‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 175 sur 230 · CHAPITRE XXX.— LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX.— LE LONG DE LA SEINE (Suite

Porche de Saint-Germain l’Anxerrois. Côté gauche.

qu'il no l'est peut-être par les traditions et les travaux des archéologues, a quelque chose de bizarre que repoussent nos idées modernes, et est d'un goût barbare et puéril qui ne peut être profitable ni au monument, qu’il prétend restaurer, ni à l'art qu’il prétend ramener aux sources antiques, ni au public qu’il prétend instruire ou tout au moins émouvoir. Mais dans tout ce qui précède, nous le répétons, nous n’avons entendu parler que du système d’ornementation général exclusivement. et abstraction faite des grandes compositions de M. Mottez. Ces compositions ont pour but l’établissement de l’enseignement du christianisme, exposé dans une suite de tableaux dont nous reproduisons ici les trois principaux. Le tableau central, dans le tympan de l’ogive du grand portail , représente le Christ étendu sur la croix : à ses pieds sont les personnages de toutes conditions qui ont illustré l'Église de France; à gauche, saint Eloi, saint Denis, saint Landry, fondateur de l’Hôlel-Dieu, inhumé dans Saint-Germain l’Auxerrois, saint Rémi , saint Louis, saint Félix de Valois, fondateur de l’ordre des trinitaires pour la rédemption des captifs, saint Martin, sainte Geneviève et Jeanne d’Arc, heureusement introduite dans ce chœur des saints, où elle figure sans auréole, au nom de sa glorieuse mission de patronne delà France; à droite saint Crépin, ouvrier cordonnier, saint Bernard, saint Léon IX, saint Roeli, saint Vincent de Paul , saint Cloud, saint Ambroise, sainte Clotilde, reine de France et sainte Blandive, esclave, martyre à Lyon. A droite et à gauche de ce tableau, dans des champs de forme allongée et couronnées par une ogive, sont deux grandes compositions à groupes superposés.

Ces fresques de M. Mottez ont un incontestable mérite : elles font corps avec la décoration

qu elles contiennent. Pour les apprécier, il ne faut pas les voir dégagées de leur entourage. Exécutées dans un ton clair, elles forment un ensemble assez harmonieux, que désaccordent seulement quelques bleus un peu trop vifs. Du reste, l’élément pittoresque est atténué ici autant que possible; et il en devait être ainsi. Le poème de la couleur devait ici se subordonner au poème de pierre. L’artiste n’était pas libre d’inscrire sur ces murailles son indépendante fantaisie : une forme souple et jeune à côté d’une forme roide et gothique, une conception de notre temps à côté des traditions du moyen âge. Aussi a-t-il sacrifié dans son œuvre la forme au symbolisme; et ce sacrifice a été, en quelques endroits, poussé très-loin, comme dans le tympan représentant le Christ sur la croix. Le Père Éternel, tenant entre ses genoux et soutenant de ses bras étendus l'instrument de supplice, forme, avec le corps de la victime, un ensemble laid et disgracieux. L'art disparait, parce qu’on a trop voulu accorder au symbole. Du reste, si le Saint-Esprit, si le Père, si le Fils ne sont ici pour ainsi dire que des signes hiéroglyphiques, c’est peut-être un tort d’avoir donné aux deux anges, à droite et à gauche de l'Etcrnel , des gestes trop animés qui rappellent l’aflliction humaine. Les ciels d’or sur lesquels se découpent les lignes de l’horizon, les auréoles des disques d’or ! sur lesquels sont appliquées les tètes, la perspective 1 aérienne nulle, la perspective géométrique parfois | sacrifiée, tout dans ces grandes compositions se res- I sent des entraves d’un art conventionnel. Or, n’est-ce | pas une dure nécessité que celle qui condamne l’ar- I tiste à supprimer l’inspiration, à attrister la forme et la couleur, a étouffer la vie et le sentiment, au profit ! d une inutile concordance avec une forme vieillie,

La Charité, fresque peinte dans l’église Saint-Germain l’Auxerrois.

Porche de Saint-Germain l’Auxerrois. Côté droit.

autrefois œuvre vive de la foi , aujourd’hui lettre morte et incomprise à la foule. Cependant, tout en faisant la part du système, rendons justin1 au courage persévérant, aux recherches longues et difficiles, mais couronnées de succès, de l’artiste, qui s’est fait et est demeuré homme du moyen âge, et a mené à terme, avec un grand caractère d’unité, cette immense décoration monumentale.

Si nous pénétrons dans l’intérieur de l’église, le premier coup d’œil nous fera apercevoir la plus grande disparate entre les diverses parties de l’édifice. D’abord les ogives gothiques, s’appuyant sur deS* colonnes byzantines couronnées de feuillages; puis le jubé d’un style tout moderne, avec sa grille en fer et en bronze, œuvre de la Restauration ; et enfin les peintures et les tableaux de tous les temps et de tous les maîtres, confusément entassés.

11 y a derrière le maître-autel une chapelle plus large au fond qu’à l’entrée, et ayant deux enfoncements voûtés, propres seulement à servir de niches à des statues, mais qu’ici on a utilisés autrement. D’abord on a commencé par dessiner à l’entrée, à droite et à gauche, un arceau irrégulier qui n’est ni un arc surbaissé, ni une ogive, ni un angle de fronton , et cela pour faire pendant au plein- cintre qui dessine les deux petites voûtes du fond; puis, peignant des deux côtés une draperie Manche à ramages d’or, on la suspendue à cet arceau , on l’a abaissée pour l’engager dans le plein-cintre, relevée ensuite, repliée sur elle-même à l’angle aigu des deux murs, et elle est allée finir près de l’autel. C’est sur cette draperie que l’artiste a consenti à étendre sa composition. Ses personnages ondulent en passant sur les nervures du plein- cintre, qui viennent mourir

TABLEAU DE PABIS

Sainte Geneviève.

