CHAPITRE XXX
LE LONG DE LA SEINE (Suite).
C’est aussi à Saint-Germain l’Auxerrois qu’a été placé le baptistère surmonté de ce joli groupe d’enfants, exécuté en marbre par M. Jouffroy, d’après les dessins de madame de Lamartine, et que tout le monde a admiré il y a quelques années à une exposition au Louvre. 11 est impossible de rendre avec plus de grâce cette initiation de l’innocence à la vie religieuse.
La peinture sur verre a fait aussi d’honorables efforts pour reconquérir dans nos édifices religieux la place qu’elle y occupait autrefois. La fenêtre de Saint, - Germain l’Auxerrois, par MM. Galimard et Lami de Nozan, est un des plus beaux succès de cet art, dont le secret semblait perdu.
Pour mieux faire comprendre les éloges que nous avons à donner en ce moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer dans quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour lapinpart de nos lecteurs. Une verrière ne se peint pas comme un tableau; l’artiste ne dispose pas du verre comme le peintre de sa toile, ni de ses couleurs comme ce dernier de sa palette. Les verres employés dans les vitraux sont colorés d’avance, teints dans leur pâte ; ce sont des verres de couleur, en un mot. Ainsi, lorsque l’on voit une draperie rouge, par exemple, briller sur un fond bleu, le rouge et le bleu ne sont pas deux couleurs appliquées sur un même morceau de verre blanc, mais bien deux morceaux de deux feuilles de verre ditférentes, mis à côté l’un de l’autre, et réunis au moyen d’un plomb qui les maintient invariablement dans le même plan. On voit de suite quel travail complexe exigent les vitraux. 11 faut d'abord composer sa fenêtre avec un grand soin, en arrêter le dessin et les couleurs. Cette première opération demande un grand talent, une grande habitude, un goût sûr et une entente peu commune de l’harmonie des couleurs. On possède alors ce qu’on appelle un carton. Sur ce carton on découpe avec soin des verres de couleur, en ayant soin que les plombs destinés à les réunir tracent les contours du dessin représenté par le peintre. Ces plombs, loin de nuire à l’elfet de la verrière, font au contraire l’office d’un trait vigoureux sans lequel les couleurs juxtaposées arriveraient confusément à l’œil du spectateur. Les verres une fois découpés, on trace alors sur eux, avec une couleur fusible au feu, les ombres et les plis des draperies ; on passe les teintes des chairs qui se peignent sur verre blanc, ainsi (pie certains jaunes, et on les fait cuire à la manière de la porcelaine, dans une moufle. Le feu fixe d’une manière indélébile ces couleurs à la surface des verres. 11 ne reste plus qu’à les réunir par des plombs , et à monter la fenêtre au moyen de ferrures qui lui donnent la solidité nécessaire pour résister aux énormes pressions qu’exerce le vent sur les grandes ouvertures des églises.
Ces opérations demandent donc bien des talents divers; il est rare que la même main les exécute toutes. Nous verrons tout à l’heure les plus grands peintres faire des cartons, et leur exécution paraître chose assez difficile pour que des artistes du premier ordre se chargent de les traduire en vitraux.
Un mot maintenant sur l’histoire de la peinture sur verre.
On ne connaît pas de vitraux antérieurs au douzième siècle. Parmi ceux-ci il faut citer deux fenêtres de l’abbaye de Saint-Denis, réservées de l’ancien édifice du temps de l’abbé Suger. L’inauguration en avait été faite en 1140. La peinture n’est alors qu’une mosaïque ; les dessins sont au trait, sans ombre. Au treizième siècle on ajoute quelques hachures pour don ner du relief aux draperies. Les deux rosaces latérales de Notre-Dame, les vitraux de la Sainte-Chapelle, sont de cette époque. On peut juger de la prodigieuse activité des artistes du temps : les vitraux de la Sainte- Chapelle furent exécutés en un an, de 1247 à 1248. Jusque-là les sujets affectent le style légendaire; ce sont de petites figures, divisées en panneaux. Le quatorzième siècle, au contraire, voit exécuter des figures colossales portées sur des piédestaux et surmon¬
tées de dais; on essaye des rinceaux, des fleurons en pièces de rapport; enfin apparaissent les premières armoiries ; les plus anciennes sont du règne de Charles VI. L’église de Saint -Severin nous offre quelques fenêtres de ce siècle. Les grands portraits de la cathédrale de Strasbourg doivent aussi y être rapportés. Mais, quelques années plus tard, le gothique se perd, la renaissance apparaît de toute part, les élèves d’Albert Durer enseignent la perspective. Loin de perdre à ce mouvement universel, la peinture sur verre lui doit ses plus brillants chefs-d’œuvre. A la fin du quinzième siècle, à Beauvais, les vitraux de Saint-Etienne, de Notre-Dame de Lorette, de Saint-Jean, s’exécutaient sur les cartons do Raphaël, et Jules Romain dessinait les vitres de Saint-Sébastien et l’arbre de
Baptistère en inarbre blanc, sculpté d’après une composition de madame de Lamartine.
