CHAPITRE XXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
D’abord à loger les académies. Elle fut ensuite distribuée en appartements où Yanloo trouva un atelier pour lui et des loges pour ses élèves. Depuis, on y plaça différentes expositions de peinture et d’objets d'art, jusqu’en 182(5, où l’on construisit les échafaudages dont nous avons parlé plus haut.
Disons tout de suite que M. Dubau s’est tiré avec une grande habileté et une véritable intelligence d’artiste de cette restauration, qui fut décidée à la suite d’un rapport fait à l’Assemblée nationale en décembre 1818, sauf quelques arabesques d’une exécution un peu maigre et trop à la mode. Il n’en est point de même des peintures; mais ceci n’est point la faute de l'architecte, et doit être attribué aux artistes contemporains choisis pour les exécuter, MM. Muller et Guichard, dont les travaux, fort médiocres en euxmêmes, n’ont pas même le mérite d’un pastiche réussi; ce qui accuse de leur part une complète inintelligence du maître dont ils étaient appelés à continuer l’œuvre. Bien qu’aucune des peintures de la galerie, à l'exception de la composition qui décore le cul-de-four placé à l’extrémité méridionale de la salle, et représentant le triomphe d’Amphitrite, n’ait été' exécuté par Lebrun, ni même de son vivant, puisque le plus grand nombre d’entre elles furent peintes plus de cent ans après lui par des artistes de la fin du dernier siècle, comme la tradition pittoresque du grand siècle s’était amoindrie, non perdue, elles ne firent point de trop grandes taches, ni comme manière, ni comme style, au milieu de l'ensemble. Les quatre compartiments placés à droite et à gauche de la voûte et représentant les quatre saisons, sont : le Printemps, de Gallet; /’ Automne, de Taraval ; l’Eté, de Durameau, et l’Hiver, de Lagrenée jeune, le peintre des Grâces, comme on disait de son temps, Grâces molles et blafardes s’il en fût.
Quatre cartouches, distribués dans toute la longueur de la voûte, re- • présentent la Nuit sur son char, le Soir, /' Etoile du matin , par Renou (1781), et l’Aurore, par M. Muller ; composition exécu tée avec autant de fadeur que celles de Lagrenée, mais avec un coloris plus faux, un dessin plus lourd. Le second cul-de-four, exécuté par M. Guichard, placé en face du premier, audessus de la porte en fer ouvré provenant du château de Maisons, et qui provoque chaque dimanche l’admiration des visiteurs du Musée, et l’admirable plafond de M. Eugène Delacroix, dont nous parlerons tout à l’heure, composent la décoration picturale de la galerie.
par le temps. L’on ne comprend guère pourquoi il a changé quelques détails secondaires de cette char¬
Plafond exécuté par M. Delacroix dons la galere d’Apollon.
mante composition, qui nous a été conservée dans un recueil gravé par un élève du maître, ainsi que toutes les peintures et sculptures de la galerie. Nous
vurcs de ce recueil, qui a servi de modèle à M. Guichard pour la composition qu’il avait mission de reproduire en entier, le dessin incorrect et rond, mais hardi et intelligent de l’illustre peintre de Louis XIV, non plus que sa manière fausse, mais nerveuse et pittoresque.
Les sculptures exécutées par Girardon et Regnauldin avec cette audace de pratique qui caractérise la statuaire française du dix-septième et du dix-huitième siècle, d’un arrangement singulièrement original et pittoresque, s’harmonisent admirablement avec le reste de cette décoration, une des merveilles, sans contredit, de l’architecture du palais de ce temps là , et a laquelle Nersaillcs ne peut rien comparer.
