de richesses étaient enfouies dans les greniers du Louvre ; le nouveau directeur les en fit descendre, et nous lui devons , entre autres, cinq ou six tableaux de Véronèse , qui au¬
raient été perdus sans lui, et parmi ces tableaux il y en a deux de très-grande dimension. Un autre abus, le plus terrible de tous, la restauration intempestive des tableaux des maîtres, trouva en lui un adversaire intraitable. Avant son administration, on peut dire (pie les chefs-d’œuvre des maîtres les plus illustres étaient exposés à toute heure à des avaries cent fois plus redoutables que les injures du temps, de la part des restaurateurs attachés au Louvre, et dont les travaux de tous les jours consistaient à expérimenter des essences, vernis et autres agents chimiques de leur invention, destinés à redonner la vie et la jeunesse aux toiles les plus admirables de toutes les écoles. Si nous ne craignions de raviver les douleurs causées aux amateurs de l’ait par des exemples assez ré-