CHAPITRE XXIX. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
mité de cette galerie. Si nous retournons dans le musée Charles X, où se retrouvent, réunis dans une confusion regrettable, les oeuvres de l’école française postérieures au siècle de Louis XIV, nous ne pouvons plus suivre qu’avec une grande difficulté le mouvement artistique, dont la tradition, interrompue sous l’Empire, s’est renouvelée et transformée entre les mains puissantes de Géricault.
Là pourtant, avec quelques efforts, il est facile d’admirer encore la peinture singulièrement spirituelle et habile des Vanloo, où la science et l’étude persévérante sont dissimulées sous des formules, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi, d’un maniérisme qui accuse une époque de décadence, plus visible encore dans les compositions si audacieusement fausses et conventionnelles de Boucher et de ses imitateurs, mais où se retrouvent à foison toutefois l’esprit et le talent véritables. Watteau, le disciple de Rubens, revêt ensuite d’une couleur magistrale des compositions où revivent, sous des ajustements fantasques et charmants, et avec un plus vif sentiment de la nature , l’esprit et la poésie de Marivaux. Puis, pendant que des académiciens de ce temps-là font ce que feront toujours les académiciens de tous les temps, c’est-à-dire immobilisent les traditions de l’école dans ses œuvres mortnées, voilà Chardin qui, rompant tout à coup avec les dieux et les déesses, avec les grands seigneurs et les comédiens, se met à peindre les intérieurs tranquilles et austères de la bourgeoisie contemporaine ; et Greuze cpn sous la protection de Diderot, retrace , d’une brosse sentimentale et un peu mélodramatique , mais abondante et facile, les scènes du village et de l’atelier.
La révolution est faite dans l’art comme dans la société. Survient David et son école qui l’arrête et la transforme. Avec lui, nous retournons à Rome républicaine ou à l’ère des Césars. Ses disciples peignent avec et après lui des scènes de tragédie ; le seul Gros échappe à des souvenirs mythologiques ; mais les sujets émouvants et passionnés qui conviennent à son énergique génie n’existent pas dans la société civile, effacée par la prépondérance des institutions du militaire; il se fait peintre de batailles. Des personnages de théâtre et des soldats, n’est -ce pas toute la civilisation impériale? Aussi voyez Prud’hon,et la façon dont sont récompensés par ses contemporains son talent si poétique et si fort, et sa grâce eorrégienne.
Cependant l’académie régie sans partage jusqu’au jour or.
Géricault tente un effort su prême pour rentrer dans la véritable tradition de l’école française, école du sentiment dramatique et pittoresque, où, meme au milieu des plus grands écarts, se remarque le culte de la vraisemblance et de la logique. Il proclame l’alliance de la réalité et du style contre presque tous ses contemporains, et meurt méconnu après avoir doté son pays d’un chef-d’œuvre. Aujourd’hui, le musée du Louvre, qui n’avait pas voulu acheter le tableau du vivant de l’artiste, vient d’inscrire son nom à côté de celui des plus grands maîtres de l’école française.
L’ancien musée espagnol est occupé aujourd’hui par les tableaux de toutes les écoles qui n’ont pas encore été classés, et parmi lesquels on trouverait facilement et en grand nombre des toiles du plus haut
Guide de l’armée d’Italie, par Géricault.
prix, telle que le tableau de la Vierge, d’après Murillo. L’état d’incertitude où l’on est sur les travaux d’agrandissement que doit subir le Louvre maintiendront peut-être encore longtemps ce statu quo regret¬
plat en terre émaillée, de Bernard de Palissy.
table. On a parlé de supprimer l’étage supérieur du palais, et de percer des ouvertures dans la toiture, de façon à obtenir un jour égal pour toutes les galeries. Peut-être serait-il possible alors d’avoir un classement
régulier de toutes ces richesses. Aujourd’hui, le visiteur est obligé à toutes sortes de marches et de contremarches pour aller trouver tel tableau célèbre qui se trouve enfoui dans lecapharnaùm du musée espagnol.