M. Delacroix, à qui revenait la tâche difficile de peindre le plafond qui occupe le centre do la voûte, s’en est acquitté avec un bonheur qui surpassa l’attente de scs admirateurs les plus t nthousiastes. Il s’agissait pour lui, tout en reprenant la tradition d’un système de peinture depuis longtemps abandonné, de n'abdiquer aucune des qualités qui ont fait de lui le plus grand peintre de ce temps; en un mot, de renouer une tradition interrompue, de continuer Lebrun, et de rester le coloriste consommé, le réaliste puissant du Massacre de Scio, du Camp des Croises. Il est sorti vainqueur de ce duel étrange. Tout en adoptant un sujet mythologique conforme aux idées de Lebrun, il l’a traité avec cette profondeur poétique qui n’est pas le don le moins merveilleux de son
talent. Apollon vainqueur du serpent P j thon, voilà, certes, un sujet qui eût plu à Lebrun; mais eût-il osé concevoir le programmegénésiaque que M. Delacroix s’est chargé d'exécuter, cl qui ne s’est point contenté de représenter le combat, la victoire du lilsdeLatone, mais la lutte des dieux et des monstres au moment ou les eaux du déluge commencent à abandonner la terre. Aucunegravure surbois n’est capable de donner seulement une idée du prodigieux coloris que M. Delacroix a mis au service de son idée, de cette science inouïe du clair-obscur pu répand sur toute la ’Cène une inimitable harmonie. Quand on pense que M. Delacroix peignait déjà depuis dix ans, à l’époque oii la plupart des plafonds modernes du Louvre, qui ne sont pas des plafonds, étaient eonliés aux talents académiques de la Restauration et du règne de Louis- Philippe , on ne peut qu’admirer jusqu’à quel point les ordonnateurs de ces travaux ont sacrifié — à leur insu, sans contredit, — à la routine ad-
M. Guichard était chargé en même temps de retoucher le [premier cul- ne pouvons non plus, en conscience, retrouver dans de-four, celui peint par Lebrun, et fort endommagé l imitation lourde, pénible et gauche d’une des gra-
ministrative.
Si M. Dubau n’a droit qu’à des éloges pour son habile restauration de ht galerie d’Apollon, il s’en
faut, nous le disons à regret, que les travaux qu’il a exécutés dans le salon Carré méritent les mêmes compliments. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le dessin que nous donnons à nos lecteurs pour être convaincu qu’il a manqué complètement son but.
Le Salon carré, d’après la classification nouvelle imaginée par M. Jeanron, et que l'administration de M. de Nieuwerkerke a adoptée en principe, suivi dans tous les détails, est destiné à contenir les chefsd’œuvre de notre musée. C’est, en quelque sorte le sanctuaire, la salle du trône des grands maîtres de la peinture. On comprend tout de suite, d’après cette destination, qu’il fallait une grande sobriété d’ornements dans cette salle que les tableaux de Raphaël, de Véronèse et de leurs illustres rivaux de toutes les écoles ornaient suffisamment par eux-mêmes. 11 nous suffira, pour montrer Terreur où est tombé M. Duban, de reproduire la description fort exacte de lu décoration que M. Du Pays en fit dans Y Illustration, lors de la réouverture du musée.
« L’attention est partout attirée par les dorures et les ornements de différentes couleurs du plafond. Entre la naissance de la voûte et l’endroit où se termine en haut la tenture des quatre murailles, règne une
frise contenant des écussons avec les noms des peintres placés entre des pilastres.
« Cette frise, qui prolonge assez bas l’ornementation éclatante du plafond, diminue la hauteur, et restreint le champ réservé aux tableaux. Au-dessus d’elle et au milieu des quatre voussures est une figure en rondebosse et en plâtre. Ces quatre figures, représentant l’architecture, la peinture, la sculpture et la gravure, sont posées sur le bord d’une corniche sans saillie, en sorte qu’elles manquent tout à fait du support que semblerait nécessiter leur masse considérable. Audessus d’elles, tout le rampant de la voussure est divisé en compartiments à fond peint de petites rosaces, dans le genre des émaux de Limoges, et servant d’encadrement à des bas-reliefs dans des médaillons. Les quatre angles formés par la rencontre des voussures, sont occupés dans toute leur longueur par des termes colossaux soutenant au-dessus de leurs têtes un écusson aux lettres H. F, entouré d’instruments empruntés à l’agriculture ou à l’industrie, et surmonté d’une tête de cheval ou de bœuf. Ils semblent vouloir lancer toute cette masse sur les spectateurs ou sur les deux figures également en ronde-bosse placées à leurs pieds. Celles-ci représentent des génies qui tiennent
des guirlandes et réunissent leurs mains, par un geste peu motivé, vers le haut de la gaine des termes. Cette gaine est encadrée à droite et à gauche par des espèces de colonnes, qu’on prendrait d’abord pour des troncs de palmier, mais qui sont le prolongement du tore en feuilles de laurier encadrant l’ouverture du haut. »
. « La multiplicité des volutes des rinceaux dorés qui s’épanouissent dans les angles nous semblent y jeter de la confusion. Autour de la salle règne un solide soubassement en boiserie noire simulant l’ébène. Les chambranles des portes sont pareils. Leur forme basse et trapue est justifiée par la nécessité de réserver un plus grand espace au placement des tableaux. Une innovation d’un goût détestable est celle des pans coupés aux quatre angles de la salle. Ces panneaux, s’élevant au tiers de la hauteur totale, ressemblent à une feuille de paravent masquant un réduit. Leur encadrement en bois noir et leur tenture en étoffe de soie .à fleurs cramoisie, qui contraste avec la sombre tenture générale, en font un hors-d’œuvre qui rompt sans motif et brusquement l’unité de l’ensemble. »
Le même critique blâme en outre, et nous condamnons avec lui, la couleur adoptée par l’architec-
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Frise de la salle des Sept-Clieminées.