Jessé. Au seizième siècle, l’art est dans toute sa splendeur : Arnault des Molles, en 4547, peint toutes les fenêtres du sanctuaire de la cathédrale d Auch, et l’ensemble admirable produit par l’unité de composition et de manière en fait un chef-d’œuvre encore plus peut-être que le mérite de l’exécution et du goût. Bernard de Palissy travaille à Saint-Gervais avec Jean Cousin, et ce dernier, s’écartant de la destination religieuse des vitraux, peint en grisaille, pour le château d’Ecouen, les amours de Psyché d’après des cartons de Raphaël.
Nous touchons à la décadence; la peinture sur verre, comme tous les arts, en tut atteinte. On voulut se passer de ces plombs qui assemblent les verres de couleurs différentes; cette innovation contribua à
accélérer la ruine de l’art, et le public se dégoûta des vitraux.
La fenêtre qui nous occupe appartient évidemment, par son style, à la seconde moitié du quinzième siècle, et elle est du genre historié le plus brillant de cette époque. Les costumes rappellent ceux du temps de Louis XII.
Les trois panneaux d'en bas représentent, ainsi que nous l’apprend la légende : « Comment le corps de monseigneur saint Landry fut porté en terre. » Le premier panneau, où se trouve le sonneur, le porteétendard et les deux enfants de chœur, est au-dessus de tout éloge; comme style, inspiration religieuse, on ne peut rien imaginer de mieux. Composition et exécution, c’est assurément ce qu’il y a de plus remarquable dans toute la fenêtre. Placez ce panneau au milieu des vitraux de Beauvais, il soutiendra la comparaison. Les deux autres panneaux sont aussi dignes d’éloges; la procession marche bien, il y a du deuil et de la solennité tout à la fois.
On sait que lors de l’invasion des Normands, au septième siècle, les reliques de saint Landry, ancien évêque de Paris et patron de Saint-Germain l’Auxerrois, furent transportées dans la Cité. Les trois panneaux supérieurs nous montrent donc « comment ceux de Saint-Germain l’Auxerrois translatèrent le corps de monseigneur saint Landry. » Ici l’effet est tout différent : tout à l’heure la composition était calme et triste, maintenant elle est étincelante; peutêtre même trouverions-nous à blâmer cet éclat. Les Normands approchaient; c’étaient de terribles barbares, idolâtres, sans pitié ni merci, et ce n’est pas avec cet air de fête que des gens frappés de terreur vont cacher l’objet de leur culte et de leur dévotion. Il semble, du reste, que le peintre ait prévu notre critique en plaçant à la fin du cortège ce guerrier qui, s’appuyant sur sa longue épée, semble honteux d’une aussi triste prévoyance, et cet enfant qui regarde derrière lui d’un air effrayé. Après tout, le brillant combiné avec l’harmonie n’est pas chose assez commune pour que nous tenions à notre objection, et nous signalerons, pour en terminer avec ces panneaux , le seigneur en robe rouge doublée d’hermine, qui porte la châsse. On le croirait arraché à une de ces inimitables verrières de Saint-Patrice, à Rouen.
Les trèfles sont fort sagement décorés; c’est ordinairement un écueil que ne savent pas éviter les faiseurs de vitraux modernes; il semble qu’ils n’aient pas assez de couleurs criardes pour garnir les meneaux du haut de leurs fenêtres. Ici , au contraire, tout est calme et harmonieux.
Des dais à clochetons surmontent la procession des reliques, et relient ainsi d’une manière ingénieuse, avec la bande d’architecture qui occupe la partie supérieure des panneaux d’en bas, tout l’ensemble de la composition. Si nous avons des éloges à donner à cet ange à ailes rouges et à robe verte qui est si admirable d’effet, nous sommes forcés de trouver bien maigres les guirlandes qu’il tient suspendues : ne pouvaiton pas, sans nuire à la composition, faire quelque chose de plus étoffé?