11 se voit forcé de traverser, tantôt les salles du musée de céramique, tantôt une salle où sont exposés les émaux, les faïences italiennes et les poteries de Bernard de Palissy, et qui sépare la salle des Sept-Cheminées d’une galerie oii l’on voit des tableaux de Lebrun représentant les batailles d’Alexandre. Ce mélange hybride de poterie et de peinture, ce désordre dans le classement des tableaux et dans la distribution des musées doivent cesser le plus tôt possible; il nous semble que cela n’entraînerait pas d’énormes dépenses, si l’on se contentait d’ouvrir de nouvelles salles, sans les surcharger d’une ornementation luxueuse, toujours ou presque toujours intempestive en pareil cas.
Le premier étage du Louvre contient, outre la collection de tableaux, la plus admirable collection de dessins qu’il y ait dans l’univers, et un musée de calcographie, où le public peut acheter, moyennant un prix fort modique inscrit sur un catalogue, des épreuves des plus belles gravures d’Edelinck, d’Audran, de Brevet et autres maîtres illustres, qui lui sont fournies par l’administration.
C’est dans la galerie de derrière que se trouvent les pastels de Latour, et entre autres le portrait de madame de Pompadour.
Au deuxième étage, on peut visiter le musée de marine, qui nous semble assez déplacé dans un palais exclusivement destiné aux productions artistiques. Le public ne partage pas notre indifférence, et, chaque dimanche, les canotiers d’Asnières et les lecteurs de romans maritimes (il y a encore des lecteurs pour ces romans) vont compléter leur éducation nautique devant les trophées d’armes, les modèles de bâtiments, et les plans en relief des ports français qui composent l’ensemble des richesses contenues dans ce musée. C’est également au troisième étage que sera placé le musée , si inattendu (jusqu’alors , des objets ayant appartenu aux rois de France.
Si nous redescendons maintenant au rez-de-chaussée, nous le trouvons complètement, occupé aux trois quarts par les musées de sculpture. D’abord je musée assyrien.
L’Egypte et toutes les nations qui, descendues des montagnes delaChaldée, ont envahi les vastes contrées qu’arrosent le Tigre et l’Euphrate, ces deux grandes artères du vieux monde , ont un lien avec nous, peuples modernes; et si nos arts n’avaient emprunté à leurs arts, peut-être seraient-ils encore dans l’enfance.
Ce sont donc surtout ces peuples qui sont intéressants a connailre, ce sont leurs vestiges qu’il importe de rechercher, il faut remuer leur cendre pour voir s’il ne s’en échappera pas une étincelle d’où jaillisse la lumière, et, parmi ces nations qui ont encore tant à nous apprendre, quelle est celle qui pouvait le plus exciter les désirs des savants, la convoitise de l’historien ou de l’artiste, si ce n’est la nation chaldéenne, qui fonda le grand empire d’Assyrie.
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En 1813, des antiquités furent découvertes à Khorsabab par MM. Botta et Flandrin. On les transporta à Paris, et l’on forma, dans une des salles du Louvre, le musée de Ninive.
Les sujets peu nombreux, mais variés, qui composent ce musée, ne sont qu'une très-petite partie de ceux qui ont été trouvés et remis au jour.
La difficulté des moyens de transport, le mauvais état de conservation de la plupart de ces sculptures, ont dù imposer la nécessité de faire un choix. 1! a donc fallu enlever celles qui présentaient les meilleures garanties de solidité, et se féliciter quand elles concordaient avec l’importance des sujets, la beauté du caractère ou la pureté du ciseau.
Mais quel est cet art assyrien, qui nous apparaît tout à coup? Quel est son caractère, son mérite?
L’empire d’Assyrie s’est écroulé dans le septième siècle avant Jésus- Christ. Cet art appartient donc à une ère de civilisation qui s’est éteinte il y a deux mille cinq cents ans au moins. C’est-à-dire que, plus de mille ans avant l’époque où nous,
Caulois et Francs, nous commencions à sortir de la barbarie, la nation assyrienne avait déjà parcouru une période de plusieurs siècles, pendant laquelle s’était développée une
A part la question d’art, c’est-à-dire faisant abstraction delà manière dont les idées sont exprimées par
Musée de Ninive. — Personnage combattant un lio.i.
civilisation dont la maturité et la grandeur r.ous sont attestées par les monuments qui sont sous nos yeux.