turc pour cette tenture générale formée d’un treillis à gros grains et peint de tons roussâtres et sales imitant le cuir de Cordoue, dont la localité bitumineuse se confond avec l’harmonie générale des tableaux qui sont appendus sur les parois de la muraille.
Nous ajouterons à ces observations que M. Duban, qui a fait de grands efforts de composition pour la décoration de ce plafond, n’en a point obtenu l’effet qu’il devait en attendre, indépendamment du tort que le voisinage de ce plafond cause aux tableaux. Ce mélange do motifs empruntés à tous les styles, ou se remarquent cependant des details ajustés avec fine véritable rareté de goût et uhe grande termeté de dessin, forme un ensemble hybride et déplaisant qui manque de caractère. 11 faut convenir toutefois que les figures de M. Si inart, exécutées d’une façon lourde et maigre en même temps, et ajustées avec un pédantisme gauche et maladroit, ne sont pas capables de faire oublier ce que l'ornementation générale a de défectueux.
Nous aimons mieux la façon dont M. Duban a entendu la décoration de la toile des sept cheminées, que M. Jeanron avait destinée à contenir les chefs-
d’œuvre de l’école française, mais qui ne contient en définitive que des tableaux du temps de l’Empire et delà Restauration. Le parti pris dé Tornehientation est largement conçu, encore qu'il y ait il blâmer le ton de rouge brique dont on a enduit les murs. Il consiste, pour le plafond principalement, en quatorze figures de victoires, aux bras et aux ailes étendus, et tenant des palmes et des couronnes d’or. Elles sont légèrement coloriées. Entre les victoires, l’artiste a place des médaillons de peintres en plâtre blanc sur un fond de couleur. Les angles de la voûte sont occupés par des espèces de pilastres supportés par de grandes volutes surmontant elles-mêmes des trophées dorés d'instruments d’agrieUlture , d’art , de marine et de guerre. Les sculptures des figures ont été modelées par M. Üuret d’une façon bien supérieure? à celle des figures de M. Simart.
M. Duban a parfaitement réussi dans la décoration d’une antre petite salle située au haut du grand escalier, qui contenait jadis des tableaux des maîtres primitifs, et qui maintenantest consacrée à une collection d’orfèvrerie, de verrerie et de joaillerie de la renaissance et du moyen âge. Celte décoration consiste
tout simplement dans une tenture en velours grenat, le long de laquelle sont adossés des armoires en bois hoir, garnies de fermetures en fer, oii ressortent avec éclat les riches joyaux et les métaux précieux.
Maintenant il est temps d’en venir à la nouvelle classification des peintures, exécutée par l’administration actuelle.
Il nous semble que nous regrettons la classification provisoire imaginée par M. Jeanron dans le salon carré; non certes que tous les hôtes introduits dans ce sanctuaire ne soient de fort grands personnages, puisqu’ils s’appellent Titien, Véronèse, Raphaël, le Eorrége, Poussin, Lesueur, Giorgion, Bass in, Michel- Ange, Garûvage, Jouvenet, Valentin, Rembrandt, Van- Dyck , Ostade ; Metzu, Van-Eyck , Andrea del Sarto, le PérUgin, Miirîllo, J. Romain, et encore deux ou trois autres qui ne déparent point cette noble compagnie ; mais nous ne pouvons nous empêcher de constater que l’école française n’est point suffisamment représentée, et qu’on a peut-être sacrifié à la hiérarchie des genres la véritable hiérarchie des talents. Rien île mieux que d’honorer Paul Véronèse et tous les il-