‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 168 sur 230 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

LE LONG DE LA SEINE (Suite).

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lustres et incomparables maîtres de Venise , de Florence et de Rome ; mais à qui fera-t-on croire que Chardin ne peut pas se mesurer avec un flamand, comme Metzu ou Terburg?

Différentes sont les qualités; mais qui affirmerait que celles de notre compatriote sont moindres? Pourquoi n’a-t-on pas gardé non plus l’admirable portrait de Bossuet par H. Rigaud , le plus beau de tous les portraits français, une œuvre sans contredit vingt fois supérieure à la Conception de Murillo, qui se prélasse au milieu du grand salon avec toute l’assurance que lui donne, non sa propre valeur, mais le prix énorme, fabuleux, inouï, de 615,000 francs qu’elle a coûté à l’administration? Non pas que la Concept ion soit un méchant tableau, il n’y a point de méchant tableau de Murillo , mais parce qu’il n’est point un des meilleurs de ce maître facile, et- qu’il y en avait déjà un de lui dans le grand salon , au moins aussi beau que le dernier, quoiqu’il eût assurément coûté moins cher.

Nous ne saurions approuver non plus la pensée qui a présidé à l’arrangement des tableaux de la salle des Sept-Cheminées. Cette salle , qui devait servir de tribune aux peintures (Je l’école française, comme le* galop carré à celles de tontes les écoles, p’est garnie que des œuvres de 1’Empire et de la Restauration. Sous les médaillons qui décorent la voûte, on n’a inscrit que des noms de ce temps-là, ceux de David, Girodet,

Gros, Percier, Granet, Géricault, Gérard, Chaudet, Prud’hon, etc. Véritablement, nous ne comprenons pas cette apothéose intempestive, qui semblerait vouloir proclamer que l’Empire a été la plus grande époque d’art de notre pays, tandis que le génie de David e' de Gros, l’intelligence pratique de Girodet, pei vent seuls sauver de l'oubli la peinture de ce temps-là. No is ne comprendrons jamais qu’on mette la triste peinture de Gérard , celles de Guérin, voire même le Üéluue, vert-bouteille de Girodet, à des places d’honneur, tandis qqe Chardin est exposé dans des salles mal éclairées , avec Greuze et Jouvenet. Personne n’admettra non plus qu'il ait fallu décorer une salle pour placer M. Mauzaisse , quand Carie Vanloo est si mal représenté au Louvre, et que nous île possédons qu’une seule toile de Watteau !

La classification des tableaux dans la grande galerie ne mérite guère que des éloges, sauf certaines attributions de toiles médiocres à des artistes éminents que nous avons tout lieu de croire fort innocents des œuvres dont M.

dans son catalogue. Du reste, il a peu à craindre; les morts ne parlent pas, et ne peuvent réclamer.

La Conception de la Viei'gô, tableau par Ksteban Murillo.

C’est un curieux voyage dans le passé, une exploration pleine d’intérêt et de profits, non-seulement

Une FCte flamande, tableau par Sfeen.

pour l’artiste ou pour l’amateur des beaux-arts, mais du musée de peinture, a cru devoir les enrichir pour l’observateur, pour le philosophe et pour l’his-

Villot, le conservateur actuel

torien, qu une visite attentive dans cette immense galerie, la plus longue de toutes celles qui existent en Europe, et (pii commence à l’expiration du moyen âge, aux maîtres primitifs, pour aboutir et se terminer à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième. Voici d’abord le renouvellement de la pensée humaine dans les timides linéaments des primitifs Italiens Cimabuë, Giotto, (pii cherchent à exprimer l’idée chrétienne sur un mode emprunté aux artistes de Byzance, c’est-à-dire à mêler au sentiment gothique qui les domine je ne sais quel parfum de la Grèce et de Rome conservé dans les traditions de l’empire d’Orient.

11 convient de noter, en passant, que le développement et le progrès de l’art suivent d’une façon fort significative la marche de la civilisation chez les peuples, et donne la mesure de leur influence sur les destinées du monde.

Avec Raphaël, avec Titien, avec Véronèse et Andrea dpi Sarto, l’Italie est encore la reine des nations intelligentes* puis 1 Allemagne de la réforme produit Hplbpin en même temps que Luther.

Les l’ays-Ras et 1 Espagne, puis la France, reprennent tour à tour le sceptre qui s’échappe des mains defaillantes de la terre des papes et de la poétique antiquité.

\ oyez aussi quelle leçon instructive Pt éloquente sur l’organisation sociale et politique des pays qui ont enfanté les chefs-d œuvre renfermés dans la grande galerie du Louvre ! Tandis que les maîtres de Rome, de Florence, tout entiers aux souvenirs de Part grec et latin, mêlent incessamment dans leurs œuvres le sacré au profane; tandis que les artistes espagnols essayent tour à tour de traduire dans leurs œuvres le mysticisme féroce, brutal, de l’inquisition, par le pinceau de Zurbaran, ou le

mysticisme sensuel des disciples de Loyola par la main de Murillo; tandis que Lebrun ne voit dans ia mythologie antique qu’un prétexte à la continuelle apothéose de Louis XIV et de sa epur, à côté d’Eustaehe Lesueur religieux et croyant , ('es tableaux jansénistes de Philippe de Champaigne, des compositions fougueuses, incorrectes et théâtrales, mais si pittoresques et si hardies de Jouvenet, des fêtes et des batailles de Van (1er Meulen, des compositions philosophiques et austères du Poussin, voici ce peuple républicain des Pays-Bas qui enfante lui aussi, des chefsd’œuvre, et dont les artistes vont s’inspirer à des sources ignorées ou qui jusque-là étaient encore demeurées entièrement inconnues. Pas n’est besoin pour Rembrandt ou pour à an Os-

TABLEAU DE PABIS.

tade, ou pour Adrien Brauwer, ou pour Ruisdaël, ou pour Jean Steen, de dieux et de déesses, de héros ou de gentilshommes. La nature a multiplié les modèles; il suffit de savoir les reproduire. Les passions sont des

passions chez tous les hommes; il s’agit d’exprimer leur langage en termes énergiques et vrais.

Le paysan qui traverse un chemin creux sous les rayons dorés d’un soleil couchant, le voyageur qui

s’arrête au seuil d'une auberge hospitalière, deviennent des sujets de tableaux, tout comme les bergeries de Racan ou les pastorales arcadiennes. Les bourgeois d’Amsterdam, revêtus de harnais guerriers, auront,

La vierge, d’après Murilio.

sous le mâle pinceau de Rembrandt, une aussi fière tournure que les gentilshommes de la cour de Louis XIV. Pourquoi donc ne retracer que les joies, ou les tristesses, ou les passions des grands ou des rois? Et voilà Jean Steen qui se lait brasseur pour mieux pein¬

dre les buveurs flamands. Pourquoi donc représenter toujours les mystères et les légendes du christianisme a 1 aide de textes traditionnels ? Le tils de Marie est aussi le fils d'un charpentier; et voilà Rembrandt qui crée un chef-d’œuvre en peignant le misérable atelier

d’un artisan. On sent que c’est un peuple fort que ce peuple de mangeurs de harengs qui a fourni de tels artistes, et (pii a su lutter contre Louis XIV, et tous ses généraux, et toute sa puissance.

Malheureusement la classification s’arrête à l’extré-

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