Le trèfle supérieur représente saint Landry fondant FIIôtel-Dieu. Ce panneau est digne de ceux qu’il couronne, et termine glorieusement l’ouvrage. Les anges qui l’entourent sont d’un goût exquis. Nous recommandons l’ange qui est au faîte de la fenêtre, et, pour terminer par une critique, nous voudrions que celui qui est à sa droite eût les ailes moins noires : elles font presque tache.
Quant à cet éclat trop vif qui choque toujours nos yeux dans les vitraux modernes, comme il ne vient pas ici de l’assemblage de couleurs en désaccord les unes avec les autres, que les critiques prennent un peu de patience, et la poussière et le temps auront bientôt donné à cette verrière cette profondeur de ton et cette harmonie que nous admirons tant chez les anciens. Il ne faut jpas oublier, en un mot, que nousles voyons après plusieurs siècles de mise en place, et qu’on regarde les
vieilles fenêtres nettoyées de l’abbaye de Saint-Denis.
C’est, nous croyons, la première fois qu’on tente de reproduire le style du quinzième siècle, et ce coup d’essai est un coup de maître ; il laisse bien loin derrière lui tous les pastiches essayés des autres époques.
La place Saint-Germain l’Auxerrois, qui est à peine une place tant elle est étroite et de mesquine apparence, faisait anciennement partie du cloître de Saint- Germain. En vertu d’un arrêt du conseil de 1783, onze maisons et un nombre assez considérable d’échopes furent démolies pour la formation il'une place ordonnée être construite devant la colonnade du Louvre. Parmi ces maisons était l'hôtel du Doyenné, qui faisait le coin d’un passage conduisant du cloître Saint-Germain l’Auxerrois à la place du Louvre. Dans cet hôtel mourut Gabrielle d’Estrées, duchesse de Beaufort. Gabrielle avait passé
lemy. La maison de l’amiral n’était qu’à quelques pas dans la rue des Fossés-Saint-Germain l’Auxerrois. Elle s’appelait 1 ’/totcl de Pontliieu, et appartenait au chancelier de France messire Dubourg. En 1017, cet hôtel fut achète par le duc de Montbazon. Sophie Arnould y naquit en 1740. Sept ans plus tard, cette maison, envahie depuis par les nombreuses industries qui peuplent tout le quartier environnant, était habitée par le célèbre peintre Wanloo. De son ancienne splendeur, cet hôtel de Pontliieu, qui porte le n° 14, n’a guère conservé que l’appartement de l’amiral.
une partie du carême à Fontainebleau, tique et la bienséance forcèrent Henri IV à l’éloigner pendant les fêtes de Pâques. 11 la pria de retourner à Paris, et la reconduisit jusqu’à Melun. «Ces deux amants, dit Sully , sembloient avoir un pressentiment qu’ils ne se reverroient plus. Ils s’accabloient de caresses, les larmes aux yeux, et se parloient comme si c’eût été pour la dernière fois. La duchesse recommandoit au roi ses enfants et ses domestiques. Le roi l'écoutoit et s’attendrissoit sans pouvoir la rassurer. Ils prenoient congé l’un de l’autre et aussitôt se rappeloient , s’embrassoient et ne pouvoient se séparer. »
Gabrielle alla loger chez Zamet, un Italien fort riche, dont le caractère plaisant, spirituel et enjoué avait plu à Henri IV. Accueillie par son hôte avec égards et prévenance, la duchesse, qui était enceinte, se promenait un jour dans le jardin de Zamet, après avoir mangé un citron, lorsque tout à coup elleéprouva des douleurs si aiguës, quelle se fit transporter dans son hôtel du Doyenné, ne voulant plus, disait elle, rester chez un homme qui l'avait empoisonnée. Le mal lit des progrès effrayants; elle mourut au bout de quelques jours, son beau visage entièrement décomposé. On ouvrit son corps, et l’on trouva son enfant mort. Henri IV lit prendre le deuil à sa cour, et le porta la première semaine en violet, la seconde en noir. Zamet fut accusé de la mort de Gabrielle.
Cet Italien était Florentin, et l’on avait déjà parlé du mariage de Henri IV avec Marie de Médicis.
Zamet agissait-il d'après les ordres de la cour de Florence1?