Cet art est presque aussi ancien (pic celui de l’Egypte, mais il est infiniment plus remarquable; il lui est bien supérieur pour le rendu, le fini du travail ; tout ce que l’on peut admirer de finesse et de caractère particulier dans les silhouettes égyptiennes se retrouve avec, une égale perfection sur les contours des sculptures assyriennes; mais les contours de celles-ci sont rehaussés par des reliefs qu’embellissent une forme toujours pure et une entente surprenante de l’art plastique et de la myologie. On pourrait presque dire qu il y a, de la sculpture égyptienne à celle de Ninive, la distance qu’il y a de 1 intention à une exécution habile.
Musée de Ninive. — Taureau à tête humaine.
l’un et l’autre de ces doux arts, on trouve certainement entre eux une grande affinité. Ainsi le principe religieux y joue le premier rôle; le caractère mystique s’y trouve empreint presque au même degré; il y a même des sujets à peu près identiques, tels que cette figure à bec d’aigle qui se retrouve sur les monuments de l’un et l’autre pays. La souveraineté royale, à Ninive comme à Thèbc-s, tout en paraissant subordonnée à la puissance religieuse, semble s’élever de beaucoup au-dessus du vulgaire, et accepter des hommages qui rappellent qu’alors la majesté royale était intimement liée au pouvoir du pontificat. — Les scènes de guerre ou celles de la vie privée occupent aussi une place importante; mais en Assyrie ou en Egypte, elles semblent représentées pour la plus grande gloire du monarque.
Dans ees temps reculés, les idées humaines étaient peu étendues ; elles tournaient sans cesse dans un cercle restreint, dont la religion et le respect pour le souverain, confondus en un seul et même sentiment, étaient le centre. Aussi, est-ce toujours le roi ou les idoles : les dieux qui veillent et protègent, le roi qui commande. Dans les scènes de guerre, le roi est toujours vainqueur; du haut de son char, il attaque des forteresses. C’est le roi qui tue, le roi qui pardonne; le dieu des batailles qui assiste, et, comme alors, pas plus qu’aujourd’hui , la tolérance religieuse n’était dans les mœurs des Orientaux, les dieux étrangers sont foulés aux pieds, mutilés, anéantis.
Après avoir mis l’art assyrien en regard de celui des Égyptiens, ii ne sera point déplacé de le mettre en comparaison avec l’art des Étrusques ou des
Grecs. En étudiant les détails, on leur trouvera en effet des rapports frappants, des analogies telles que l’on sera conduit à penser que, quels que soient leurs liens de parenté, ils ont une origine commune. — Et pourquoi non? — La Phénicie a prêté aux Étrusques; ceux-ci se confondent avec les Grecs dans leur civilisation. Maintenant, sont-ce les Phéniciens qui ont formé les Assyriens, ou bien Tyr a-t-elle tout emprunté àNivive? Ici se présente une question du plus haut intérêt, mais tellement difficile et délicate, que l’on doit s’abstenir de la décider jusqu’à ce que la traduction des nombreuses inscriptions que l’on possède soit venue répandre la lumière sur l’obscurité des conjectures au milieu desquelles l’archéologue maÆhe encore à tâtons.
Quoi qu’il en soit, et tout en admettant l’opinion qui pourrait attribuera la Phénicie la priorité de civilisation, il est certain que le contact des deux peuples de Phénicie et d’Assyrie doit remonter trop haut dans les siècles passés pour que la civilisation de l’un n’ait pas agi sur celle de l’autre bien avant (le s’étendre jusqu’à des rivages éloignés de la Méditerranée. Donc l’art assyiien est certainement plus ancien que ce-
éi fl
Musée de Ninive. — Figure à 1er d’aigle.
lui dos Étrusques et des Grecs, et, si l’on tient compte de ce que l'on a peu de notions exactes sur Part primitif des Phéniciens, tandis que l’on en a acquis aujourd’hui un trèsgrand nombre sur celui des Assyriens, dont chaque jour voit surgir de nouveaux monuments, on sera conduit à penser que les Grecs et les Étrusques ont commencé par imiter, pour le perfectionner plus tard, l’art des Assyriens.
Lu entrant plus avant dans la question, et en so-ndant plus profondément les rapports qui existent entre la sculpture première des Grecs et celle des Assyriens, on verrait qu’elles se touchent de fort près. Mais il est un art plastique qui se confond presque avec celui qui nous occupe, c’est l’art persan ancien, celui à qui Darius et Xerxès con-
Musée de Ninive. — Lion de bronze (rond (‘bosse).