Tronc en fonte de fer, à Saint-Germain l’Auxerrois.

Suinte Geneviève visitant les prisonniers.

dans la paroi du mur. Singulière disposition! La teinte générale de toute cette chapelle est jaunâtre, affadissante au dernier point. Je ne parle pas des fresques, qu’on distingue à peine. Un groupe de la Vierge près du corps de son tils est assez bon ; le corps du Christ est bien étudié ; mais la misérable tenture a ramages d’or, qu’on retrouve jusque dans l’étable, derrière le bœuf e* l’âne, gâte tout et empêche de voir. Au-dessus de 1 autel est un tableau à trois compartiments ; au milieu, un Christ en croix mal dessiné ; à sa droite, l’Église sous la figure d’une femme richement vêtue , tenant une croix d’or, portant la tiare pontificale , et se portant elle-même sous la forme d’une petite maison ayant un clocher, avec cette inscription : Sic Chris lus ililexit Ecclesiam . A gauche est une femme pauvrement vêtue , tenant les tables de Moïse , et s’appuyant sur un bâton qui se brise, avec cette autre inscription: Reprobatio synagogue propter infirmitatern. Tout cela semble très-peu évangélique.

Si de cette chapelle blafarde nous passons à celle de M. Gigoux, nous nous trouvons dans un extrême opposé. Au-dessous de ses tableaux, les murs sont chargés d’arabesques se détachant en or sur un fond rouge si éclatant, que quatre petits médaillons, où sont représentés différents traits de la vie de sainte Geneviève, sont a peine perceptibles. Deux de ces petits médaillons sont reproduits ici. ainsi qu’une des grandes peintures murales.

En voyant pour la première fois celle-ci, en est un peu dérouté. En effet , on a lu dans la vie de sainte Geneviève, écrite, dit-on, dixhuit ans après sa mort , qu’elle avait sept ans lorsque saint Germain , d’Auxerre , et saint Loup, de Troyes, qui allaient combattre l’hérésie de Pélage dans la Grande-Bretagne, vinrent coucher à Nanterre. La foule alla audevant d’eux, et les parents de la jeune fille la présentèrent à saint Germain, qui la consacra à Dieu. Cet âge de sept ans ne concorde guère avec le tableau de M. Gigoux. Cependant les deux tableaux de M. Gigoux paraissent facilement compris et facilement peints. Il y a de jolis détails dans celui qui représente sainte Geneviève sur les murs de Paris as-

des soins aux blessés. Un groupe de deux jeune s femmes soutenant un soldat frappé à mort est un

Saint Germain consacrant a Dieu sainte Geneviève.

peu trop serré dans l’angle du tableau, mais il est assez pittoresque: faibles et délicates , comme elles le paraissent , elles ont un rude fardeau à supporter, et M. Gigoux aurait dû ménagerie poids à leur gentillesse. Dans celui qui fait le sujet de la vignette,

personnages en arrière-plan , peints avec des ton lourds et sômbres, forment une tache noire qui s’étend sur le reste du tableau, et que le manque de clarté de la chapelle exagère encore.

Dans toutes les églises un tronc est placé à chaque porte principale, pour rappeler à ceux <pii entrent pour prier, qu’outre la prière, l'aumône est aussi une vertu. C’est presque toujours un coffret de bois uni , dont la simplicité est en rapport avec l’humble vertu qu’il sollicite. L’église de Saint- Germain y a mis plus de coquetterie. Près de la sacristie il y en a un en mosaïque donné par madame J. M., et comme s’il ne se recommandait pas assez par lui-mèine, au-dessus on a peint à fresque une énorme figure du Christ tendant les mains avec un geste forcené et ayant à ses pieds cette inscription: Donnez, et il vous sera donné. — Près de l’entrée de la rue des Prêtres, il y en a un autre d’un joli dessin gothique. C’est un petit coffret en fonte, à droite et à gauche duquel deux Anges invitant à l’aumône sont gracieusement ajustés. Ils tiennent l’un et l'autre leurs regards détournés de l’ouverture du tronc, comme pour ne pas humilier l’obole de la veuve. Il y a dans ce petit basrelief du tact, du goût et du sentiment religieux. Le rude métal a eu beau s’assouplir, je doute que dans ce siècle de fer les deux anges quêteurs fassent jamais de bien grosses recettes; c’est pour cela qu’on leur adjoint de temps en temps de jolies quêteuses, Ayant une bourse dorée à la main, et accompagnées d’un huissier en habit noir et à chaîne d’argent, doué d’une voix claire et sonore.

Dans le champ de l’ogive qui surmonte ce tronc, l’homme achevai qui, dans la vignette (pie nous avons reproduite plus haut, a l’air de tenir un archet et un violon, est saint Martin divisant avec son épée son manteau pour en donner un morceau à un indigent. Le saint se montre économe; car il coupe son manteau si lias que le pauvre diable aura à peine de quoi s’en faire une paire de parements. On ne sait, du reste, ce que signifie cette peinture au-dessus d’un tronc destiné seulement à l’entretien de l’église, qui, grâce aux sommes quelle a

siégé, rendant la confiance aux soldats. Des femmes animées par son exemple donnent autour d’elle

sainte Geneviève et saint Germain, peints en lumière, se trouvent près de la croisée , tandis (pie tous les

coûtées, n’avait pas besoin d’être mise sous de sem blables auspices.

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