« On empoisonna cette favorite,
Fenfttre de Saint-Germain l’Auxerrois, par MM. Galimard et Lami de Nozan.
dit un écrivain du temps, parce que le roi étoit déterminé a 1 épouser, et \ u les troubles qui en seroient advenus : ce tut un service qu’on rendit au prince et a 1 Etat » Morale facile, comme on voit. Hâtonsnous d’ajouter que le crime reproché à Zamet n’est pas prouvé. La plupart des historiens attribuent à une grossesse malheureuse la mort de Gabrielle d’Estrées.
C’est en sortant du Louvre, sur fa place Saint- Germain l’Auxerrois, que Coligny reçut de Maurevert un coup d’arquebuse deux jours avant laSaint-Barthé-
Aumois de juillet 1830 eut lieu sur cette place, entre les Suisses et les masses populaires, un combat acharné qui se termina par la défaite de la monarchie. C’est dans la rue Saint Germain l’Auxerrois qu’était situé le For-l’Evêque, Forum Episcopi. C’était le lieu où l’évêque faisait exercer sa justice par un prévôt ou juge nommé par lui. Les peines qu’on infligeait au nom du prélat étaient, suivant la gravité des délits, subies dans des endroits différents. Les criminels condamnés à être brûlés vifs ou pendus étaient conduits hors de la banlieue de Paris. Lorsqu’il ne
agissait
(pie de couper les oreilles, cette exécution avait lier sur la place de Trahoir, à l’endroit où la rue de l’ Arbre-Sec se confond avec la rue Saint-Honoré. Reconstruit en partie en 1655, le For-l’Ëvêque fut alors destiné aux prisonniers pour dettes et aux comédiens réfractaires ou indociles. La célèbre Clairon y fut enfermée en 1765. Voici à quelle occasion : Un corné dieu, nommé Dubois, avait refusé d’acquitter une dette. Tous ses camarades indignés résolurent de ne plus jouer avec lui. Au moment d’une représentatior du Siège de Calais, l’aréopage dramatique apprenc que, par ordre du roi. Dubois doit remplir le rôle de Maurice. Refus de jouer de la part de; comédiens, excités par mademoiselle Clairon: tumulte des spectateurs qui crient: Calais! Calais!... Frétillon a l’hôpital!... la Clairon au Forévêque. Tout Paris fut très-ému de cette affaire, e 7 avril 1765, Rrisard, Dauberval, Molé, Le bain, et plusieurs autres, sonl arrêtés et conduits au For-l’Ëvêque. Un exempt se présente au domicile de la Clairon, et lâ prie de le suivre. Après quelques difficultés, l’actrice se soumet en disant : « Mon honneui reste intact; le roi lui-même n’y peut rien. — Où il n’y a rien le roi perd ses droits, » répond brutalement l’exempt.
La Clairon monta dans la voiture de madame de Sauvigny, femme de l’intendant de Paris.
Pour marquer tout l’intérêt qu’elle prenait au sort de la tragédienne, madame de Sauvigny tint pendant tout le trajet la Clairon sur ses genoux. La reine tragique fut visitée dans sa prison par la cour et la ville. On faisait sortir les prisonniers pour aller jouer leurs rôles, et, le spectacle terminé, on les reconduisait au For-l’Évêque. Enfin cette comédie eut un dénoùment inattendu. Pour plaire à mademoiselle Clairon, le poète Dubelloy retira sa pièce, et le comédien Dubois , cause première de ce tumulte, demanda sa retraite; après quoi Bellecour, au nom de tous ses camarades, fit à la Comédie-Française un discours rempli d'excuses humiliantes, et déplora le malheur d’avoir manqué au public. Tous les comédiens prisonniers furent élargis.
La prison du For-l’Ëvêque, ainsi que celle du Petit-Châtelet, fut supprimée par Louis XVI en 1780, sur la proposition du ministre Necker.
Dans une petite rue qui vient aboutir à la place Saint-Germain l’Auxerrois, la rue des Prêtres, rue interdite aux voitures, est une maison d’un aspect délabré. C’est là que sont situés les bureaux d’un des journaux les plus importants de Paris
et de 1 Europe : nous avons nommé le Journal des Débats, dont nous parlerons avec quelques détails lorsque nous examinerons les engrenages de cette grande machine qui s’appelle la publicité politique.
C'est aussi dans cette rue qu’est situé un café qui a eu, à une certaine époque, une physionomie particulière, le café Mourus, où se réunissaient pour déjeuner et chanter de joyeux sociétaires lyriques et bachiques. 11 y a bien encore de nos jours des sociétés bachiques, mais les enfants d’Apollon ont disparu.